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Le Souk de Moustafette
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Le Souk de Moustafette
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24 mars 2018

Giboulées tchèques

product_9782072701375_195x320Délicate couverture et titre poétique pour ce livre sur fond d'histoire de la Tchécoslovaquie d'après-guerre à la chute du Mur de Berlin. Une histoire transgénérationnelle d'une lignée de mères et de filles qui portent leur bâtardise comme une marque de fabrique.

Marie et sa fille Magdalena vivent dans un petit village de la campagne tchèque non loin de la frontière autrichienne. Petit à petit, la collectivisation se met en place en Tchécoslovaquie et Magdalena se voit contrainte de quitter sa place de servante et fille de ferme chez les Feldmann, propriétaires terriens dépossédés de leurs biens. Enceinte de Josef, le fils des patrons chassés, la vie reprend ses droits. Ce sera une fille, Libuše, qui elle-même en 1969, accouchera d'une petite fille, Eva.

La première partie du livre est de loin la plus passionnante et la plus crédible. On y découvre la personnalité de Marie, caractère fort et indépendant, ce qui l'a amenée à quitter Vienne et le père de Magdalena, les valeurs qu'elle inculque à sa fille, liberté et fierté, la vie rude de la campagne, les aléas politiques qui chamboulent l'équilibre précaire dans lequel elles se sont installées, sans compter la stigmatisation de leur situation de mère célibataire et d'enfant illégitime et, pire encore, de citoyenne qui refuse de prendre la carte du Parti ! Tout cela est bien rendu, notamment l'attachement qui lie la mère et la fille, malgré l'absence de tendresse, passant par, outre la manie d'enfanter hors les liens du mariage, celui de la transmission de l'art de la broderie, on aurait presqu'envie de courir acheter fils et aiguilles et de s'y mettre sur le champ. Et on a droit à quelques belles évocations bucoliques.

"Un tel froid au début de mars n'est pas habituel. Mais, depuis quelques temps, qu'est-ce qui est habituel ? Les collines aux formes douces et larges paraissent encore plus aplaties, elles se tassent contre la terre pour avoir un tout petit peu plus chaud. Les arbres, enveloppés dans de somptueuses robes de givre, semblent au contraire grandir et flotter dans la brume qui se love par terre. Leurs racines se sont retirées dans des profondeurs, elles y cherchent le réconfort et assez d'énergie pour le printemps. Les brins d'herbe séchée, immobilisés par le froid, sont les témoins morts d'un autre temps."

La suite m'a plutôt déçue, je m'attendais à ce que la lignée matriarcale indépendante et un brin rebelle se perpétue. Au lieu de quoi, en complète incohérence avec les valeurs prônées - "Tu n'appartiens à personne. Tu es libre. Il n'y a que ça qui compte. Ne l'oublie jamais." - et les caractères bien trempés des deux femmes, nous nous retrouvons face à une Marie qui marie sa fille à un rustre, et à une Magdalena qui subit sans réagir le mariage et ses déconvenues prévisibles. Suivent un récit un peu trop mélodramatique à mon goût, des discours qui souvent sonnent faux et une fin précipitée avec une surenchère de secrets de famille, tout droit sortis d'un catalogue, et dont je ne dirai rien mais, croyez-moi, aucun ne manque à l'appel. Tout cela gâche une histoire qui avait pourtant bien commencé, ce doit être ça l'effet giboulée. Heureusement, le théâtre politique qui se joue en arrière-plan sauve un peu la mise.

Pas de traduction puisque l'auteure, née en 1971 en Tchécoslovaquie mais installée en France depuis 1991, a choisi d'écrire en français cette saga, malgré tout sympathique, qui a séduit les lycéens. Ils lui ont décerné le Prix Renaudot des lycéens en 2016.

Les avis de KATHEL  et  d'AIFELLE

 Giboulées de soleil    Lenka  Horňáková-Civade    Edition  Folio

 Va trouver une petite place dans

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9 avril 2012

A savourer...

97822340643001925, à Ilhéus, état du Nordeste au Brésil. La fièvre du cacao bat son plein, l'argent coule à flots, les investissements se multiplient et le progrès déferle sur la petite ville côtière. C'est dans ce contexte prolifique que Nacib, propriétaire d'un modeste bar, se voit abandonné par sa cuisinière à la vieille d'un repas important qui doit se tenir dans son établissement.
Au même moment, chassés du Sertão par la sécheresse et la famine, des retirantes arrivent à Ilhéus en quête de travail. C'est parmi eux que Nacib repère Gabriela qu'il embauche pour remplacer la vieille Filomena.

 "Des exclamations fusaient lorsqu'elle arrivait avec sa démarche dansante, les yeux baissés, un sourire que ses lèvres adressaient à toutes les bouches. Elle entrait, disait bonjour en s'avançant parmi les tables et allait droit vers le comptoir pour y déposer la gamelle. En principe, à cette heure-là, les clients auraient dû être rares, seulement quelques retardataires pressés de rentrer chez eux. Or, de plus en plus, les habitués faisaient durer l'heure de l'apéritif et réglaient leur temps sur l'apparition de Gabriela en buvant un dernier verre après son arrivée."

Si, dans un premier temps, la beauté et les talents de Gabriela font grimper le chiffre d'affaire, Nacib ne tarde pas à tomber amoureux d'elle, ne rêve plus que de l'épouser et d'en faire une dame de la bonne société. Mais son ami le libraire l'avait prévenu : "Il y a des fleurs qui se fanent dans les vases". Rongé par la jalousie face aux convoitises grandissantes de ses amis et clients, Nacib se voit contraint de faire des choix car le climat se dégrade...

Installez-vous à une table du Vesuvio et, si ce n'est déjà fait, prenez part à cette savoureuse chronique bahianaise qui vous mènera au coeur d'intrigues politiques et amoureuses d'un pays en plein essort.  D'une plume sensuelle, parfumée et colorée, Jorge Amado vante son amour des femmes et de son pays, et c'est avec gourmandise que je me suis évadée à nouveau dans ce livre depuis longtemps épuisé. Stock a la bonne idée de republier ce texte et, malgré les nombreuses coquilles qui l'émaillent, trente ans après une première lecture mon plaisir s'est révélé intact. Conclusion, cherchez-le plutôt d'occasion - quelques exemplaires circulent encore en poche - mais ne passez pas à côté, c'est un livre délicieux !

Gabriela, girofle et cannelle     Jorge Amado     Editions Stock

 

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28 mars 2018

Bonne à rien !

indexJe commencerai ce billet par un regret. Edité pour la première fois en 1926, ce roman s'est vu maintes fois critiqué, et malheureusement, l'intrigue n'a pu conserver son mystère. La 4ème de couverture de la présente édition n'échappe pas à la règle, même la préface annonce tout de suite la couleur. Si vous ne voulez pas gâcher votre plaisir -mais est-ce encore possible ?- faites comme moi, lisez ce roman plusieurs années après l'avoir acheté. Les pertes de mémoire ont parfois du bon !

