41088G-zvELJe ne sais pas vous, mais moi je me verrais bien au volant de cette Volga M24 "qui brillait au soleil tel un piano à queue ", pour un périple dans les Balkans, par temps de paix si possible... C'est à peu près ce que nous offre l'auteur puisque l'action se situe en partie à la fin des années 80 alors que la montée des nationalismes se fait de plus en plus pressante et que ce qui reste de la Yougoslavie ne s'est pas encore complètement embrasé. Je laisse le principal protagoniste se présenter.

"Je m'appelle Dželal Pljevljak. J'ai travaillé pour l'armée en tant que civil et aujourd'hui, si je n'étais pas celui que je suis, j'aurais déjà pris ma retraite, je serais au volant d'une Golf, couleur cerise, modèle 1987 ou 1988, je me serais fait construire une maison dans le Sandžak face à une plantation de pruniers qui aurait déjà donné de bons fruits. Je serais assis au pied de ces arbres et je n'aurais jamais rien su de celui que je suis à présent."

Oui mais voilà, c'est une Volga que lui vend le général Karamujić. Une Volga qui va changer le destin de Dželal, lui permettant chaque semaine de faire le trajet Split-Livno afin d'assister à la grande prière du vendredi. Dželal, en apparence homme discret, assez solitaire, respectueux, pieux musulman, est pourtant empreint d'une tristesse dont nous ne saurons rien. Au volant de sa Volga, il aime se remémorer ses 35 années passées à l'armée comme chauffeur, réfléchir à la khutba (sermon) qu'il a écouté à la mosquée et à ses échanges avec le nouvel et mystérieux imam, tout en évitant consciencieusement de repenser à certains aspects de sa vie. Un jour, un des pneus éclate. Les Fatumić lui viennent en aide et il se lie d'amitié avec le vieil Osman et cette famille bosniaque, prend l'habitude de s'arrêter régulièrement chez eux pour apporter du chocolat aux enfants, et surtout écouter Osman lui raconter des histoires d'antant. Fin de la première partie qui se termine le 1er Janvier 1988, nous laissant présager un coup de tonnerre.

Première partie étrange, le personnage de Dželal comme à distance de ses émotions, un récit un peu désaffecté, retenu, contrastant avec une érudition religieuse étonnante. Mais peu à peu, entrée en scène de nouveaux et nombreux personnages, avec leur diversité et leur originalité, et là, la magie opère doucement, insidieusement. Puis soudain, la seconde partie vient nous cueillir, dynamise le récit, l'émulsifie. Elle se déroule en 1992 sous la forme d'une enquête journalistique concernant un fait divers qui, s'il a marqué les mémoires, a vite été relégué au second plan par la guerre. Bien entendu, ce fait divers a eu lieu le 1er Janvier 1988. L'enquête va venir éclairer petit à petit le lecteur et l'histoire de Dželal, lever les pans d'ombre et combler les frustrations qui entourent le récit un peu lisse qu'il nous faisait de sa vie. Et je n'en dévoilerai pas plus.

Miljenko Jergović, comme à son habitude, relate avec virtuosité la cohabitation et le chevauchement des cultures, plonge habilement dans les strates ottomanes et austro-hongroises du passé, nous balade dans cette mosaïque de peuples cimentée par Tito jusqu'en 1980. Et c'est avec érudition et subtilité qu'il fait glisser ses personnages d'une époque à une autre, dans le labyrinthe des alliances et des revirements où les protagonistes se fourvoient, voire se perdent parfois eux-mêmes.

"Il faut respecter les gens qui luttent. C'est ceux qui ne luttent pas qui posent des problèmes."

Les allers-retours, qu'ils concernent les Oustachis de la Seconde Guerre mondiale ou la Yougoslavie de Tito, offrent des pages sombres et poétiques grâce au talent de conteur du vieil Osman, telle la belle histoire des chevaux sauvages de Golija, ; la présence discrète du chauffeur Dželal enregistre sans complaisance les petits arrangements des militaires avec le socialisme ; enfin, l'analyse factuelle rondement menée par les journalistes remet en perspective les événements, alors que les grondements de la guerre défilent à la télévision. Un roman à la construction sans faille, d'une tonalité virevoltante, excessive, sans être indigeste, et non dénuée d'humour. 

"Quand Tito passait, il laissait derrière lui une odeur de citron et Avram croyait que c'était le doux parfum du thé que le maréchal prenait le matin avec sa femme Jovanka ou bien un parfum à l'huile de rose bulgare, d'où chez Avram la conviction que le communisme sentait la rose."

 Au final, une petite tragédie parmi tant d'autres, mais une terrible histoire, entre sacrifice et rédemption.

"Tout souvenir, comme toute histoire humaine écrite ou non écrite, ressemble plutôt à un rêve qu'aux ombres laissées par la réalité. Il en va de même avec l'histoire de Dželal Pljevljak et la mémoire de l'affaire qui a marqué la Yougoslavie juste avant la guerre. En écrivant ces lignes, l'inquiétude nous saisit à l'idée que tout ce dont nous avons fait état aurait pu se passer autrement, pour ne pas dire à l'inverse, le noir aurait été blanc, la nuit le jour, et que toute mémoire n'est qu'un rêve au milieu d'une agonie."

Ce n'est pas ma première rencontre avec Miljenko Jergović, et ce ne sera pas la dernière ! Autre roman chroniqué  Le palais en noyer  ICI

Volga, Volga   Miljenko Jergović  (traduit du croate/bosniaque par A. Grujičić)  Editions Actes Sud

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