Le Souk de Moustafette

dimanche 17 juin 2018

Le Marabout de l'eau

41FOSFcdxcLRecherchant des romans ne faisant référence ni à Camus ni à la guerre d'Indépendance, c'est ainsi que j'ai découvert Abdelkader Djemaï et son abbé Lambert. Et quelle histoire étonnante que celle de ce curé défroqué, fumeur, amateur de femmes et d'anisette, sourcier, voyageur et maire d'Oran pendant sept ans !

"Il pleuvait fort quand, vers 19 heures, l'abbé Lambert, qui avait la réputation d'être un grand sourcier, débarqua à Oran en novembre 1932, l'année où l'Etat créa les allocations familiales, la société Moulinex le presse-purée et la société Ricard le pastis. Il était accompagné de sa secrétaire et maîtresse officielle, Mme Clara Pardini."

Né en 1900 à Villefranche sur Mer, Gabriel Irénée Sépharin Lambert poursuivit ses études avec succès en Auvergne au séminaire de Saint-Flour. Docteur en théologie et philosophie, il intégra l'armée pour ses obligations militaires, ce qui eut le don de le rendre antimilitariste. Initié à la radiesthésie pour laquelle il se découvrit des dons certains, il partit rapidement exercer ses talents aux quatre coins de l'Europe, là où sa réputation grandissante l'appelait. S'éloignant de plus en plus de la vie religieuse, ses prises de positions, ses publications et son goût de la polémique et des mondanités finirent par l'exclure de l'Eglise, ce qui ne l'empêcha pas de continuer à porter la soutane. C'est ainsi qu'après un passage au Maroc, sa réputation de sourcier l'appelle en Algérie et plus précisément à Oran, où les cent soixante mille habitants souffrent de la salinité de l'eau courante et mettent en péril la réélection prochaine du maire en place. La vie trépidante de l'abbé Lambert prend un nouveau tournant quand, en 1934, il est élu maire et que se profile la Seconde Guerre mondiale. Personnage à première vue plutôt sympathique, il deviendra plus ambigu, puis finira par s'engager du mauvais côté au fur et à mesure que se rapproche les bruits de bottes. Rentré en France à l'Indépendance, il meurt en 1970 à Antibes.

A travers l'histoire étonnante de ce personnage, c'est aussi l'occasion pour l'auteur de rendre un bel hommage à Oran la radieuse, dont il est originaire, et d'entrainer le lecteur dans une balade historique de la ville, tour à tour andalouse, ottomane, française mais finalement toujours algérienne. On y apprend un tas d'autres choses, notamment à propos de personnages y ayant séjourné, comme par exemple Miguel de Cervantes après sa libération du bagne d'Alger en 1582, ou le célèbre Robert Houdin, père de la prestidigitation, venu en 1856 contrer par ses tours de magie l'influence des Marabouts. On parcourt les différents quartiers de la ville, du centre européen et haussmannien aux faubourgs populaires, jusqu'au Village Nègre (voir l'article ICI) , on visite les principaux monuments, la corniche et les plages des communes environnantes. L'écriture est colorée et laisse s'échapper des parfums de fleurs, de cuisine, de marchés, de nostalgie aussi. Quelques belles envolées concernent la radiesthésie.

"Il s'arma cette fois non pas de son pendule en forme d'oeuf qui pesait trois cents grammes, mais de sa baguette de coudrier, dont il empoigna fermement les deux branches, la pointe vers l'avant. Les paumes levées vers le ciel, les pouces vers l'extérieur, le bas de sa soutane battu par l'herbe, il se mit lentement à marcher, en tapant parfois sur le sol avec son pied droit. Retenant sa respiration, faisant le vide en lui pour renouer avec son sixième sens et se remplir de l'esprit des eaux, il vit, deux minutes plus tard, sa baguette soudain frémir, vibrer, bouger, s'agiter et se tordre comme une couleuvre entre ses mains blanchies par l'effort. C'était le signal tant espéré. Tel un délicieux et inoffensif venin, le murmure, la musique, le chant de la belle endormie montèrent alors dans ses veines avant d'irriguer toutes les fibres de son corps."

Si la lecture nous plonge principalement dans le monde colonial de cette époque, l'auteur n'en oublie pas la misère, l'analphabétisme, les maladies, dont souffre une grande partie de la population, celle des colonisés relégués dans les quartiers pauvres, manoeuvres, journaliers au service des colons. Ville multicolore et multiculturelle, Oran s'est enrichie de ses différents occupants et en garde encore les traces. Et j'ai énormément apprécié cette promenade très vivante dans une ville que j'adorerais visiter un jour peut-être à la recherche de quelques uns des miens.

Lu dans le cadre du Défi littéraire de Madame lit consacré en ce mois de Juin à la littérature algérienne.

 

La Vie (presque) vraie de l'abbé Lambert     Abdelkader Djemaï     Editions Seuil

 

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dimanche 10 juin 2018

Un dimanche à la page

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A défaut de plage, un petit dimanche sympathique parmi des auteurs que l'on retrouve avec plaisir de salon en salon, comme Marie Sizun, toujours aussi douce et lumineuse ; Fabienne Juhel, plus que jamais en verve et pas avare de confidences ; Jean-Luc Coatalem, à qui j'ai pu dire tout le bien que je pensais de " Le dernier roi d'Angkor ". Du côté des troublions, Erwan Larher paraissait un peu éteint (pour une fois) mais Guillaume Chérel, lui, semblait au mieux de sa forme. Sinon, du beau monde, Olivier Adam, Tobie Nathan, Véronique Olmi, Jean Teulé, Danièle Sallenave, Philippe Jaenada, Vladimir Fedorovski, Katherine Pancol, Bernard Weber, pour ne citer qu'eux...  Un mauvais point à Michel Onfray qui n'a pas voulu se casser la tête pour juste une heure de dédicaces en ce dimanche après-midi. Au rayon polars, point vus non plus Caryl Férey, Bernard Minier (pas grave, on a déjà discuté plusieurs fois avec eux, pff, blasées que nous sommes...) mais Olivier Norek était là et a toujours un flingue au bout des doigts entre deux signatures, vieux réflexe de flic sans doute. Par contre, j'ai fait connaissance avec la sympathique Sonja Delzongle dont j'ai adoré la trilogie (pas chroniquée). Et bien sûr, notre Johnny national qui a même un certain don d'ubiquité puisqu'il était présent sur deux stands à la fois, mais on ne l'a pas vu...  Au final, seulement quatre livres achetés, nous avons été plus que raisonnables. J'étais bien sûr accompagnée de Margotte qui, si elle ne blogue plus pour le moment, n'en a pas délaissé la lecture pour autant, bien au contraire... Pas de photos, désolée j'ai complètement oublié !

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vendredi 8 juin 2018

Adieu Sultan, Vizirs, Pachas et cetera !

51GnHUueABL On ne sait pour quelle raison, puisque le traducteur est le même, l'orthographe des noms propres diverge quelque peu,  mais n'en voici pas moins la suite de Comme une blessure de sabre.

Le vieil Osman tient toujours conciliabule avec ses morts : Hikmet Bey, convalescent suite à une tentative de suicide après le départ de son épouse, la belle Mehpare restée à Salonique, filant le parfait amour avec Constantin le Grec. De retour à Istanbul, il retrouve petit à petit le goût de vivre, entouré de son père, Reşit Pacha, toujours médecin du Sultan, et de sa mère, Mihrişah la scandaleuse, rentrée à nouveau de Paris avec ses petits enfants. De son côté, le commandant Ragip Bey, cantonné à Istanbul, fait la connaissance de la belle Dilara Hamin et délaisse son épouse, une des filles du Cheikh Yusuf Effendi, lui-même toujours aussi empreint de sagesse.

Nous sommes au début de l'année 1909. Le Sultan règne encore sur l'Empire ottoman, mais le mouvement des Jeunes-Turcs et le Comité Union et Progrès, qui ont permis le rétablissement de la Constitution de 1876, peinent à appliquer leur programme de modernisation des institutions et de la société. L'anarchie s'installe au sein de l'armée infiltrée par des religieux favorables au Sultan qui instrumentalisent également les populations, une contre-révolution ne tarde pas à éclater qui verra enfin la destitution du Sultan et son exil.