A Budapest, le 31 Juillet 1919 signe la fin de l'éphémère République des conseils de Hongrie, les communistes de Bela Kun, au pouvoir depuis trois mois, se voient contraints de quitter le pays suite à une avancée roumaine décisive qui rétablit l'ordre bourgeois. Ce dont se réjouit le couple Vizy. Monsieur va retrouver son poste au ministère et Madame va pouvoir cesser de trembler et de se déguiser en prolétaire lorsqu'elle sort dans la rue. A la terreur rouge va succéder une terreur blanche bien décidée à faire passer le goût du collectivisme au petit peuple.

Madame Vizy peut alors se concentrer sur le gros problème de sa vie, trouver une bonne digne de ce nom. Elle en a déjà usé plus d'une, jamais assez bien à ses yeux. Toutes ces filles sont des voleuses, dévergondées, gourmandes, feignantes, envieuses ou idiotes, toutes sans exception ont trahi sa confiance. Elle empoisonne l'existence de son politicien de mari avec cette obsession jusqu'à ce que Ficsor, le concierge, vieux Rouge actif et militant qui espère ainsi s'acheter la clémence des bourgeois, s'engage à ce que sa nièce entre au service des Vizy. Mais Anna n'est pas pressée de quitter ses employeurs, elle se fait désirer et les nerfs de Madame Vizy frisent la crise. Quand enfin elle arrive les choses rentrent dans l'ordre et Anna devient peu à peu la bonne parfaite dont rêvait Madame.

"Pour elle, la compagnie de cette petite bonne n'avait rien de désagréable. Pour peu qu'elle lui fit signe, elle se retirait à l'arrière-plan. La compagnie des bonnes, pour ces dames, est aussi confortable que pour les messieurs l'amour des filles de joie. Quand il cesse d'être nécessaire, on peut toujours les renvoyer."

Entre extérieur et intérieur l'auteur nous offre un instantané de la Hongrie encore hésitante entre passé et avenir. Nous arpentons les rues de Budapest en compagnie de personnages caricaturaux sans états d'âme, imbus de leur bon droit, pour lesquels l'auteur et le lecteur n'éprouvent peu ou prou de sympathie, laquelle se concentre sur les figures plus humaines de ces gamines venues de leur campagne laver la crasse des bourgeois. Ces quelques mois passés au 238 rue Attila en compagnie de ses habitants aident à comprendre le dénouement de cette histoire et donnent à réfléchir à la notion de bientraitance. On sent poindre à la fin l'influence de la psychanalyse qui viendra bien plus tard remettre à sa juste place la fatalité. Et le vieux docteur Moviszter, unique figure sage et humaniste de ce roman, s'en repartira, tout aussi solitaire et incompris, dans les rues de sa ville.

"C'était un après-midi enchanteur, frais, idyllique, un de ces après-midi d'hiver où la joie de vivre pétille de toutes ses étincelles. Une neige craquante recouvrait la ville. Les lions en pierre du pont aux Chaînes avaient le front recouvert d'une neige qui les enveloppait d'une sorte de foulard blanc. Des patins tintaient dans les mains des femmes qui couraient à la patinoire, les clochettes des traîneaux faisaient ding-dong. Le gel, un gel très dur, salutaire, picotait les joues. Chez Gerbeaud, les lustres des salles scintillaient, et les vitrines du centre ville, de la rue Váci, de la rue du Prince de la Couronne, des vieilles rues du siècle dernier, s'allumaient les unes après les autres, ces vitrines où tout paraissait à présent plus appétissant, plus féerique que jamais : les chaussures, et les livres, et les bouteilles d'eau minérale sur des rochers couverts de mousse, à côté d'un petit jet d'eau artificiel, et puis les pâtes de coings, les montagnes de noisettes, les monceaux de noix, jusqu'aux cônes de dattes berbères, savoureuses, encore humides - comme les lointains souvenirs de la Saint-Nicolas. A tout instant, le ciel aussi prenait part à ce jeu scénique de lumières. Vert pomme derrière la colline Gellért, il rosissait vers le palais royal, et finissait par retomber en cendres d'un gris pâle : alors surgissaient les petites étoiles d'hiver, des étoiles minuscules, au scintillement lumineux."

Une bien jolie balade dans un roman à l'écriture simple, volontairement naïve, sans introspection ni analyse, mais qui n'en pense pas moins !

Autre roman de l'auteur chroniqué, Alouette  ICI

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La pâtisserie Gerbeaud créée en 1858 et qui existe toujours.

Anna la Douce   Dezső Kosztolányi  (traduit du hongrois par E. Vingiano de Piña Martins)      Editions Viviane Hamy

Va faire le ménage dans

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9 mars 2018

Brillant !..."tel un piano à queue".

41088G-zvELJe ne sais pas vous, mais moi je me verrais bien au volant de cette Volga M24 "qui brillait au soleil tel un piano à queue ", pour un périple dans les Balkans, par temps de paix si possible... C'est à peu près ce que nous offre l'auteur puisque l'action se situe en partie à la fin des années 80 alors que la montée des nationalismes se fait de plus en plus pressante et que ce qui reste de la Yougoslavie ne s'est pas encore complètement embrasé. Je laisse le principal protagoniste se présenter.

"Je m'appelle Dželal Pljevljak. J'ai travaillé pour l'armée en tant que civil et aujourd'hui, si je n'étais pas celui que je suis, j'aurais déjà pris ma retraite, je serais au volant d'une Golf, couleur cerise, modèle 1987 ou 1988, je me serais fait construire une maison dans le Sandžak face à une plantation de pruniers qui aurait déjà donné de bons fruits. Je serais assis au pied de ces arbres et je n'aurais jamais rien su de celui que je suis à présent."

Oui mais voilà, c'est une Volga que lui vend le général Karamujić. Une Volga qui va changer le destin de Dželal, lui permettant chaque semaine de faire le trajet Split-Livno afin d'assister à la grande prière du vendredi. Dželal, en apparence homme discret, assez solitaire, respectueux, pieux musulman, est pourtant empreint d'une tristesse dont nous ne saurons rien. Au volant de sa Volga, il aime se remémorer ses 35 années passées à l'armée comme chauffeur, réfléchir à la khutba (sermon) qu'il a écouté à la mosquée et à ses échanges avec le nouvel et mystérieux imam, tout en évitant consciencieusement de repenser à certains aspects de sa vie. Un jour, un des pneus éclate. Les Fatumić lui viennent en aide et il se lie d'amitié avec le vieil Osman et cette famille bosniaque, prend l'habitude de s'arrêter régulièrement chez eux pour apporter du chocolat aux enfants, et surtout écouter Osman lui raconter des histoires d'antant. Fin de la première partie qui se termine le 1er Janvier 1988, nous laissant présager un coup de tonnerre.

