51GnHUueABL On ne sait pour quelle raison, puisque le traducteur est le même, l'orthographe des noms propres diverge quelque peu,  mais n'en voici pas moins la suite de Comme une blessure de sabre.

Le vieil Osman tient toujours conciliabule avec ses morts : Hikmet Bey, convalescent suite à une tentative de suicide après le départ de son épouse, la belle Mehpare restée à Salonique, filant le parfait amour avec Constantin le Grec. De retour à Istanbul, il retrouve petit à petit le goût de vivre, entouré de son père, Reşit Pacha, toujours médecin du Sultan, et de sa mère, Mihrişah la scandaleuse, rentrée à nouveau de Paris avec ses petits enfants. De son côté, le commandant Ragip Bey, cantonné à Istanbul, fait la connaissance de la belle Dilara Hamin et délaisse son épouse, une des filles du Cheikh Yusuf Effendi, lui-même toujours aussi empreint de sagesse.

Nous sommes au début de l'année 1909. Le Sultan règne encore sur l'Empire ottoman, mais le mouvement des Jeunes-Turcs et le Comité Union et Progrès, qui ont permis le rétablissement de la Constitution de 1876, peinent à appliquer leur programme de modernisation des institutions et de la société. L'anarchie s'installe au sein de l'armée infiltrée par des religieux favorables au Sultan qui instrumentalisent également les populations, une contre-révolution ne tarde pas à éclater qui verra enfin la destitution du Sultan et son exil.

" ─ Il est absurde de penser que le peuple puisse être un symbole alors que lui-même a tant besoin d'un... comment dirais-je, d'un idéal. Qu'est-ce que le peuple ? Qui est le peuple ? Que symbolise-t-il ?... Le peuple, c'est tout le monde et personne à la fois... Par contre, vous pouvez affirmer oeuvrer pour son bien ; il y a eu de tout temps des gens qui se sont proclamés défenseurs du peuple, mais qu'avez-vous vraiment fait pour lui ? Est-il plus riche, plus libre ? Ce n'est pas vous qui aidez le peuple, c'est lui qui vous aide à conquérir le pouvoir."

Bien que cette suite évoque l'épisode de la contre-révolution de 1909, la lutte des réformateurs unionistes contre les partisans de la charia, comme le titre l'indique, l'auteur s'attache surtout à l'évolution sentimentale de ses personnages, à leurs tourments émotionnels qu'engendrent l'hypocrisie et la tradition. D'une écriture toujours aussi sensuelle, il nous livre au passage un aperçu des conditions de vie des femmes des harems de la bonne société. L'atmosphère de fin de règne, les atermoiements, les scissions et rivalités unionistes face à un avenir à construire, l'immiscion de l'armée dans la vie politique, sont rendus de façon romanesque mais avec justesse. Si je l'ai trouvé un peu redondant côté intrigues amoureuses, ça reste un beau roman qui a l'avantage de nous instruire sur la période d'avant-guerre qui a conduit cet empire, réduit comme peau de chagrin, à s'allier à l'Allemagne et permis à Mustafa Kemal d'attendre son heure.

"Telles des plantes bizarres et magiques, les amitiés comme les amours croissent et s'épanouissent rapidement dans des climats extrêmes. En ces temps marqués par de grandes menaces, de multiples dangers et de profondes angoisses, les événements de l'histoire contraignent les hommes à vivre dans une serre imaginaire close sur elle-même, créant une atmosphère propice à la floraison précoce de sentiments qui, à l'image du lierre colonisant un mur, se cramponnent fortement aux autres."

Et un grand merci à l'éditeur pour les merveilleuses couvertures. Celle du second tome n'a rien à envier à la Judith de Klimt. Il s'agit du magnifique portrait d'Ottilie Godefroy, autre viennoise célèbre plus connue sous le nom de Tilla Durieux, interprétant la Circé de Pedro Calderon de la Barca. Magicienne, ensorceleuse au regard mutin, de par ses charmes et le plaisir, elle a le don de transformer les hommes. Assurément les femmes dans l'oeuvre d'Amhet Altan n'en sont pas dépourvues, changent-elles les hommes pour autant ? Ça, c'est une autre histoire...

L'Amour au temps des révoltes     Ahmet Altan  (traduction A. Depeyrat)     Editions Actes Sud   

 

topkapi 1909

Femmes et eunuques, harem du palais de Topkapi, 1908. (source ACPI )