" ─ Il est absurde de penser que le peuple puisse être un symbole alors que lui-même a tant besoin d'un... comment dirais-je, d'un idéal. Qu'est-ce que le peuple ? Qui est le peuple ? Que symbolise-t-il ?... Le peuple, c'est tout le monde et personne à la fois... Par contre, vous pouvez affirmer oeuvrer pour son bien ; il y a eu de tout temps des gens qui se sont proclamés défenseurs du peuple, mais qu'avez-vous vraiment fait pour lui ? Est-il plus riche, plus libre ? Ce n'est pas vous qui aidez le peuple, c'est lui qui vous aide à conquérir le pouvoir."

Bien que cette suite évoque l'épisode de la contre-révolution de 1909, la lutte des réformateurs unionistes contre les partisans de la charia, comme le titre l'indique, l'auteur s'attache surtout à l'évolution sentimentale de ses personnages, à leurs tourments émotionnels qu'engendrent l'hypocrisie et la tradition. D'une écriture toujours aussi sensuelle, il nous livre au passage un aperçu des conditions de vie des femmes des harems de la bonne société. L'atmosphère de fin de règne, les atermoiements, les scissions et rivalités unionistes face à un avenir à construire, l'immiscion de l'armée dans la vie politique, sont rendus de façon romanesque mais avec justesse. Si je l'ai trouvé un peu redondant côté intrigues amoureuses, ça reste un beau roman qui a l'avantage de nous instruire sur la période d'avant-guerre qui a conduit cet empire, réduit comme peau de chagrin, à s'allier à l'Allemagne et permis à Mustafa Kemal d'attendre son heure.

"Telles des plantes bizarres et magiques, les amitiés comme les amours croissent et s'épanouissent rapidement dans des climats extrêmes. En ces temps marqués par de grandes menaces, de multiples dangers et de profondes angoisses, les événements de l'histoire contraignent les hommes à vivre dans une serre imaginaire close sur elle-même, créant une atmosphère propice à la floraison précoce de sentiments qui, à l'image du lierre colonisant un mur, se cramponnent fortement aux autres."

Et un grand merci à l'éditeur pour les merveilleuses couvertures. Celle du second tome n'a rien à envier à la Judith de Klimt. Il s'agit du magnifique portrait d'Ottilie Godefroy, autre viennoise célèbre plus connue sous le nom de Tilla Durieux, interprétant la Circé de Pedro Calderon de la Barca. Magicienne, ensorceleuse au regard mutin, de par ses charmes et le plaisir, elle a le don de transformer les hommes. Assurément les femmes dans l'oeuvre d'Amhet Altan n'en sont pas dépourvues, changent-elles les hommes pour autant ? Ça, c'est une autre histoire...

L'Amour au temps des révoltes     Ahmet Altan  (traduction A. Depeyrat)     Editions Actes Sud   

 

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Femmes et eunuques, harem du palais de Topkapi, 1908. (source ACPI )

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dimanche 3 juin 2018

Charisme, chavisme et charivari

41c-y4zZR2LPendant que les résultats de la dernière élection présidentielle au Vénézuela font polémique, Hugo Chávez s'en fout puisqu'il repose en paix, mais gageons que, s'il y a un ailleurs, il me manque pas de vitupérer à sa façon contre tous ces gringos qui se mêlent de ce qui ne les regarde pas, alléchés qu'ils sont par l'odeur du pétrole....

Mais revenons en arrière. Juin 2011, à deux reprises le Commandant se fait opérer à Cuba, puis annonce qu'il est tiré d'affaire. La révolution bolivarienne peut continuer entre deux bulletins de santé. Certains s'en réjouissent, d'autres le déplorent. Octobre 2012, Chávez est réélu. Le 8 Décembre, il repart à Cuba annonçant que c'est plutôt son cancer qui a gagné la grande élection, sans doute grâce au soutien de l'Empire yankee qui tente, au moyen de technologies novatrices, de décimer les leaders sud-américains les uns après les autres, Cuba, Guatemala, Argentine, Brésil (voir article ICI ). Puis ce fut silence radio, bien que les nouvelles se succèdent via les officiels qui informent, rassurent, rectifient, contestent les rumeurs, mais plus de Chávez à l'écran, plus de discours-fleuves. Le grand vide. Enfin, le 18 Février, le "lider" rentre à Caracas mais personne ne le voit, ni lui, ni l'ambulance censée le conduire à l'Hôpital militaire. Le 5 Mars son décès est annoncé (mais il serait mort fin décembre).

"Il tenait un registre qui rendait manifeste la façon dont Chávez avait, dès le début, en 2011, mis en marche la sacralisation de sa maladie."

Ce condensé chronologique va nous être distillé tout au long du roman par l'intermédiaire d'une poignée de personnages vivant à Caracas. Le docteur Sanabria, cancérologue à la retraite qui se retrouve dépositaire de vidéos compromettantes, et sa femme Beatriz suivent les événements d'un oeil sceptique ; Fredy Lecuna, journaliste au chômage, voit là l'occasion de chasser le scoop qui lui permettra d'écrire un best-seller ; Andreína Mijares, exilée à Miami rentre au pays et tente de récupérer un appartement dont elle est propriétaire ; Aylín Hernández, cubaine et camarade coopérante à Caracas  espére bien trouver un mari vénézuélien qui lui permettra de quitter définitivement Cuba ; Madeleine Butler, journaliste européenne qui a suivi la dernière campagne présidentielle ; Maria, une fillette de 9 ans, déscolarisée par une mère obnubilée par la violence de la ville qui vit quasiment cloîtrée dans son appartement. Et la télévision, personnage à part entière, qui fonctionne quasi en continu par ces temps d'incertitude, et dont Chávez a su faire bon usage, se rendant ainsi omniprésent dans les foyers. Son cancer va déclencher un charivari dans l'existence de chacun, et l'absence du Commandant plus encore.

"Tout cela n'est pas une révolution. C'est juste un simulacre, marmonna Sanabria sans quitter des yeux l'écran de la télévision."

Un roman choral animé qui a de quoi séduire par son air de ne pas y toucher, un ton plutôt léger utilisé pour nous décrire un quotidien pas très gai. Déliquescence d'un pays, violence et corruption, que l'on soit pour ou contre Chávez, car il faut être pour ou contre*, on est assez fasciné par l'engouement que le personnage génère. Militaire mégalomane, provocateur, démagogue, logorrhéique, il a su créer un mythe.

"Les gens l'écoutaient, émus, les larmes aux yeux. Ce qu'il disait était vrai, d'une vérité affective, irrémédiable. Cette relation était le charisme. Ce lien que Chávez avait réinventé. "Tu es Chávez" avait été l'un des slogans pendant la campagne électorale de cette année-là. Il est Chávez, elle est Chávez, les enfants sont Chávez, les mères sont Chávez, nous sommes tous Chávez. "Parce que je ne suis plus Chávez" avait-il crié en poussant sa voix au plus fort, pendant l'un des meetings de clôture de campagne. " Je suis un peuple, bordel ! "

Le vide qu'il laisse est à la hauteur de son omniprésence. Et le talent de l'auteur réside bien dans l'analyse du charisme de ce personnage adoré ou haï. Pendant que le Commandant agonise, deux gamins tombent amoureux via Internet, se raccrochant l'un à l'autre afin de se protéger du charivari tourneboulant les adultes, ce qui ne les empêche pas de se poser la même question qu'eux. " Alors, qu'est-ce qu'on va faire ? Où est-ce qu'on va aller ? "

Le marasme actuel est la réponse et la suite logique du roman. Un joli livre, sous forme d'une émouvante balade au coeur de la société vénézuélienne tout au long de laquelle transparaît la tendresse de l'auteur pour son peuple. Un livre qui donne envie de se pencher sur le sujet de façon plus approfondie.

* Il a pu au début développer des programmes sociaux et éducatifs envers les plus pauvres grâce au pétrole, le niveau de vie du pays a été relevé et les inégalités réduites pendant une période ; il a ainsi permis à une frange de la population de retrouver sa fierté. Ses prises de positions anti-impérialistes l'ont également rendu sympathique aux yeux des divers courants de gauche et/ou altermondialistes. Mais il a été aussi l'ami de gens peu recommandables, a confié la sécurité intérieure de son pays aux Cubains, n'a lutté ni contre la corruption ni contre le narco-trafic, bien au contraire, et mené des réformes économiques désastreuses ; et s'il a enrichi surtout les militaires, il s'est mis lui aussi pas mal de pétrodollars dans les poches. Une de ses filles est actuellement la personne la plus riche du Vénézuela, 850 milliards de pétrodollars détournés dont une partie du pactole placé aux Etats-Unis, pendant que la paupérisation affecte 83% de la population (info tirée de l'article de Laurence Debray, qui n'est pas complètement neutre puisque fille d'une mère vénézuélienne et qu''elle prend le contre-pied de son ex-révolutionnaire de papa. Je rigolais en lisant sa bio sur wkpd, arf, faites des mômes ! ). Bref, comme souvent, c'est beau au début la révolution, mais ça vieillit mal et trop vite, comme toujours. Et quand ça fonctionne, on l'étouffe... Impression qu'on s'en sortira jamais, et ça m'attriste, ça m'énerve tout ce gâchis.