Première partie étrange, le personnage de Dželal comme à distance de ses émotions, un récit un peu désaffecté, retenu, contrastant avec une érudition religieuse étonnante. Mais peu à peu, entrée en scène de nouveaux et nombreux personnages, avec leur diversité et leur originalité, et là, la magie opère doucement, insidieusement. Puis soudain, la seconde partie vient nous cueillir, dynamise le récit, l'émulsifie. Elle se déroule en 1992 sous la forme d'une enquête journalistique concernant un fait divers qui, s'il a marqué les mémoires, a vite été relégué au second plan par la guerre. Bien entendu, ce fait divers a eu lieu le 1er Janvier 1988. L'enquête va venir éclairer petit à petit le lecteur et l'histoire de Dželal, lever les pans d'ombre et combler les frustrations qui entourent le récit un peu lisse qu'il nous faisait de sa vie. Et je n'en dévoilerai pas plus.

Miljenko Jergović, comme à son habitude, relate avec virtuosité la cohabitation et le chevauchement des cultures, plonge habilement dans les strates ottomanes et austro-hongroises du passé, nous balade dans cette mosaïque de peuples cimentée par Tito jusqu'en 1980. Et c'est avec érudition et subtilité qu'il fait glisser ses personnages d'une époque à une autre, dans le labyrinthe des alliances et des revirements où les protagonistes se fourvoient, voire se perdent parfois eux-mêmes.

"Il faut respecter les gens qui luttent. C'est ceux qui ne luttent pas qui posent des problèmes."

Les allers-retours, qu'ils concernent les Oustachis de la Seconde Guerre mondiale ou la Yougoslavie de Tito, offrent des pages sombres et poétiques grâce au talent de conteur du vieil Osman, telle la belle histoire des chevaux sauvages de Golija, ; la présence discrète du chauffeur Dželal enregistre sans complaisance les petits arrangements des militaires avec le socialisme ; enfin, l'analyse factuelle rondement menée par les journalistes remet en perspective les événements, alors que les grondements de la guerre défilent à la télévision. Un roman à la construction sans faille, d'une tonalité virevoltante, excessive, sans être indigeste, et non dénuée d'humour. 

"Quand Tito passait, il laissait derrière lui une odeur de citron et Avram croyait que c'était le doux parfum du thé que le maréchal prenait le matin avec sa femme Jovanka ou bien un parfum à l'huile de rose bulgare, d'où chez Avram la conviction que le communisme sentait la rose."

 Au final, une petite tragédie parmi tant d'autres, mais une terrible histoire, entre sacrifice et rédemption.

"Tout souvenir, comme toute histoire humaine écrite ou non écrite, ressemble plutôt à un rêve qu'aux ombres laissées par la réalité. Il en va de même avec l'histoire de Dželal Pljevljak et la mémoire de l'affaire qui a marqué la Yougoslavie juste avant la guerre. En écrivant ces lignes, l'inquiétude nous saisit à l'idée que tout ce dont nous avons fait état aurait pu se passer autrement, pour ne pas dire à l'inverse, le noir aurait été blanc, la nuit le jour, et que toute mémoire n'est qu'un rêve au milieu d'une agonie."

Ce n'est pas ma première rencontre avec Miljenko Jergović, et ce ne sera pas la dernière ! Autre roman chroniqué  Le palais en noyer  ICI

Volga, Volga   Miljenko Jergović  (traduit du croate/bosniaque par A. Grujičić)  Editions Actes Sud

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15 mars 2018

Un léger goût de cendres

41KEVA89Q4LEn Aôut 1940, Henri, vieux général issu d'une famille aristocratique de l'Empire austro-hongrois, attend la visite de Conrad, son ami d'enfance qu'il n'a pas revu depuis quarante et un ans. Conrad a disparu subitement lors d'une étrange partie de chasse. Après avoir précipitamment démissionné de l'armée, il s'est installé en Malaisie sans donner d'explication ni de nouvelles. Dans le château de son enfance et dans l'attente des retrouvailles, le général se souvient de ses parents, de sa rencontre avec Conrad alors qu'ils sont âgés de dix ans, de leurs études à l'Académie militaire de Vienne, des vacances au château et de leurs années de jeunesse dans la maison proche des jardins de Schönbrunn. Elevés comme des frères, ils n'en étaient pas moins différents. Henri est un jeune homme sûr de lui, imbu de sa personne et de son rang qui lui donne les privilèges et l'aisance qui font défaut à Conrad. Ce dernier n'a embrassé la carrière militaire qu'en réponse aux sacrifices consentis par une famille de la noblesse désargentée de Galicie. Il est réservé, austère, sauf lorsqu'il autorise son âme d'artiste à se mettre au piano.

"J'étais né dans ce milieu et parfois je sentais qu'il m'était difficile de trouver une excuse à cette opulence... Et toi, tu ne manquais jamais aucune occasion de me faire sentir la différence existant entre nous en cette matière d'argent. Les pauvres, tout spécialement ceux de la classe supérieure, ne le pardonnent jamais, ajoute-t-il avec une sorte d'étrange satisfaction."

Mais en cette nuit d'Août 1940, ce sont deux vieillards qui, dignement, se préparent pour un ultime face à face en forme de règlement de comptes. Que s'est-il passé lors de cette partie de chasse ? Qu'a fui Conrad parti si vite à l'autre bout du monde ? Quel rôle a joué Christine, l'épouse du général, dans cette précipitation ? Autant d'éléments que l'auteur distille lentement au cours de ce huis clos introspectif, le général laissant peu de place à Conrad qui, comme au temps de leur jeunesse, laisse le devant de la scène à un Henri qui, en quarante et une années de réflexions et de ruminations, en à tirer des déductions qui ne demandent que confirmation.

Une écriture sobre au service de ce roman pour évoquer l'amitié et le sentiment de trahison qui l'accompagne. La confrontation des deux hommes prend presque des allures de drame antique tant la force du destin les a anéantis. Rongés de solitude, ils sont restés fidèles à ce qu'ils étaient, chacun expiant cette rupture jusqu'à la lie. Car même si tout accuse Conrad, qu'on aurait pu espérer un peu plus pugnace, Henri accepte une certaine part de responsabilité mais propose, au final, un quitte ou double qui risque de révéler une vérité. Sont-ils prêts à la découvrir ? Et n'est-il pas un peu tard ?

Un vent d'insouciance souffle encore sur la Vienne de 1899, avant qu'une atmosphère crépusculaire de fin de vie et d'une époque révolue n'enveloppe le roman et le bilan que ces deux amis font de leur existence. Une ouate qui atténue les ressentiments les plus vifs et étouffe les querelles ; elle permettra lentement aux braises intimes de s'éteindre en paix juste avant que celles de l'Allemagne nazie, sur les ruine de l'Empire austro-hongrois, n'embrasent toute l'Europe.

" - Tout ce que l'on nomme communément trahison... se révèle sans grand intérêt, lorsque, sur la fin de notre vie, nous récapitulons notre passé. Oui, cela nous apparaît plutôt regrettable, comme un accident quelconque."

Une belle découverte que ce classique hongrois pour Le défi littéraire de Madame lit  et  Le  Mois de l'Europe de l'Est.

