9782021045529La lente et terrible descente aux enfers du docteur Carole Matthieu, médecin du travail à Valence sur le site d'une plate-forme d'appels d'un groupe de télécoms. Lasse des arrêts maladies inutiles, des insomnies, des consommations vaines d'anti-dépresseurs et autres anxiolytiques, des suicidés qui se ramassent à la pelle, Carole Matthieu veut frapper un grand coup pour ébranler la direction et l'opinion publique. Faisant fi du serment d'Hippocrate, elle pète les plombs à son tour et tue un de ses patients au bord du suicide.

"Toutes les preuves sont là dans mes rapports mais personne ne les lit parce que la direction départementale, la Sécurité sociale, l'inspection du travail et le conseil supérieur sont dépassés par la complexité du phénomène et pensent qu'il s'agit de cas isolés. La hiérarchie, elle, ne s'en inquiète pas parce qu'elle les lit comme les conséquences de problèmes personnels. Elle pense : Le suicide est une affaire privée et n'a rien à voir avec l'entreprise qui, elle, ne gère ni émotion ni troubles psychiques, mais des chiffres et des objectifs à atteindre."

Pendant que les flics recherchent le meurtrier, Carole Matthieu tire à boulets rouges sur la direction, les syndicats, les conditions de travail. Tout en continuant son boulot et soutenant le personnel ébranlé par ce meurtre, elle fait le ménage dans ses dossiers afin d'écrire l'Histoire officielle. Avant de se dénoncer ou de s'offrir une porte de sortie...

"Je ne suis pas la bienvenue.
Trop de secrets passés par mon cabinet. Je connais tous les visages. Chaque petite histoire qui m'a été racontée et a été inscrite noir sur blanc dans mes dossiers.
Je le sais. Ils le savent. Leurs casseroles que je traîne jour et nuit font un bruit d'enfer. Mêmes les oreilles bouchées et les yeux fermés, le vacarme est assourdissant.
Ils pensent : Elle en sait trop.
Je me retiens de leur dire : On a tous quelque chose à se reprocher."

J'avoue ne pas avoir lâché ce livre, écrit au présent, qui m'a laissée essouflée, comme si je courais avec Carole Matthieu cette macabre course contre la montre, groggy  comme elle de toutes ces pilules avalées pour tenir le coup, impuissante aussi face à l'emballement et au déréglement de la machine infernale qui nous fait passer de l'aliénation au travail à l'aliénation tout court.

Un style noir efficace. Très efficace. 

"Parce qu'un salarié ne se suicide pas directement à cause d'un chef de groupe trop zélé ou d'un collègue harceleur. Cela ne suffit pas. La souffrance naît de la disparition progressive de tous ces minuscules espaces de liberté nécessaires et vitaux sur lesquels le top management rogne pour accroître les marges de productivité : la minute de pause en moins, les réponses à formuler au client chronométrées à la seconde - pas une de plus -, la pause cigarette réduite de moitié, le téléphone directement branché sur celui du supérieur, le scrip standardisé au mot près à servir à chaque client ou le sourire programmé."

On participe tous à ce système... Me sont revenus en mémoire les deux jeunes mecs hyper speedés passés mettre en place l'installation téléphonique et me relier au réseau lors de mon arrivée ici en Mars dernier. L'un, blanc et décomplexé, mettant la pression à l'autre, typé et soumis, qui transpirait à grosses gouttes, tremblant, les yeux brillants et injectés de sang - came ou médocs ? - pendant qu'il perçait le mur et faisait péter le crépi dans sa maladresse et sa précipitation. Comme il s'excusait, j'ai osé lui dire, pendant que le blanc bidouillait en extérieur, qu'il n'avait pas à laisser l'autre le traîter comme un chien. Sa réponse m'a sidérée.... "Ce n'est rien, il n'est pas méchant, tout à l'heure il va s'excuser.". S'en est suivi une prise de tête avec le premier quand il est rentré et qu'il a trouvé son collègue en train de boire un verre d'eau (je suis infirmière, le mec était vraiment mal et encore plus devant l'esclandre). Prise de tête aussi face au questionnaire de satisfaction reçu peu après. Faire l'impasse totale et annoncer mon entière satisfaction ? Dénoncer l'attitude de l'un nominativement (j'avais son nom) ? le mal en point de l'autre qui a failli emboutir ma bagnole avec le camion-nacelle en sortant du jardin ? J'ai opté pour une solution peut-être un peu lâche et j'y suis allée d'un laïus sur la pression flagrante mise sur le personnel et les hommes qui ne sont pas des machines. Au risque de laisser ces deux types se débrouiller avec leur supérieur et de peut-être perdre leur boulot.
J'attendais une réponse me renvoyant que certes, bla bla bla, mais que j'étais sans doute bien contente d'avoir récupéré une connexion trois jours seulement après mon déménagement, mais non, le service clientèle ne va pas jusque là... toujours poli et le client est roi. 

Bref, tout ça pour dire qu'une fois de plus entre fiction et réalité, la frontière est ici bien ténue. A lire !

Les visages écrasés      Marin Ledun      Editions du Seuil

004200