Les derniers jour du Commandant     Alberto Barrera Tyszka   (traduction  Robert Amutio)      Editions Gallimard

 

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(source Libération)

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jeudi 31 mai 2018

¡ Adios Mayo !

music_instr_020Je n'ai pas été très productive en terme de livres lus pendant ce mois de Mai consacré à l'Espagne. Seulement deux titres, cependant, le nombre de pages compense, près de 2200, ce n'est pas si mal. Et j'ai été ravie de découvrir Almundena Grandes grâce au Défi littéraire de Madame lit.

Alors pour conclure, toujours un peu de musique. J'aurais pu choisir un air de Carmen, verser dans le flamenco ou les chansons engagées de la Guerre civile, mais j'avoue un faible pour ce petit mec sympatique et militant qui, à bientôt 57 ans, a toujours le sens de la fête et la même pêche qu'à ses débuts (vu l'an dernier aux Vieilles Charrues, je confirme).

 Parfait pour mettre Madame lit dans l'ambiance et lui souhaiter un beau voyage ! Et de l'Espagne à l'Algérie, il n'y a qu'un pas. Prochaine étape en Juin du Défi littéraire.

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vendredi 25 mai 2018

Du premier au dernier.

281747_11558576Je n'ai lu que trois livres d'Annie Ernaux. Les armoires vides, que j'avais acheté en 1984, sans doute pensais-je au début, plus pour sa couverture au regard de la page 99 cornée qui laisse supposer que je n'étais pas allée au-delà ; Les Années, que j'ai dévoré mais non chroniqué ; et Mémoire de fille, que je viens de terminer, lu sans ennui mais sans enthousiasme excessif non plus, m'attendant peut-être à retrouver le plaisir de lecture du précédent. J'ai ressorti Les armoires vides et l'ai lu, cette fois en entier.

Pure autofiction, comme on dit aujourd'hui, puisque qu'Annie Duchesne s'y nomme Denise Lesur, l'auteure n'en décrit pas moins l'univers dans lequel elle a grandi, l'épicerie buvette de ses parents, l'absence d'intimité, son parcours scolaire, son adolescence et le fossé qui se creuse entre elle et les siens, son avortement et surtout la honte qu'elle éprouve envers ses parents et le milieu dont elle est issue. Et puis, en relisant la 4ème de couverture, "(...)Fallait encore que je me mette à mépriser mes parents. Tous les péchés, tous les vices. Personne ne pense mal de son père ou de sa mère. Il n'y a que moi.", je me suis dis que ces mots, plus que la couverture, avaient sans doute motivé mon achat de l'époque car il est difficile, enfant déjà, d'être confronté à l'existence d'un ailleurs auquel on souhaiterait appartenir, de garder pour soi la répugnance que vous inspire la femme qui vous a mis au monde et l'incompréhension que deux êtres aussi dissemblables puissent être, au moins un temps donné, vos parents. Alors oui, il y a les livres, l'école et la réussite scolaire qui procurent une certaine fierté, effacent ces si mauvaises pensées et restaurent un peu l'estime de soi. Mais ne changent rien à l'affaire, on reste la fille de et le travail est long à s'en désengluer et à se découvrir autre. Le principal étant, plus tard, de transformer la honte, de la sublimer, comme l'a si bien réussi Annie Ernaux de par son travail d'écriture.

41jAp94nzYLL'année 58 voit l'auteure aborder ses dix-huit ans, l'éloignement physique du milieu familial qui caractérise cet âge et l'entrée dans la sexualité. On n'est plus dans l'autofiction, l'auteure a fait de sa vie son oeuvre et tente ici de combler des blancs laissés entre 58 et 60, entre ELLE et JE.

Il y est aussi question de honte, non plus tant celle de ses parents, que la sienne dont elle prend conscience quelques années après. Honte de désirer, d'être désirée, d'être objet plus que sujet, confrontée à un corps qui vie sa propre vie et ne se contrôle pas. C'est encore grâce aux livres (S. de Beauvoir), aux films, à la philosophie, qu'elle va apprivoiser ce que féminité signifie.

"Une honte historique, d'avant le slogan "mon corps est à moi" dix ans plus tard. Dix ans, une durée faible au regard de l'Histoire, immense dans la vie à son début, représentant des milliers de jours et d'heures où la signification des choses vécues reste inchangée, honteuse."

Entre idéal de soi et réalité, Annie Ernaux balaie le début des années 60, écrit comme on pense, d'association en association, passant d'un extrême à l'autre, accompagnant la fille de 58 dans un long travail de maturation et de recherche d'identité qui ne peut s'inscrire que dans le temps. Et puisant toujours dans la mémoire car "c'est l'absence de sens de ce que l'on vit au moment où on le vit qui multiplie les possibilités d'écriture."

Malgré la différence de générations, et un contexte d'informations et de lois bien différent de nos jours, le devenir femme reste encore difficile et parfois  douloureux. Le corps, l'image, la nourriture, la sexualité, le prix de la réussite, autant de questionnements féminins intemporels, auxquels les filles de 68 se sont attaqués mais qui en laissent encore pas mal démunies en 2018.

J'aime l'honnêteté de cette auteure mais son style, désaffecté, observateur, neutre, sociologisant, dit-on, qui sied si bien à un livre tel que Les années, me laisse moi aussi à distance et toujours ambivalente face à ma lecture. Absence d'émotions dans l'écriture, certes, mais qui a cependant le don d'en faire surgir à foison par ce mélange de l'intime et de la temporalité collective. J'ai finalement plutôt apprécié ces deux livres, le premier et le dernier, mais n'ai pas pour autant l'envie de découvrir l'entre-deux.

Aifelle en parle , et Cathulu ICI

Les armoires vides et Mémoire de fille      Annie Ernaux     Editions Folio

 

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lundi 21 mai 2018

Rafales

indexJe poursuis ma découverte d'Almudena Grandes avec ce roman paru en 2002, avant Le Coeur glacé. Epoque, ambiance, intrigue, personnages totalement différents. Histoire d'un trio que rien ne prédisposait à se rencontrer, et pourtant...

"Mais les vies difficiles font des adultes difficiles, et la facilité est fluente, onctueuse, confortable, utile, et ne coûte presque rien, elle est souvent imprévisible et laisse dans la mémoire une empreinte profonde, durable."

Juan, médecin madrilène approchant la quarantaine, quitte la clinique réputée où il exerçait et vient s'installer dans un lotissement cossu d'une banlieue balnéaire du golfe de Cadix. Il est accompagné d'Alfonso, son frère cadet handicapé mental, et de Tamara, sa nièce de 11 ans, orpheline suite à la disparition de ses parents par accident. "Depuis qu'il avait admis qu'il ne lui appartenait pas de décider, Juan Olmedo ne s'était jamais attardé à planifier sa vie privée."

Sara, discrète retraitée madrilène, célibataire et quinquagénaire, est d'origine modeste. Mais dorénavant à l'aise financièrement, elle est arrivée depuis peu dans la région et occupe la maison qui fait face à celle de Juan. "Jusqu'à ce moment-là, elle avait vécu pour se venger. Désormais, il lui fallait apprendre à survivre aux conséquences de la vengeance."

Maribel est la femme de ménage de Sara, elle est gironde, nature, peu cultivée mais enjouée malgré une vie laborieuse. Elle élève seul Andrès, son fils de 11 ans qui sympathise vite avec Tamara. Maribel devient également l'employée de Juan. "Vous voyez, j'en sais, des choses, tout un tas... Mais si je vis avec tout ce que je sais, j'en crève, c'est là le problème, mon problème."