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Statue de l'auteur à Košice

Les Braises   Sándor Márai  (traduit du hongrois par M. & G. Régnier)  Editions Le Livre de Poche 

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9 février 2018

Mémoires

41nn3vctfbLJ'ai toujours aimé Anne-Marie Garat, la femme et sa faconde du Sud-Ouest, l'universitaire spécialiste de la photographie et du cinéma, l'auteure de fictions, amoureuse du XXe siècle et de ses grands chamboulements. Ce roman s'inscrit dans la même veine que sa célèbre trilogie  ("Dans la main du diable"), à savoir la traversée du XXe siècle mais cette fois condensée en un seul livre.

A l'orée des années quatre-vingt, Lottie, fantasque dame nonagénaire au caractère bien trempé et vivant seule au Mauduit, un petit coin reculé de Franche-Comté, héberge dans sa curieuse et vieille demeure une universitaire venue préparer le terrain pour ses étudiants devant mener une enquête sur les mutations du monde rural. La narratrice se souvient être elle-même déjà passée dans ce village avec ses parents alors qu'elle était une enfant dans les années 50. Le choix de Mauduit n'est donc peut-être pas innocent. S'amadouant l'une et l'autre, le vin de noix partagé le soir au coin du feu délie les langues. Et Lottie de raconter l'histoire de la maison des Ardenne bâtie au bord de la Flane, où elle est arrivée en 1904 à l'âge de 12 ans et qu'elle n'a plus jamais quittée.

"Je vous rapporte tout cela car il faut parfois remonter le temps à sa source pour comprendre un peu le présent des choses."

Achetée à une mère maltraitante afin de s'occuper d'Anaïs, un bébé qu'elle est la seule à pouvoir calmer, Lottie trouve rapidement sa place chez les Ardenne. N'ayant pas les yeux dans sa poche mais sachant se faire discrète, la fillette observe, fouine, déduit, et au fil du temps met à jour les non-dits et les secrets de la famille. D'où vient Anaïs qui n'est visiblement pas la fille de Vitalie, la maîtresse des lieux ? Qu'est-ce qui a poussé le fils François à disparaître si soudainement ? Pourquoi Fernand Ardenne, l'époux de Vitalie, séjourne-t-il en permanence à la maison de santé de Bouvier-les-Eaux ? D'où vient cette rigidité qui corsète Vitalie ainsi que cette étrange complicité qui l'unit à ses tantes ? Habitée de tous ses fantômes, Lottie raconte-t-elle la réalité ou la fiction ? Et elle-même, qu'a-t-elle à dissimuler de sa vérité et de son rôle dans cette histoire ?

"Parce qu'elle est une liseuse sauvage, une arpenteuse de pages et une randonneuse de rêves elle sait la puissance souveraine des fictions, plus féconde que la réalité pour opérer la vie des hommes."

Les ricochets de la mémoire vont nous faire traverser ce siècle qui a vu l'avènement de la photographie, du chemin de fer, de l'électricité, de l'automobile. Leurs ondes concentriques s'étendront de la France, pansant les stigmates laissés par le temps des Colonies et deux guerres mondiales, jusqu'aux confins du Canada des chercheurs d'or à nos jours, pour s'évanouir sur les rivages de Nouvelle-Zélande . Car la narratrice, en écho aux récits de Lottie, est propulsée dans ses propres lacunes familiales et se doit elle aussi de remonter à la source afin de pouvoir continuer sa route. Ne doutons pas qu'au départ du Mauduit moult chemins se ramifieront et s'étoileront dans des directions inattendues pour ces deux voyageuses, l'une immobile mais qui n'a peut-être pas dit son dernier mot, et l'autre marchant d'un bon pied vers son avenir.

"J'ai fermé la maison à clé, et je suis partie, l'aube pointait à peine. A l'heure où blanchit la campagne, il y a encore des étoiles clouées dans la brume, les couleurs délayées dans leur bain sont si pâles qu'on dirait les limbes du monde, l'on marche dans ce rêve comme le premier à y pénétrer."

Anne-Marie Garat, une fois de plus, tisse avec brio une fresque où la mémoire et ses réseaux occupent le devant de la scène. L'attachement qu'elle a pour ses personnages n'a d'égal que leur propre profondeur, avec tendresse et rudesse mêlées, elle les triture, les astique, les fait reluire, les bichonne sans jamais qu'on se lasse, pour enfin les poser comme des trophées sur le socle de l'Histoire et laisser le lecteur s'en emparer et se perdre avec eux dans les remous du temps. Le style est toujours aussi lyrique et parfois alambiqué. Il faut juste se laisser porter par la musique, accepter cette transe littéraire qui, de sa plume, caresse nos neurones et fait éclore des images enchanteresses.

"L'aire de gravier phosphorait sourdement, mourant en estompe sous les arbres, décalant les plans en profondeur vers l'arche ténébreuse des grands ormes, des déchirées de brume laiteuse nappant le sol de leur voile isolaient des motifs arborescents comme autant d'îles flottantes (...) dans le grand silence de la nuit, un chantonnement montait du jardin en basse continue, ébauchant la partition musicale d'une histoire, celle de ce théâtre d'ombres et des gens qui y avaient vécu."

La dernière phrase du livre pourrait laisser entrevoir une suite, mais peut-être n'est-ce qu'une figure de style... l'avenir nous le dira ! Moi, j'en redemande à haute voix car j'ai grand peine à quitter Lottie et ses fantômes. Et puisque ces derniers ont vocation à revenir hanter les vivants, permettez-moi madame Garat de vous suggérer d'extirper du placard celui d'Anaïs et de Jacques, car de l'Alaska et de la Sibérie à la Nouvelle-Zélande, franchement, il n'y a qu'un pas ! J'espère que vous me pardonnerez cette intrusion dans votre imaginaire mais, comme vous le dites bien mieux que moi, c'est peine que de refermer ce livre.

"Mais, maintenant qu'elle n'était plus là pour me guider de sa voix, je me sentais dériver, envahie de la même nostalgie qu'on a en finissant de lire un livre, quand au nombre limité de pages s'annonce qu'il nous faudra bientôt le fermer, être quitté par le monde qu'il charrie, duquel nous sommes encore captifs mais déjà prévenus qu'il faudra bientôt renoncer aux êtres et au lieux, à leur existence fictive, c'est un deuil de ce que nous fûmes en imaginaire."

 

La Source     Anne-Marie  Garat     Editions  Babel   Actes Sud   

 

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18 février 2018

Rayonnages

chabli " Les livres sont ce que nous avons de meilleur en cette vie, ils sont notre immortalité."

Cet homme, que je cite, grand amoureux des livres, n'est autre que Varlam Chalamov, célèbre pour ses Récits de la Kolyma. Né en 1907, il est emprisonné dès l'âge de 22 ans, puis une seconde fois en 1937 pour 17 années de goulag. Dans ce petit opuscule d'une cinquantaine de pages, Chalamov évoque son parcours au travers les livres et les bibliothèques qu'il a parfois eu la chance de fréquenter au cours de ses détentions.

Il confie les souvenirs tendres de son enfance, les deux seuls et uniques livres qu'alors il ait jamais possédés, dont L'Alphabet de Tolstoï, son institutrice Maria Ivanovna, l'ouverture de la première bibliothèque ouvrière dans une ancienne prison en 1918.

"Maroussia distribuait des livres aux reliures dorées couverts de givre."

Puis ce furent les longues années de captivité sans aucune possibilité de lire ou, alors en de rares occasions, lire n'importe quoi, un bout de papier déchiré, un compte-rendu médical, quelques pages d'un livre caché par un autre zek, la difficile prise de conscience de ne plus éprouver de plaisir à la lecture  "Les livres avaient cessé d'être mes amis." Ce fut, heureusement, une parenthèse à laquelle La Cinquième colonne d'Hemingway mit fin, son premier achat depuis longtemps grâce à son maigre salaire d'aide-médecin dans l'hôpital pour détenus où il réside lui-même. Puis ce fut l'arrivée en 1953 (mort de Staline) dans la région de Kalinine où Chalamov trouve son premier emploi d'homme presque libre dans un petit village. Et là, l'émerveillement devant la richesse d'une bibliothèque généreusement fournie grâce à des individus dont il sera question dans le billet suivant. "La remarquable bibliothèque de Karaïev (il n'y avait pas un seul livre qui ne valût la peine d'être lu) m'a ressuscité, m'a réarmé pour la vie autant que c'était possible."

Réhabilité en 1956, il meurt en 1982, dans un hôpital psychiatrique de Moscou sans, à son grand regret, "n'avoir jamais possédé ma propre bibliothèque."

Mes Bibliothèques  Varlam  Chalamov  (traduit du russe par S. Benech)   Editions Interférences

 

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osgar1Moscou, 1918, dans le chaos hérité de la guerre civile et des révolutions, une poignée d'intellectuels et de journalistes mus par l'amour des livres fonde La Librairie des Écrivains, un espace coopératif célèbre de la rue Léontiev et qui perdura jusqu'en 1922.

"(...) la division du travail n'avait rien de strict : il arrivait à tout le monde de balayer, de tenir la caisse, de décorer les vitrines, d'acheter, de vendre, d'évaluer, de trimbaler des caisses, d'essuyer la poussière, de laver les carreaux et de discuter avec les clients des mérites des auteurs et des éditeurs."

Alors que le rouble s'effondre, le livre devient monnaie d'échange. Les bibliothèques et les maisons d'éditions privées se vident par charrettes et traîneaux entiers, Ossorguine et ses amis rachètent ou troquent contre du pain, de la farine, des harengs, du bois de chauffage mais jamais ne spéculent. Pourtant leurs rayonnages se couvrent de livres qui vaudront parfois de l'or, des ouvrages français du XVIIIe, des italiens du XVIIe, beaucoup de gravures, des lettres manuscrites de Catherine II et de dignitaires connus qu'ils céderont finalement au Musée historique de Moscou. La Librairie approvisionne les bibliothèques ouvrières, les universités, les écoles, les clubs. Elle apporte également son soutien à l'Union des Écrivains. "Nous étions les gardiens et les propagateurs des livres." Profitant de ce que la censure n'est pas encore en vigueur, des auteurs russes, ayant beaucoup de difficultés à se faire éditer faute de papier, d'encre, d'imprimeries, se virent offrir par la Librairie des Écrivains la possibilité de diffuser leurs oeuvres manuscrites et illustrées par leurs soins. Deux reproductions de livres-autographes (dont des poèmes de Marina Tsvétaïeva) sont joints aux articles de Mikhaïl Ossorguine. La Nouvelle Politique Économique (la NEP) instaurée en 1922 et qui autorisait le commerce privé mais, en contrepartie, exigeait des impôts exorbitants, sonna le glas de cette fabuleuse aventure. Ne reste que ce beau témoignage.

L'avis de Goran  ICI

Les Gardiens des Livres   Mikhaïl  Ossorguine  (traduit S. Benech)  Editions Interférences

 

Deux témoignages qui s'inscrivent dans

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30 décembre 2017

Côme again ?

 

2017-12-28-20-47-55-Nous avions laissé le narrateur à Côme  alors qu'il s'apprêtait à quitter la fondation Rockfeller où il était en résidence littéraire. Dans ce même Côme, l'auteur ne cachait pas son appétence certaine pour l'alcool. Rien d'étonnant donc à ce que nous le retrouvions à Belgrade, quelques années plus tard, traînant sa neuropathie alcoolique et son abstinence dans les rues de sa ville. Tout heureux d'avoir retrouvé l'usage de ses jambes, il déambule au gré de ses humeurs dans une capitale serbe en mutation ; nous sommes en hiver 2004-2005, les années de guerre ne sont pas si loin. 

Fort de cette épreuve qu'il vient de traverser, fauteuil roulant, soins, rééducation, convalescence en maison de repos, c'est par la marche, ses "promenades thérapeutiques", que l'auteur va se réapproprier son corps, apprivoiser la douleur, retrouver sa ville et, qui sait, sa raison d'être. Multiples déambulations qui sont autant d'occasions de faire remonter les souvenirs. Bistrots, jardins, rencontres, décès, naissances jalonnent un quotidien qu'il partage avec le lecteur par le biais de son journal dans un style volontairement minimaliste.

"Je suis couché et, couché, je me prépare à repartir. A 15h10 je suis complètement pris par cette préparation, de toutes les manières possibles, pour partir vraiment. Mes jambes, allongées, se préparent aussi à leur façon. Tout le reste est déjà prêt, moi, mon corps, on attend les jambes. Les jambes sont moins impatientes, là se concentre maintenant tout ce qui me reste d'intelligence."

Qui a failli en perdre l'usage comprendra l'obsession de l'auteur pour ses jambes et ses pieds.

Le journal est émaillé de fragments de textes se rapportant à son séjour en maison de repos où il se retrouve handicapé parmi d'autres handicapés, une seule idée en tête, sortir, marcher tant bien que mal dans le parc, être au contact de la nature, l'observer, s'en imprégner comme pour se laver de toute la souffrance qui l'entoure. Clins d'oeil à des auteurs, des films, des morceaux de musique, brèves évocations de son séjour à Côme, parsèment également le récit.

N'allez pas croire que ce livre est triste et plombant, même si, j'en conviens, en cette période de festivités il y a plus réjouissant comme lecture ! Non, point de pathos. L'auteur sait faire preuve d'humour face à sa condition d'être souffrant et diminué, mais qui ne regrette rien et surtout pas, fut un temps, d'avoir brûlé la chandelle par les deux bouts.

"Ferme les yeux et entre dans la douleur ! N'attends pas que la douleur passe, passe toi-même à travers elle ! Les nerfs ont besoin d'un Otis Redding ! Fais-leur écouter de la soul ! Je me lève et je mets cette musique et je me rallonge sur le tapis. Et je referme les yeux. La douleur s'étire. Je résonne et je lévite, j'arrive à voyager à travers tout ça, de plus en plus calme, sur le tapis..."