Du passé de chacun, au gré des "vents contraires" qui balaient la côte, émergent petit à petit blessures, mensonges et trahisons qui nourrissent ces trois solitudes. Telles des boules de billard, leurs trajectoires, lorsqu'elles se croisent, permettront aux protagonistes de se révéler dans des chamboulements peut-être salutaires.

Ce roman est encore un pavé de presque 900 pages, si je lui ai trouvé quelques longueurs, je n'ai pu pour autant le lâcher. J'ai retrouvé le talent de l'auteure à décortiquer les âmes, à fouiller les conséquences des choix et des petits arrangements avec la vie permettant aux personnages de poursuivre leur chemin. Et j'ai beaucoup aimé cette histoire de vents, le Levant et le Ponant, qui perturbent les humeurs des humains (et des mouettes !) dont le souffle va modeler cette grande histoire d'amitié.

" ̶  Pour que vous vous fassiez une idée, dans les tribunaux de cette région, on admet le levant comme circonstance atténuante dans les procès pour coups et blessures, mauvais traitements, et même homicides. Et le pourcentage de malades mentaux sur le littoral de Cadix, plus particulièrement dans la zone du détroit, où les vents soufflent encore plus fort qu'ici, crève le plafond des statistiques nationales, exception faite de la Costa Brava, où souffle la tramontane (...)."

Je ne vous conseille pas de lire les critiques de Babelio, dans l'ensemble elles sont bonnes, mais certaines en dévoilent beaucoup trop. Et pour les réfractaires, sachez que la Guerre civile y est évoquée de façon parcellaire. Ce n'est pas non plus une gentille histoire à la Gavalda, la narration est parfois complexe, la chronologie capricieuse et les bons sentiments absents. C'est une lecture qui se mérite et dont on n'oublie pas facilement les personnages.

Seconde contribution au mois espagnol du Défi littéraire de Madame lit.

Vents contraires     Almudena Grandes (traduction G. Iaculli)   Editions Le Livre de Poche

 

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lundi 14 mai 2018

Pataquès au Potala

9782290029817Bastien, vieux gardien lyonnais à la retraite, pratiquant le tai-chi, féru de langues orientales, de mandalas et de bouddhisme tibétain, vit dans le même immeuble que Rose, mère d'un petit Paul et historienne passionnée par Alexandra David-Néel. Ces deux-là étaient forcément faits pour s'entendre et se retrouver à fouler ensemble le sol de Lhassa. Cette aventure nous est contée via Paul, devenu adulte et écrivain, qui envoie à sa mère les épreuves de son roman qu'elle commente, rectifie et enrichie, se remémorant cette année 1986 et son escapade tibétaine improvisée en compagnie de Bastien, dont le passé trouble va peut-être se révéler au pied du Potala.

"Si vous vous intéressez un peu au Tibet, vous savez que les coïncidences n'existent pas, il n'y a que des rencontres nécessaires."

De part son format court, à peine 150 pages, ce texte est plus proche de la fable que du roman. J'avoue que plusieurs centaines de pages supplémentaires, dans la même veine que L'île du Point Némo, n'auraient pas été pour me déplaire et je me serais volontiers laissée embarquer pour un roman d'aventure délirant auquel, à mon humble avis, le Tibet se prêtait bien. Mais tel n'était pas le propos de l'auteur. En place de quoi, ce texte a pour ambition de nous donner à réfléchir à la fabrication et la place de la fiction dans notre vie mais aussi dans l'Histoire. Car c'est autour des supposées Brigades tibétaines du IIIe Reich que tourne le mystère de Bastien.

L'auteur s'y entend à merveille pour démonter, références historiques et littéraires à l'appui, la construction d'un mysticisme nazi s'enracinant dans les sociétés secrètes qui fleurissent dès le XVIIe siècle jusqu'à une littérature ésotérique, en pleine essor au début du XXe, qui prône déjà l'existence d'un surhomme germanique. Littérature fallacieuse et sans aucun fondement historique mais qui fascinera Himmler. On connait la suite. Et on pense, hélas, que ce ramassis d'élucubrations alimente encore de nos jours certains groupuscules, aussi primaires que dangereux, ou le discours de personnalités plus en vue, qui croient encore à la véracité des Protocoles de Sion, pour ne citer que cette référence. Donc, exit les Brigades tibétaines, même si une expédition scientifique allemande a bien eu lieu dans les années 30. 

"Depuis que les hommes ne croient plus en Dieu, dit-il en soupirant, ce n'est pas qu'ils ne croient plus en rien, c'est qu'ils sont prêts à croire en tout… Une remarque de Chesterton, si j'ai bonne mémoire."

Ce livre évoque en arrière-fond la présence chinoise et sa politique de tabula rasa. Ici, l'extrait évoque un des plus anciens sanctuaires détruit en 1959, L'Ecole de médecine sur Chakpori - la colline de fer - (une des collines sacrées du Tibet central), et depuis remplacé par une antenne-relais :

"Vingt-sept ans après la destruction du temple, les Tibétains s'y pressaient toujours par milliers ; sans rien changer à leurs habitudes, ils suspendaient leurs prières aux montants du pylône, brûlaient leurs bâtonnets d'encens, se prosternaient devant lui avec une dévotion intacte. Le temple de la médecine n'avait pas été rasé, il était seulement devenu invisible, immatériel."

Un petit livre qui se lit très vite. Une sympathique digression sur le mensonge et la fiction et qui nous rappelle que, s'il ne faut pas croire tout ce qu'on nous raconte ni tout ce qu'on lit, leurs pouvoirs, s'ils se révèlent parfois néfastes, peuvent aussi aider... Et en prime, un aperçu du Tibet d'où l'auteur a rapporté quelques instantanés alors qu'il enseignait en Chine dans les années 80.

"Les étals regorgent d'outres de beurre, de barates effilées comme des carquois, de quartiers de viande posés sur des cartons gorgés de sang ; peaux de moutons, cuirs de yacks, briques de thé séché débordent des sacs en jute. Dans les odeurs de tourbe et de beurre rance, un arracheur de dents chinois exerce son métier sur un apache, torsade amarante dans les cheveux, qui repousse la fraise pour mieux tirer sur son mégot. La tête enfouie dans une toque de fourrure géante, à croire qu'il a trois renards vivants entortillés sur le crane, un Tibétain parcheminé vend sa camelote de faux jade. Ici, des petites pommes enrobées de caramel rouge, là des colliers de fromage en rondelles, dures comme de la pierre. Les sourds mugissements d'un groupe de moines avec cloches et tambourins à boules fouettantes dominent cette cohue."

La montagne de minuit     Jean-Marie Blas de Roblès     Editions J'ai lu

 

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Le Chagpori, fondé en 1695, avant sa destruction en 1959  (source ici)

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Et après  (source ici)

 

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mercredi 9 mai 2018

Morte la bête, mort le venin ?

51SGsB1qYfLDepuis l'édition poche en 2010, je lorgne sur la photo de Robert Capa qui illustre le premier livre inaugurant cette saga, hésitant toujours à franchir le pas ; c'est enfin chose faite. 

En deux tomes, et sur plus de 1300 pages, est retracé le destin de deux familles espagnoles, l'une républicaine, l'autre franquiste, lors d'une traversée du XXe siècle passionnante. Le pont qui les relie est incarné par une jeune gestionnaire à la Caja Madrid, Raquel, qui fut la maîtresse d'un vieillard de 83 ans puis, à la mort de ce dernier, de son fils Alvaro, physicien et prof de fac. Curieux héritage, me direz-vous. C'est qu'il recouvre bien d'autres choses lorsqu'on sait que Raquel est issue d'un clan républicain, exilé en France suite à la victoire fasciste, et qu'Alvaro est le dernier fils du vieil homme qui a fait fortune sous la dictature de Franco. A partir de là, les conjectures qui président à leur rencontre et alimentent leur liaison, sont nombreuses...

41cIs9NkV+LEt c'est avec brio, et dans un complexe montage chronologique, que l'auteure va nous livrer les éléments qui nourrissent cet amour pour le moins inattendu. De la bataille de Madrid en 1936 en passant par les camps de réfugiés républicains du sud de la France en 1939 et le front de l'Est où la División azul, composée de phalangistes, partit se battre en 1941 sous uniforme de la Wehrmatch contre les armées de Staline, puis des maquis où durant la dernière guerre syndicalistes et républicains luttèrent au côté des Français, jusqu'à la mort de Franco en 1975 et les années suivantes qui virent le retour des exilés, c'est une plongée passionnante dans l'Histotre que nous offre Almudena Grandes. Histoire espagnole certes, mais aussi Histoire française, guère à notre honneur au regard du traitement inhumain que l'on infligea aux réfugiés qui n'hésitèrent pas pour autant à nous aider à vaincre le fascisme allemand avec l'espoir déçu qu'ensuite les Alliés les débarrasseraient de Franco.