C'est une lecture en demi-teinte. Ce récit n'a pas la grâce et la beauté qui m'avaient transportée à la lecture de Côme. Mais j'ai retrouvé avec plaisir ce dilettante de la vie, devenu encore un peu plus adepte de l'ici et maintenant, savourant ce que lui offre le présent. Chantre de la lenteur, et pour cause, toujours empli d'humanité, pas aigri pour autant, l'auteur nous convie à une belle leçon de philosophie. Carpe diem !

"A 18h05 précises, je m'aperçois d'une chose et j'en tire une conclusion : je suis dehors depuis deux bonnes heures et je n'ai pas encore vu les moineaux. Ils ne sont nulle part, j'en suis presque persuadé, ils se sont mis à l'abri du froid. Ils sont si petits et quand ils ne sont pas là, leur absence est si grande.." 

 

Journal de l'hiver d'après   Srdjan Valjarević (traduit du serbe par A. Grujičić)  

Editions  Actes  Sud

 

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23 mai 2012

Bref de comptoir

9782742795161Au détour d'une promenade dans le centre du Caire, les pas du narrateur le mènent au Karnak Café tenu par la très belle Qurunfula.
Il reconnaît en elle une célèbre danseuse des années 40 qui a enchanté son adolescence et révolutionné la danse orientale.
Le narrateur prend ses habitudes parmi les joueurs de trictrac et les étudiants qui s'y retrouvent quotidiennement.

"L'autre secret, c'est qu'il rassemblait - et rassemble encore - un groupe de voix pertinentes dont les murmures et les exclamations épelaient les vérités de l'actualité."

Nous sommes dans le milieu des années soixante et si la révolution nassérienne de 1952 a rétabli la fierté de tout un peuple, des scissions apparaissent, la police politique est à l'oeuvre, traquant communistes et Frères musulmans, des étudiants disparaissent, réapparaissent, les commentaires se font plus prudents, l'atmosphère du Karnac Café devient de plus en plus lourde, jusqu'au coup de tonnerre de Juin 1967 qui signe la défaite des nations arabes contre Israël lors de la Guerre des Six jours.

En témoin de son temps, l'auteur nous livre ici non pas un roman foisonnant, comme il sait si bien le faire, mais un court texte dont l'unique décor est la scène de ce petit café sur laquelle défilent les différents acteurs qui permettent à l'auteur de nous livrer une réflexion synthétique sur le pouvoir, la corruption, et les dérives du président Nasser.
Le livre prend sur la fin des allures de conte philosophique, entre sagesse des anciens et engouements de la jeunesse, et laisse ouverte la porte sur l'avenir.

"Ils attendaient.
Mais qui n'attend pas ?"

L'auteur, prix Nobel de littérature, est décédé en 2006 et nous ne saurons jamais ce que lui auraient inspiré la récente révolution en Egypte et le printemps arabe.
Mais une chose est certaine, c'est toujours au fond des cafés qu'on refait le monde et que s'y réfugient les amoureux...

Karnak Café     Naguib Mahfouz     Editions Actes Sud

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28 janvier 2018

Magie blanche

main_vad_productLoin de moi l'idée de faire de la pub pour Le Figaro, ce n'est pas vraiment ma tasse de thé, mais je dois reconnaître que ce numéro hors-série est une merveille. C'est aussi l'occasion de prolonger le Défi littéraire organisé par Madame lit, la lecture de Janvier concernait la Russie. N'ayant pas envie de quitter tout de suite cet immense pays, je n'ai pas su résister lorsque ce magazine a croisé ma route. 

Outre de magnifiques photos, les auteurs nous convient à des flâneries sur de biens beaux sentiers. D'abord du côté de l'histoire, de 1718 à 1991 avec neuf grandes dates marquant la ville. Puis plusieurs articles consacrés à Pierre le Grand et Pierre Ier, Elisabeth Ire et Catherine II, les Tsars Nicolas, les Romanov, Raspoutine, nous servent de guides pour des promenades architecturales somptueuses au fil des différents palais, multiples églises et musées. Et bien sûr, une balade littéraire s'imposait dans les pas de Pouchkine, Gogol, Dostoïevski et d'Anna Akhmatova.

Bref, que du bonheur et une furieuse envie de s'envoler là-bas même s'il n'y a pas de neige !

 "Véritable musée à ciel ouvert, la Venise du Nord n'a pas fini de fasciner. Ecrivains, peintres, cinéastes, joailliers, architectes : tous ont trouvé au bord de la Neva le climat rugueux et mélancolique qui sied tant à l'inspiration artistique."

 

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L'église de St Nicolas des Marins

 

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Notre-Dame de Kazan, St Sauveur sur le Sang Versé, La Trinité

 

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Le palais de Tsarskoïe Selo

 

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Le coq d'or, opéra de Rimski-Korsakov, illustation de H. Brüderlin

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Anna Akhmatova 1889-1966 (crédit photos AKG-IMAGES)

 Saint-Pétersbourg La magie blanche    Source et crédit photos Le Figaro

Hors série n°107  Décembre 2017.

 

12 mai 2012

Gerhard Armauer Hansen

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Avril 1989, quelque part dans le sud-est de la Roumanie, derrière les grilles d'une bâtisse délabrée est regroupée une curieuse population. Des vieux, une Russe et un Hongrois, des plus jeunes, Polonais, Roumains et même un Américain, en tout treize humains qui vivent là à l'écart du monde sous l'oeil vigilant de l'immense portrait de Nicolae Ceauşescu qui orne le mur  de l'usine d'engrais chimiques qui leur fait face   
Ils sont-là depuis des années et le resteront. Personne n'osent s'approcher d'eux, pourtant on pourvoit à leur alimentation et à leur trousseau et de réguliers colis en provenance de la Croix Rouge Internationale améliorent leur ordinaire, colis qui contenaient encore à une époque certaines préparations pharmaceutiques. Car ces hommes et cette femme sont tous atteints de la lèpre. Peu à peu, parallèlement au délabrement du pays, leurs conditions de vie se dégradent. 

"J'ai toujours eu l'impression que notre bâtisse et son environnement immédiat ressemblaient davantage à un vieux cimetière maudit où rodent les esprits qu'à un établissement de soins. Cela tenait, je crois, aux longues tuniques de lin que nous portions, indispensables pour nous protéger du soleil et du regard des autres malades - enfin ceux qui avaient encore des yeux."

Si on ne sait ni comment le narrateur a été contaminé, ni avec précision à quelle date il arrive à la léproserie, on en sait plus sur Robert W. Duncan, cet ancien officier de renseignements américain, "pensionnaire" depuis 1969. Une étrange amitié va se nouer entre ces deux-là jusqu'à cet hiver 1989 qui verra la chute de Ceauşescu. A l'unisson de leurs uniques voisins, les ouvriers chez lesquels monte la révolte contre le pouvoir, des velléités de liberté naissent dans l'esprit des deux hommes. Mais, c'est sans compter sur le reste de la communauté qui voit peu à peu son quotidien chamboulé.