Deux figures sont omniprésentes, Ignacio, grand-père de Raquel, "Ignacio Fernández Muños, alias l'Avocat, défenseur de Madrid, capitaine de l'Armée populaire de la République, combattant antifasciste lors de la Seconde Guerre mondiale, rouge et espagnol, décoré deux fois pour avoir libéré la France." et Julio, père d'Alvaro, "Plus jamais Julio Carrión González ne retournera auprès de ceux qui perdent, se promit-il à cet instant. Jamais, plus jamais". Forts de leurs convictions ou de leurs promesses, ces deux-là se croiseront peu de temps, juste assez pour préparer le terreau sous lequel s'enracinera le destin de leur descendance.

Une histoire parmi tant d'autres, histoire d'une ville, Madrid, histoire de guerre et de paix, de deuils et d'amours, de solidarité et de pouvoir, de trahisons et de vengeance, c'est surtout une fresque foisonnante où la fiction se nourrit de la réalité comme l'attestent les notes de l'auteure qui sont tout aussi passionnantes. De plus, l'écriture fait la part belle à l'introspection de la jeune génération et nous invite à réfléchir à la notion de transmission et d'héritage, ou comment gérer l'ambivalence de nos attachements à des êtres aimés tout autant que détestables et assumer le poids du passé.

"Le temps a fait son oeuvre, me direz-vous, et vous aurez raison, mais nous portons tous encore la poussière de la dictature sur les chaussures, vous aussi, même si vous ne le savez pas."

L'exposition de Guernica, vue récemment, et notamment les archives présentées, m'ont enfin donné envie de lire ce roman.

 

Pendant l'Occupation, de nombreux réfugiés ont contribué à la construction du Mur de l'Atlantique et des bases sous-marines de Brest ou de Lorient, d'autres étaient réquisitionnés pour le STO en Allemagne, beaucoup furent envoyés dans d'autres camps, allemands ceux-là. A la Libération, ce sont encore les républicains et les anarcho-syndicalistes qui sont entrés les premiers dans Paris avec La Nueve, la 9ème compagnie de la 2ème DB du Gal Leclerc, ce que curieusement les livres d'histoire ne mentionnent jamais. Et puis d'autres sont restés là où La Retirada les avait emportés, comme les familles de la video, tout près de chez moi, devenues un peu bretonnes... Un article à ce sujet ICI.

Lu dans le cadre du mois espagnol du Défi littéraire de Madame lit.

Le Coeur glacé     Almudena Grandes    (traduit par Marianne Millon)   Editions Le Livre de Poche

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jeudi 3 mai 2018

Sauf, exception

CVT_Sauf_980Si ce livre n'avait pas été lu dans le cadre du dernier partenariat Masse Critique, je ne l'aurais sans doute pas chroniqué. En effet, j'ai été très déçue à la lecture de cet auteur que je ne connaissais que de nom. La jolie couverture semblait prometteuse, sans compter qu'une partie de l'intrigue se déroule à la pointe Finistère, un lieu que j'affectionne tout particulièrement pour son air vivifiant et ses paysages sauvages. Mais voilà, entre couverture et décor, il faut encore y mettre matière à composer, tendre une ligne entre réalité et fiction sur laquelle le lecteur va naviguer et se laisser embarquer. Et moi, je suis restée à quai.

Cela débutait bien à mon goût car on rentre rapidement dans le vif du sujet. Un homme, dont les parents sont morts dans l'incendie de leur manoir breton alors qu'il n'avait que 6 ans, se retrouve un jour en possession d'un album photo familial alors que tout était censé avoir brûlé. Page 22, c'est sa jolie maison sur une île des bords de Marne qui s'envole en fumée. Là, je me dis que le mec n'a vraiment pas de bol, mais je suis bien vite rassurée car une de ses employées se trouve être propriétaire d'un immense appartement inoccupé, avec vue sur la Seine, le Grand Palais et la tour Eiffel, qu'elle s'empresse de lui prêter. Et, tant qu'à faire, page 56 apparaît la luxueuse Mercedes et la carte d'essence qui vont avec, ce qui tombe à pic puisque nos personnages vont devoir cavaler jusqu'en Norvège. Page 56 donc, et là je sens déjà  l'agacement grimper au-delà de mon seuil de tolérance. Mais quand des rebondissements plus improbables les uns que les autres se succèdent sans arrêt, trop c'est trop, j'ai eu envie de crier STOP ! J'ai quand même fait l'effort d'aller jusqu'à la fin, Masse Critique oblige, tout en essayant de trouver quelque chose de positif afin de ne pas flinguer complètement ce bouquin, mais c'est tellement bourré de clichés et de facilités que les ficelles deviennent des cordes. Cela en devient lassant. Lorsque je l'ai refermé, la seule réflexion qui m'est venue à l'esprit c'est, tout ça pour ça ?..

"On arrive à Kerloch à l'aube par la route qui longue la mer. Le soleil se lève sur les Tas de Pois, ces trois dômes de pierre émergeant de l'océan que je n'ai jusqu'à présent pu admirer qu'en photo."

lestasdepois0Les Tas de pois au large de Camaret à la pointe de Pen-Hir sur la presqu'île de Crozon

Bref, vraiment désolée Babelio, merci quand même pour ce partenariat, ainsi qu'aux Editions Fleuve noir, qui habituellement sont plutôt gage de qualité, mais sur ce coup, je ne peux, moi non plus, faire mieux. A quelques exceptions près, beaucoup d'avis plus élogieux que le mien sur le site

Sauf    Hervé Commère    Editions Fleuve Noir

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mardi 1 mai 2018

Fête des travailleurs

Paris 1936  Fred Stein

Vieux Paris - Les poseurs de pave a Paris 1936 de Fred Stein, vieux metiers

Les poseurs de pavés préparent-ils l'avenir ?

Bonne journée et joli mois de Mai !

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lundi 30 avril 2018

Fin de mois belge

music_instr_020Avec succès, il me semble, la Belgique était à l'honneur en ce mois d'Avril qui s'achève, aussi bien chez Anne et Mina que de l'autre côté de l'Atlantique chez Madame lit. J'ai envie de clôturer ce mois belge avec un artiste, poète à sa façon, qui incarnait si bien les mots de tout son être, de la grande et belle chanson vivante. Bien sûr, j'aurais dû choisir Bruxelles. Le Gaz n'est pas la plus connue, mais c'est unes de mes préférées. J'aime cette valse qui débute sobrement puis s'emballe au fur et à mesure. J'aime toute cette chaude sensualité qui s'en dégage, portée par le coffre et la plasticité incroyable de Brel. Une superbe chanson d'amour charnel, un vibrant hommage aux filles de joie, comme elles s'appelaient à cette époque... Que je regrette de n'avoir jamais vu cet artiste sur scène !

 

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samedi 28 avril 2018

Mendelssohn mania

CVT_La-carte-des-Mendelssohn_8495Une sacrée saga familiale que celle des Mendelssohn et dans laquelle s'embarque Diane Meur ! Felix, le musicien, est bien sûr de loin le plus célèbre. Mais Moses (1729-1786), son grand-père paternel, petit juif surdoué du ghetto de Dessau, fut le plus érudit et devint un des grands philosophes des Lumières prônant la tolérance et la liberté de culte. Cependant, c'est Abraham, le père de Felix, personnage anonyme et banquier de son état, qui décida l'auteure à se pencher sur cette famille, sans se douter que ces trois personnages allaient, de par leurs descendances et leurs alliances, envahir son esprit. Quand elle tentait de modérer cette quasi-obsession, hasards et coïncidences revenaient attiser et remettre sur les rails sa curiosité, et elle repartait dans cette quête qui semblait ne jamais vouloir finir. Je rappelle qu'elle commence en 1729, année de naissance de Moses, et qu'il fut le père de dix enfants. Cela débutait fort.

"Quel merveilleux sujet de roman, m'étais-je dit alors. Et quelle intéressante situation historique ! Etre le fils d'un philosophe des Lumières mort trois ans avant la Révolution française, être le père d'un compositeur romantique mort l'année précédant le Printemps des peuples, et de cette vie placée sous le signe de l'entre-deux - entre deux génies, entre deux dates charnières - n'avoir rien fait, ou rien de marquant. Un roman sur le vide et sur les filiations."

 Inutile de vous dire qu'il est impossible de résumer cette saga tant il y a de personnages, de lieux, de dates. D'un point de vue historique, il s'agit d'un travail remarquable, doublé d'une enquête généalogique dans toute sa splendeur, à faire pâlir la thérapeute familiale que je suis ! (j'avoue être souvent frustrée par l'ignorance ou l'absence de curiosité des familles modernes qui semblent souvent oublier qu'il y a un avant au-delà de leurs grands-parents). Dans ce Mendelssohn-Klompex, comme le nomme Diane Meur, le personnage de Felix devient presque anecdotique.

Parallèlement, nous suivons le parcours de l'auteure qui, en toute logique, commence par la construction d'un arbre généalogique qui va rapidement se transformer en baobab tentaculaire envahissant son salon. Là encore, j'admire le passage de l'arbre à la constellation et son ingéniosité à maîtriser la bête, car le Mendelssohn-Klompex, c'est 765 noms sur 4 continents sur 2m² de bristols ! (cliquer sur le lien ci-dessous pour agrandir)

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© Diane Meur pour la réalisation/© Henri Desbois pour la photographie

 "Candide et circonspect, mon fils cadet reste à distance et pose la seule question à laquelle je n'ai pas envie de répondre: ─ Ça sert à quoi ? "

C'est ce travail de titan, une véritable enquête, qui m'a le plus captivée, ses recherches en bibliothèques, musées, archives, ses recoupements,  rencontres etc... Ses prises de tête avec la construction de la carte généalogique, ses états d'âme, passant de l'agitation euphorique au découragement et à la fatigue - que son entourage subit aussi - et enfin, l'écriture même du livre en résidence  en Belgique, au Pont-d'Oye, ancien marquisat dont le château est aujourd'hui dédié à la création littéraire grâce au baron Pierre Nothomb, aïeul de la célèbre Amélie.

D'un point de vue biographique, les vies du philosophe Moses Mendelssohn et de son petit-fils Felix sont de loin les plus intéressantes. Mais j'ai bien sympathisé avec Brendel la scandaleuse, fille aînée de Moses au caractère fantasque, qui a mené une vie turbulente, amour libre, divorce, plusieurs conversions religieuses ; par contre, le destin de sa nièce Fanny, soeur de Felix, est révélateur de l'époque. Musicienne talentueuse, elle fut sacrifiée au profit de son frère, qui ne l'aida en rien malgré leur fort attachement, et c'est alors qu'une reconnaissance de son talent émergeait enfin qu'elle disparut à l'âge de 41 ans. Felix mourut cinq mois plus tard à 38 ans.

J'ai retrouvé avec plaisir Diane Meur, dont j'avais adoré, mais pas chroniqué, Les Vivants et les Ombres. Cependant, la lecture de celui-ci est plus complexe et pourra sembler rébarbative à qui ne se passionne ni pour la généalogie ni pour cette famille. En tout cas, un roman qui rend bien compte de "l'interculturalité" prônée par le patriarche.

L'avis de DASOLA

Ma dernière contribution au mois belge dans le cadre du Défi littéraire de Madame lit.

La  Carte des Mendelssohn     Diane Meur     Editions  Le Livre de Poche

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jeudi 26 avril 2018

Les expos d'un week-end (3).

Changement d'ambiance, après les délires viennois, place à la tragédie de Guernica, avec une exposition au Musée Picasso autour de l'oeuvre qui ne voyagera plus après sa restitution à l'Espagne en 1981. Depuis 1992, elle est exposée au Centro de Arte Reina Sofía à Madrid. 

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Le 26 Avril 1937, la ville basque de Gernika est bombardée par l'aviation nazie alliée des franquistes. Installé à Paris, Picasso s'attelle dès le 1er Mai aux premières esquisses de son oeuvre qu'il terminera le 4 Juin. Elle sera exposée dans le pavillon espagnol de l'Exposition internationale de Paris la même année, avant de voyager à travers le monde. Pendant la Seconde Guerre mondiale, Picasso laisse son oeuvre en dépôt au MOMA de New-York jusque dans les années 50. Picasso a toujours déclaré que Guernica ne reviendrait à l'Espagne qu'une fois "la République restaurée".    Il meurt en 1973, Franco en 1975.

C'est donc une exposition originale, sans l'oeuvre. Cependant, une reproduction grandeur nature sur bois gravé, signée Damien Deroubaix, orne un pan de mur. On suit pas à pas le processus créatif du tableau grâce aux nombreux dessins préparatoires et esquisses en couleurs réalisés, ainsi qu'au travail photographique de Dora Maar qui immortalise la construction de l'oeuvre. Egalement, beaucoup d'esquisses de taureaux, chevaux, minotaures.

Mais j'ai plus particulièrement apprécié la salle réservée à la série "Les Femmes qui pleurent"

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Etudes de Tête en pleurs et Têtes de femme en pleurs avec un mouchoir

 

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La Suppliante ( Décembre 1937)

Ailleurs, des archives d'époque, soutien de l'artiste à la jeune République et au Front populaire, affiches des Brigades internationales, photos de Gernika après les bombardement, réactions nationales et internationales, unes des journaux et lettres manuscrites, engagement de Picasso au PCF et auprès de nombreuses associations d'aide aux Républicains réfugiés, le tableau Monument aux Espagnols morts pour la France (1946-1947). Instructif et passionnant. On peut également visionner le court-métrage de Luis Buñuel "Las Hurdes" (1933), présenté initialement comme un documentaire, il s'avéra être un film de propagande communiste. Buñuel voulait déranger le spectateur en dénonçant la misère du monde rural de cette région d'Estremadure, c'est réussi. On peut le visionner ICI, âmes sensibles s'abstenir car si le réalisateur n'a heureusement tué personne pour les besoins de son tournage, il ne s'en prive pas avec les animaux.

Enfin, sont présentes de nombreuses toiles et sculptures des différentes périodes de l'artiste constituant le fonds permanent de ce musée que je n'avais encore jamais visité. C'est un lieu agréable, épuré et aéré, peu fréquenté en cette chaude journée et ça, c'était plutôt appréciable. Rien à redire sur l'exposition, si ce n'est saluer son montage depuis la genèse jusqu'àu retour en terre espagnole d'une oeuvre qui deviendra un symbole de pacifisme. A noter, le partenariat avec le musée Les Abattoirs de Toulouse qui présentera en 2019 une autre expo "Picasso et l'exil" à l'occasion des commémorations du 80e anniversaire de la Retirada.

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mardi 24 avril 2018

Les expos d'un week-end (2).

Poussez cette porte et entrez dans la peinture !

Sans avoir pris de bain de soleil dans l'atmosphère parisienne surchauffée, j'ai quand même pris des couleurs... Quel merveilleux moment j'ai passé ! Les trois expos qui s'enchaînent durent au total à peu près 55 minutes, j'y suis restée trois heures... Celle de Klimt est évidemment la plus belle, la plus émouvante aussi. Le début est plutôt austère, sombre, écrasant, à l'image de l'Empire austro-hongrois et de la musique de Wagner. Puis arrive la Sécession qui balaie classicisme et académisme d'un souffle coloré et débridé. Lorsque l'on voit apparaître toutes ces femmes que Klimt a peintes, Emilie, Adèle, Judith, Amalie, Johanna et les autres, ces femmes chapeautées, à éventail ou emmitouflées de fourrures, quand Le Baiser flotte tout autour de vous, que vous êtes noyés sous une pluie d'or, submergés et caressés de la tête aux pieds par les couleurs virevoltantes, que vous ne savez plus où donner des yeux et, enfin, qu'explose la musique de Guiditta, un lied de Malher ou un air de Madame Butterfly, j'avoue que je n'étais pas loin du paradis. J'avais déjà été très émue devant les tableaux de Klimt à Vienne mais là, vraiment, c'est magique !

 Une seconde vidéo, la musique en plus !