"Les morceaux de carte, toujours éparpillés sous le lit mais maintenant portés par le courant d'air, s'agitent comme les fragments d'une sinistre prophétie. Les villes européennes dispersées, les mers scindées, les rivières au cours stoppé bruissent, et il me suffirait d'un peu d'imagination pour entendre les ricanements acerbes de toutes les routes et chemins, des déserts merveilleux de l'Orient et des parcs maquillés de l'Occident qui, sans trêve, rabâchent : never more, never more, never more."

A l'image du bacille de Hansen, que voilà un livre corrosif ! Ne chercher ni humour, ni ironie, le ton est plutôt brut, acide et sans fioritures, juste le quotidien auquel se mêlent des va et vient chronologiques, les rêves et les cauchemars de quelques exclus parmis les exclus. Un microcosme où, comme toujours, se reproduit le jeu de l'amour et de la haine avec ses grandeurs et ses bassesses. Sous le vernis, entre la couche de vie et celle de mort, un reste d'humanité subsiste et l'espoir, même s'il est mince, réussit cependant à s'y faufiler. La dignité, elle, est immense.

Un thème inhabituel pour un texte qui bouscule et qui forcément vous farfouille les tripes (qui réveillera aussi de bien douloureux souvenirs si on pense au sort réservé aux premières victimes du sida dans ces mêmes années 80). Se fondant naturellement dans le récit, s'insèrent çà et là des éléments historiques concernant la maladie à travers les âges et la peur qu'elle généra de tout temps.
Au-delà d' "une superbe métaphore de la dictature de la Roumanie communiste" (Corriere della Sera), et je ne le dirai jamais assez, y voir l'originalité du talent des jeunes auteurs des Balkans - Ognjen Spahić est Monténégrin - n'est pas superflu.

Je savais qu'il existait encore des léproseries en Afrique, en Inde et en Asie mais, l'éditeur ne le précisant pas, j'ai quand même voulu vérifier que ce roman ne s'étayait pas sur une certaine réalité. Si en Europe une léproserie est encore en activité à côté de Valence, en Espagne, il en existe bel et bien une également en Roumanie à Tichileşti, ouverte comme celle du livre en 1928. Les articles ne révèlent pas si des faits similaires s'y sont produits...
Un article de 2011 ICI et un plus ancien LA

 Les enfants de Hansen     Ognjen Spahić     Editions Gaïa


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8 mai 2012

Electron libre

9782841865932Pour fêter, littérairement parlant, la fin de sarkoland  rien de mieux que ce roman qui  m'a  accompagnée cette dernière semaine comme un doux présage.

Un homme se réveille un beau jour dans une maison isolée, sans mémoire, sans identité, sans papiers. Un seul élément de l'environnement résonne un peu en lui, un livre découvert dans l'abri de jardin à proximité d'un antique Chesterfield et d'une vieille Remington. Qui dit livre dit librairie... Quittant sa retraite et marchant au hasard, il découvre un pays qui ressemble plus à un cauchemar qu'à un paradis et où l'absurde le dispute à la bêtise.

"Rien à manger ni à boire à part dans les classes Excellium et Premium, ou si vous étiez en classe Medium mais aviez une carte de fidélité, ou en classe Medium et Basic avec une carte Masterflash, sauf si vous n'aviez pas payé vos billets sur le Réseau, mais à plein tarif, ou tarif orange, pas tarif vert ni jaune, sauf en Excellium. Si vous ou l'un des membres de votre famille travaillait dans les chemins de fer, les sandwiches étaient offerts."

Les librairies étant le berceau de tous les possibles, commence alors l'errance de cet électron libre, une errance des plus déconcertantes... De Centrale Park où, envoyé par Emplois Solutions, il trime  avec la plus basse frange de la société, en passant par le plateau d'un jeu télévisé pour finir à Nantown en pleine révolte, une zone franche regroupant tous les centres d'assistance téléphonique, notre bonhomme n'en finit pas d'échapper à la mort et de s'évader grâce à de mystérieuses interventions musclées d'un ange-gardien surentraîné. Au gré de ses multiples identités de hasard et de la sagesse qui se dégage de son personnage, il ne tarde pas à devenir populaire. Au point qu'un ponte du CAC 80 lui lègue toutes les parts de sa multinationale, Trust Me, avant de se suicider. Et la Révolution est en marche...

"Chez Trust Me, on le surnommait Pourquoi, question dont il inondait en permanence ses collaborateurs. Il ne voulait rien qu'on fît sans se demander pourquoi, sans relâche, jusqu'à atteindre l'irréfragable*.

* Par exemple : sortons un nouveau produit / pourquoi / pour concurrencer Love U sur ce secteur / pourquoi / pour rester n°1 / pourquoi / pour faire des bénéfices / pourquoi / pour garder la confiances des marchés / pourquoi / pour ne pas que l'action baisse / pourquoi / parce que les actionnaires ne seront pas contents/ et alors ? "

Ce Candide saura-t-il découvrir enfin qui il est ? Parviendra-t-il à remettre un peu de bon sens dans le monde sans queue ni tête qu'est devenu la société ?  

A vous de le découvrir en plongeant dans l'univers impitoyable du profit, du vedettariat et de la communication. Satire sociale vitriolée, endiablée, l'auteur s'en donne à coeur joie dans une peinture décapante de notre futur voire, déjà, de notre présent. Vous aurez juste le temps de reprendre votre souffle lors de pauses dictionnaire indispensables afin de découvrir un tas de mots oubliés ou inusités et qui refleurissent ici pour notre plus grand plaisir. Voilà un roman d'une drôlerie et d'une inventivité rafraîchissantes qui fusent comme autant de SOS vers ces temps de renouveau (?)...

Entre la fable futuriste du Julien des fauves de Michel Lancelot et la burlesque Machine à jouir de Michel Steiner, gouleyant !

L'avis d' Aifelle.
Merci  à Keisha chez qui j'ai répéré le bouquin.   

Autogenèse     Erwan Larher     Editions Michalon

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25 janvier 2018

САМИЗДАТ-Samizdat

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C'est sur l'annonce de la mort de Staline que s'ouvre ce roman, nous sommes en Mars 1953. Cette année va non seulement débarrasser la planète d'un tyran sanguinaire mais également cimenter l'amitié de trois gamins qui se rencontrent à l'école primaire et ne se quitteront plus jusqu'à la chute de l'URSS. Un homme, Victor Iouliévitch, leur professeur de lettres, va leur transmettre son amour de la littérature en les entraînant dans des promenades littéraires à travers Moscou. Cet amour scellera leur destin.

"Soufflant dans sa petite flûte, il les emmenait hors d'une époque misérable et malade, les transportant dans un univers où fonctionnait la pensée, où vivaient la liberté, la musique et les arts de toutes sortes."

Ilya se passionne pour la photo, Sania pour la musique et Micha pour la poésie. Le vent de liberté du dégel khrouchtchévien retombe bien vite pour laisser la place aux vieilles habitudes paranoïaques. Devenus étudiants puis adultes, les trois amis, tout en poursuivant leurs activités professionnelles, s'engagent dans la défense des minorités, la diffusion de samizdat, dans ce qu'on appellera bientôt la dissidence.