J'avais pu également admiré l'univers de Hundertvasser en Décembre dernier et, là encore, j'ai replongé dans son univers coloré, naïf et créatif à la Gaudí. J'ai adoré les cachalots voguant sur les murs, les personnages totémiques et certains effets d'optique qui donnent un court instant l'impression de chavirer soi-même. Un vrai trip psychédélique contrastant avec la dernière expo, Poetic_AI, qui cependant l'est tout autant, mais cette fois en noir et blanc, et qui vous entraîne de lignes en zig-zag, de courbes en gerbes, de cascades en explosions, pour se terminer dans une avalanche de bulles. Quel voyage...

Et quelle nouvelle vie pour cette ancienne fonderie qui renaît de ses cendres grâce à la révolution numérique ! Allez-y, c'est un moment inoubliable.

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Artiste éclectique et architecte très tôt féru d'écologie, Hundertvasser (1928-2000) avait l'art de colorer l'espace urbain. Les HLM de la Kegelgasse, ici en Décembre 2017 ; en été les façades s'habillent de végétations diverses, un îlot fleuri qui aurait plu à Klimt et tranche avec l'architecture majestueuse, voire pompeuse, de Vienne.

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lundi 23 avril 2018

Les expos d'un week-end (1).

A ne pas rater !

 

L'histoire passionnante de l'Ecole de Vitebsk, créée par Chagall dans sa ville natale en 1919 dans l'effervescence post-révolutionnaire. Ouverte à tous, elle s'est enrichie de la créativité de ses nombreux professeurs et de leurs différents courants, notamment le graphisme de Lissitzky et le Suprématisme de Malévitch. Délaissé par ses étudiants, Chagall a quitté Vitebsk en 1920 pour s'installer à Moscou.

 

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Chagall, qui disait avec humour à propos de la Russie révolutionnaire "Lénine l'a renversée sens dessus dessous, comme moi je retourne mes tableaux" !

 

Mais aussi quelques belles réalisations inspirées du Suprématisme

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et la célèbre affiche d'Agit Pop "Frappe les Blancs avec le coin rouge", tout en symboles !

Pêle-mêle au gré de l'expo et de la collection permanente

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N. Gontcharova, M. Chagall, M. Larionov, I. Koudriachov, V. Kandinsky

Un magnifique film de propagande de 1927 est également présenté. Il est réalisé par Mikhaïl Kaufman et propose une virée dans le Moscou de l'époque (je crois qu'on peut le télécharger quelque part). A défaut, voici un coin russe parisien, la nouvelle cathédrale orthodoxe en bord de Seine.

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J'aime bien le A que dessinent les chemtrails juste au-dessus de ce quartier huppé !

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mardi 17 avril 2018

Partances

cvt_Les-derniers-planteurs-de-fumee_1844Un petit recueil de sept textes poétiques entre souvenirs d'enfance et hommage à la région de l'Ardenne située au carrefour de trois pays et dont le sol, en d'autres temps, fut foulé par des noms célèbres.

"L'Ardenne est bien ce pays dont on ne revient pas. Qu'on soit du centre ou des lisières, ou qu'on ait fui à cent lieues de là, l'Ardenne vous tient et ne vous lâchera plus. Car elle existe et n'existe pas, comme le jardin sauvage, inquiétant et merveilleux à la fois, le concentré de rêves et d'images, qui trempa notre enfance comme une aube à pieds nus ou comme une mer longtemps promise."

Enfant, l'auteur imaginait la mer au fond de son jardin, porté par la présence de son grand-père et ses souvenirs de marin, casquette sur la tête et pipe d'écume à la bouche. Devenu adulte, c'est dans une caravane immobile, baptisée Partance et remisée au fond de son jardin, qu'il poursuivra ses voyages à deux pas de chez lui.

"Demain, le jardin du monde va refleurir, qui rend ses couleurs aux plus vieilles images, toute sa lumière à celui qui, regardant, voit plus loin que ses yeux et met la mer en bouteille en marchant dans un livre."

Guy Goffette n'a pas son pareil pour faire renaître les ambiances des dimanches pluvieux des enfants solitaires dont l'ennui s'échappe vers l'ailleurs des rêves. Mais à l'âge adulte, ils rebrousseront chemin, recherchant la magie de ces instants porteurs de tous les possibles. Comme si, adultes ayant pourtant parcouru le monde, ces moments restent leurs plus beaux voyages. L'auteur a l'art du raccourci, un bout de terre, un morceau d'horizon, le flot d'une rivière, des odeurs de plans de tabac qui sèchent et "C'est l'heure des souvenirs qu'on tait et qui montent tout seuls dans l'air comme un nuage léger, âcre un peu, parfumé, vers les clignotantes lumières du fond des âges."

Guy Goffette est le poète de l'enfance, de la nostalgie, du temps et des rêves perdus. Je l'avais déjà découvert dans "Une enfance lingère" (billet  ICI) qui dans mon souvenir était plus léger, moins mélancolique que Les derniers planteurs de fumée qui, comme pour ralentir le temps, se fait l'éloge des voyages immobiles et de l'imaginaire. Cela se lit avec délectation.

 Cet opuscule est extrait de Partance et autres lieux suivi de Nema problema chez Gallimard

Les derniers planteurs de fumée     Guy Goffette     Editions Folio

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jeudi 12 avril 2018

Sultan, Vizirs, Pachas et cetera.

41A48AB52TLAlors que le régime turc actuel s'illustre encore et toujours par ses exactions et ses répressions permanentes, j'ai envie de vous présenter ce livre d'Ahmet Altan, publié dans son pays en 1998. L'auteur, journaliste et écrivain, a été condamné en Février à la prison à perpétuité (aggravée et incompressible) suite à la tentative de coup d'Etat de Juillet 2016, pour lequel il est accusé, ainsi que son frère et quatre autres personnes, de terrorisme et de tentative de renversement du gouvernement via "un message subliminal" qu'il aurait délivré la veille lors d'une émission de télévision...

Ce roman, lui, n'a rien de subliminal et dire qu'il est sublime serait facile... Ce qui est certain, c'est qu'il nous conte une page d'histoire de l'Empire ottoman qu'il serait bon de nous rappeler aujourd'hui tant les similitudes foisonnent. Osons rêver à la fin d'un autre règne, bientôt.

Nous sommes à la fin du XIXe siècle, Stamboul n'est encore que le nom de la vieille ville, le Sultan règne sur un Empire agité de velléités d'indépendances diverses mais, retranché en son palais, il ne prête qu'une attention discrète aux remous qui frappent à la Sublime Porte. Fort qu'il est de sa police, de ses espions et de la fidélité de ses pachas, c'est plutôt de son frère qu'il pense voir venir la félonie.  

C'est par la voix d'Osman - un vieil homme à moitié fou qui vit et parle avec ses morts, enfermé dans un appartement rempli d'objets ayant appartenus aux différents protagonistes - que leur histoire nous est contée. Hikmète Bey, fils du médecin du Sultan, a grandi à Paris où il a vécu après la séparation de ses parents. A vingt-quatre ans, il est de retour à Istanbul sur ordre de son père qui veut le marier, entre au service du Sultan comme secrétaire de chancellerie et ne cessera de gravir les échelons. Mehparé Hanim sera celle qu'il se choisira pour épouse alors qu'elle a été répudiée par son premier mari, le Cheikh Youssouf Effendi, grand maître soufi dont le nombre d'adeptes ne cesse de croître. Raguip Bey, un jeune officier prometteur, est rappelé lui aussi à Istanbul par son maréchal, un héros de l'Empire contre lequel complotent les pachas du sérail. Les destins de tout ce beau monde vont se croiser et tenter de composer malgré les multiples réseaux d'espionnage des uns et des autres et la délation élevée au rang d'oeuvre de salubrité publique. Ajoutons à cela, les rébellions de plus en plus fréquentes que le Sultan règle à coup de solutions sanglantes et d'emprisonnements massifs, qu'elles concernent les Arméniens, les Albanais, les Kurdes, les Bulgares, les Serbes ou les Macédoniens, et voilà planté un décor romanesque sur fond de Bosphore.

"La peur et l'oppression qui régnaient dans la ville couverte de sureaux et de cèdres, où la mer, les chèvrefeuilles, les roses, les figues, les citrons et les melons embaumaient obstinément pendant que résonnaient les appels à la prière et les cantiques, composaient le climat à la fois conservateur et excitant de ce pays où les âmes des habitants, enfouissant constamment dans les profondeurs de leur être des sentiments bridés par les interdits et le péché, se changeaient en nuits noires au milieu desquelles leurs sentiments explosaient soudain comme un feu d'artifice."

Bien sûr, il sera question de passions amoureuses, sexuelles, partagées puis contrariées, portées par les figures de la belle Mehparé, mais aussi par la scandaleuse et délicieuse Mihrichah, mère de Hikmète Bey, qui s'en revient de Paris et sème le trouble dans la capitale ottomane, cheveux au vent et décolleté en avant. Mais bien plus, c'est à l'éveil d'une nouvelle conscience politique que nous convie l'auteur, celle des jeunes officiers qui bientôt changeront le destin de l'Empire, et dont le plus célèbre est Mustafa Kemal.

La figure centrale du roman est sans conteste Hikmète Bey qui, fort de son éducation européenne mais coincé de par ses fonctions, va devoir composer avec ses aspirations et les traditions. On assiste à l'évolution de cet homme qui mettra ses déconvenues amoureuses au profit de son pays en s'engageant à sa façon dans une  résistance balbutiante qui ne sera pas exempte de dissonances. Tous soudés pour réclamer la chute du Sultan, l'identité turque va rapidement se heurter à celles des autres peuples de l'Empire. Et Hikmète Bey, partagé puis déboussolé, aura bien du mal à abandonner celle de l'Ottoman cosmopolite épris de liberté et de plaisirs, contrairement à Raguip Bey qui restera droit dans ses bottes et nous instruit sur la genèse du rôle déterminant de l'armée dans l'histoire de la Turquie moderne.

Roman de la sensualité et de la transgression, ce livre est à lire, à offrir, à partager, à réclamer à votre libraire pour comprendre les fondements de ce qui se joue encore aujourd'hui dans ce pays et faire entendre haut et fort, par delà les barreaux, la voix de son auteur afin ne pas oublier le combat de ceux qui s'élèvent pour une société éclairée contre le pouvoir des armes et des religions.

Vous pouvez signer la pétition lancée par Actes Sud, via notre ministre de la culture et fondatrice de ces mêmes éditions. C'était un minimum, l'autre aurait été de remettre en avant sur les tables des libraires les romans d'Ahmet Altan au côté de ceux d'Asli Erdoğan, ce qui n'est pas le cas. A lire également la défense d'Ahmet Altan sur le site de KEDISTAN et dont voici un extrait.

"Les vrais risques pour Erdoğan ne se trouvent pas dans les voix de ces opposants mais dans le silence de ses sympathisants.
Disons-le à la manière de Shakespeare :
Erdoğan, méfie-toi de ce silence.
Dans ce silence, il y a les yeux des enfants affamés.
Les visages livides des sans-emploi dont le teint est devenu d’une blancheur de cire.
Les regards affligés des pères à la tête baissée de gêne devant leurs enfants.
Les sanglots étouffés des mères malheureuses.
Peut-être y a-t-il un moyen de faire taire ces voix.
Comment ferez-vous taire le silence ? Une société entière est malheureuse.
La Turquie regarde en frissonnant un gouvernement devenu fou comme s’il s’agissait d’un homme suspendu au-dessus de l’abyme."

(Translation by Renée Lucie Bourges)

 Comme une blessure de sabre   Ahmet Altan  (traduit par A. Depeyrat)    Editions Actes Sud

 

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Istanbul, majestueuse dans un petit matin brumeux de Décembre 2015

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mardi 10 avril 2018

A fleur de mots

9782369141839-48d3bUne originalité littéraire, où l'auteur se joue des mots et des émotions, invente des images étonnantes dans des associations inhabituelles et crée au final un langage poétique qui arrondit les angles de cette tragédie.

Une mère, un père, un petit frère, une soeur aînée, une ferme, des animaux, une famille normale dans un monde normal. Sauf que maman trime sous les coups de papa, grande soeur, douze ans au début du livre, essayant déjà de protéger chacun.

"Dans mon dictionnaire, je cherche la langue de Papa, comment la déminer, où trouver la sonnette pour appeler. Mais la langue de Papa n'existe qu'à la ferme, hélas. Il nous conjugue et nous accorde comme il veut. Il est notre langue étrangère, un mot, un poing, puis retour à la ligne jusqu'à la prochaine claque."

Si Marthe, soeur et narratrice de cette histoire, au lieu d'aimer les mots et l'écriture qui lui permettent de sauver sa peau, avait eu le goût de la peinture, elle aurait étalé sur sa toile les couleurs au couteau, un couteau dont la lame les transformerait, comme par magie, en aquarelle au contact de la trame. Mais elle a choisi les mots qui lui viennent de son père d'avant la violence "Je ferai des études pour être professeur de grenier et de livres anciens", et y restera fidèle jusqu'au bout malgré...

C'est un joli travail d'équilibriste que nous offre l'auteur, jeune agrégé de philosophie, sous l'égide d'Eschyle qui, nous apprend wkpd, fut treize fois vainqueur du concours tragique, c'est dire si le bonhomme s'y connaissait en dramaturgie. Si j'avais lu Eschyle, je dirais que l'élève a dépassé le maître, mais comme les Grecs anciens ne font pas partie de mon répertoire, je me garderai bien de faire l'érudite. J'applaudis simplement à la polysémie et à la syntaxe, mots empruntés à la préface car, bien que les connaissant, ils ne me viennent pas spontanément à l'esprit quand je concocte un billet (n'est pas prof qui veut !). Bref, c'est innovant et séduisant, à tel point que la tragédie se dilue et passe un peu au second plan, mais c'est juste mon humble ressenti.

"Aujourd'hui, c'est la grève de la douleur."

Merci à Margotte de m'avoir collé, quasi d'autorité, ce petit livre entre les mains !

 

Sauf les fleurs     Nicolas Clément     Editions Libretto

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samedi 7 avril 2018

La petite boiteuse

61ugY2lCIDLQuand je suis tombée sur ce merveilleux album, je n'ai pas résisté bien longtemps. Il y a quelques années (voir billet ICI ), j'avais lu une biographie de Frida Kahlo. Celle que je vous présente aujourd'hui est tout en illustrations.

L'accent est mis sur des thèmes chers à l'artiste. Entre autres, l'inévitable accident à 18 ans ; la médecine, que Frida voulait exercer ; sa terre et sa faune, le Mexique ; l'amour, pour Diego Rivera bien sûr ; la mort, festive dans son pays ; la maternité, impossible, refusée, interdite à Frida.

Chaque thème est illustré sur plusieurs pages pleines, ou découpées et superposées, qui s'effeuillent comme pour plonger à l'essentiel, au noyau qui nourrit l'apparence colorée qui se donne à voir, mais qui cache en son coeur la douleur, la peur, la tristesse, le manque.

Celle qui est la plus réussie, et la plus terrible aussi, est à mon avis l'illustration de la maternité perdue ou rêvée, composée sur trois feuilles, serpents phalliques enroulés sur leur arbre de vie, qui observent le corps de Frida que l'on découvre ensuite seule dans un lit sinistre, pleurant sur son ventre arrondi et qui laisse apercevoir la dernière page, la reproduction d'une planche anatomique de la vie intra-utérine à tous ses stades de développement (et que possédait réellement l'artiste dans son atelier).

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Je trouve émouvants ce geste protecteur et cette unique larme qui coule.

Rassurez-vous le reste est plus coloré, plein d'imagination, mais toujours empreint d'une certaine tristesse (peut-être un peu trop à mon goût, car souvenons-nous de "Viva la vida"). Quoi qu'il en soit, Benjamin Lacombe rend un hommage graphique à la hauteur de son admiration pour cette artiste attachante qui a su mieux que personne mettre en oeuvre et sublimer la souffrance et la douleur qui ont jalonné son existence.

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Deux pages superposées

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Deux autres dont je ne dévoilerai pas les dessous.

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" Ne m'oubliez pas."

Un bien bel objet, à manipuler avec précaution, habillé de tissu, quelques citations et brefs commentaires des auteurs, et des couleurs, des couleurs et encore des couleurs pour enrober la gravité du propos. " Il y a peu, j'étais une petite fille qui marchait dans un monde de couleurs. Tout n'était que mystère. A présent, j'habite une planète douloureuse , transparente, comme de glace, mais qui ne cache rien."

Chaque fois que je croise des mots, une image, un tableau de Frida Kahlo, je ne peux m'empêcher d'être admirative face à son courage de vivre. 

 

Frida    Sébastien Perez & Benjamin Lacombe     Editions Albin Michel

 

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