"La plus haute reconnaissance, ce n'était pas le prix Nobel,  mais le bruissement de ces feuillets recopiés à la machine et à  la main, avec des fautes et des coquilles, presqu'illisibles : Tsvétaïeva, Akhmatova, Mandelstam, Pasternak, Soljénitsyne et, pour finir, Brodsky."

Des appartements communautaires aux datchas douillettes, nous suivons une multitude de personnages d'origines diverses, petit peuple, descendants de familles princières, dissidents en partance ou de retour des camps, candidats à l'exil, petits ou hauts fonctionnaires passant souvent d'un statut de privilégiés à celui de parias, rarement l'inverse.

"La vie soviétique a vraiment quelque chose d'étonnant à moins que ce soit russe, ça... On ne peut jamais savoir d'où viendra la trahison et d'où viendra l'aide. Les rôles peuvent être intervertis en un clin d'oeil. Pas vrai ? "   

Sous l'omniprésence du KGB, tout ce monde se côtoie, partageant souvenirs, combines, espoirs, convictions et désillusions dans une effervescence non dénuée d'humour et d'ironie. Et si leurs trajectoires éloignent parfois les trois amis, elles convergent toujours quand l'un a besoin des deux autres. 

"Le thé et la vodka coulaient à flots, les vapeurs des discussions politiques s'accumulaient dans les cuisines au point que l'humidité remontait le long des murs jusqu'aux micros cachés dans les plafonds."

"Vous avez une façon de vivre plutôt antisoviétique ! fit-il observer avec étonnement.  - Non, Boris, a-soviétique !  répondit Nicolaï Mikhaïlovitch en souriant."

En digne héritière de ses pairs, l'auteure nous offre une véritable fresque "à la Russe", un tourbillon de patronymes, surnoms et diminutifs, d'amours, d'amitiés, de trahisons, de revirements etc... Un patchwork tendre et tragique de petites histoires de vie dans la grande Histoire sans forcément de suite chronologique (ce qui est, au début, un peu déroutant). De beaux portraits d'hommes et de femmes, en lutte contre le pouvoir mais aussi contre eux-mêmes. Une chose est sûre, ils sont tous habités par un attachement viscéral à leur culture et à leur pays trop souvent malmené.

" (...) la mystérieuse âme slave, tendre et virile, irrationnelle et passionnée, agrémentée d'une note de folie sublime et d'une cruauté capable de tous les sacrifices."

En s'appuyant sur sa propre expérience et mêlant habilement réalité et fiction, Ludmila Oulitskaïa signe un authentique témoignage sur la dissidence mais surtout un bel hommage à toute une génération d'anonymes qui ont permis à d'autres de devenir des noms célèbres. Et puis, comme le dit si bien Victor Iouliévitch : " La littérature est la seule chose qui aide l'homme à survivre et à se réconcilier avec son temps ! "

Alors restons vivants et continuons à lire !

C'était ma participation à Un hiver en Russie et au Défi littéraire 2018  proposé par Madame lit

 

Le chapiteau vert   Ludmila  Oulitskaïa  (traduit du russe par S. Benech)  Éditions  Folio Gallimard

 

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14 avril 2012

Pâque et littérature

12035231_pEn Grèce, La Pâque orthodoxe est la fête la plus importante. Toute la Semaine Sainte les cérémonies religieuses se succèdent selon des rituels bien établis, pour se terminer en apothéose par une grande procession très kitch qui commence à minuit, dès que les cloches annoncent la résurrection du célèbre personnage grâce auquel nous avons droit à un jour férié ! Les rues de toutes les villes et de tous les villages sont illuminées par des milliers de petits cierges jaunes que tiennent les habitants qui suivent le pope, les icônes, les encensoirs, et l'épitaphe que l'on promène dans les rues en spalmodiant. Tout brille et ça sent bon l'encens ! Pétards et feu d'artifice clôturent la fête. Et en rentrant à la maison, on n'oublie pas de faire une petite croix sur la porte, avec la suie des cierges.

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Mais avant les réjouissances, dans les îles on assiste encore au grand nettoyage des maisons. Les hommes repassent les murs extérieurs à la chaux, peignent de différentes couleurs les pierres des rues, et les femmes s'agitent aux fourneaux. Chez elles, elles préparent les incontournables oeufs peints en rouge, symboles de chance, ainsi que les très bonnes brioches aux épices, les tsourekia. Et le dimanche matin, on peut les voir apporter de grands plats de râgout et de boulettes aux haricots et aux fèves, qu'elles viennent faire cuire dans le four du boulanger du village.

12048023_pOn offre aux enfants les lambada, ce sont des cierges de couleurs décorés et auxquels sont accrochés des petits jouets. Jadis, la coutume voulait qu'on leur offre une paire de chaussures ou un vêtement neufs.

 

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Et les hommes, me direz-vous ? Et bien ce même dimanche matin, ils sont en plein boulot, car c'est à eux que revient le dur labeur de faire cuire le mouton. Comme cela prend du temps, ça commence très tôt. Et comme cela donne chaud, ça donne aussi très soif...

On se met à table vers 15 heures, et avec tout ce qu'il y a à manger, ça se termine vers 18 heures; mais comme déja s'approche l'heure de l'apéro, autant y rester et continuer à chanter et à boire !

Inutile de vous dire, le temps s'arrête ce jour là. Pas question pour les touristes de visiter le moindre musée. Heureusement il reste la plage et la mer bien fraîche encore ! Et sur le chemin du retour, en passant devant les jardins, on ne manque pas d'être invité à partager un verre de vin et un petit quelque chose à grignoter par de sympathiques grecs qui dansent entre hommes autour de leurs verres posés par terre. Les femmes les regardent tout en s'occupant des enfants énervés et gâvés de crèmes glacées et en servant les gentils touristes invités ! Le tout sur fond nostalgique du Rebetika.
Et OPA ! hurlent ces hommes fiers.

C'est aujourd'hui le jour de la Pâque orthodoxe et j'en profite pour ressortir un billet que j'avais déjà édité il y a cinq ans. Ce sera ma participation culinaire au Pari Hellène.

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Nana est mariée et a deux amants. Elle prend son pied uniquement avec des hommes sachant lui mitonner des petits plats exquis. Très vite, on s'aperçoit que ces deux hommes sont voisins de palier. Rapidement eux aussi, ils vont se rendre compte qu'ils aiment la même femme. Un combat culinaire va s'engager entre ces deux-là, mi-rivaux mi-complices, pour l'amour de la belle. Le livre se partage entre digressions galantes, ruminations jalouses et recettes de cuisine. La table des matières est un gigantesque menu.

Dans un premier temps, c'est la couverture un brin surréaliste qui m'avait accroché l'oeil. Bien que méfiante, car la gastronomie n'est pas un de mes thèmes de prédilection, mais le fait que l'auteur soit grec avait fini de me convaincre.
Ayant eu maille à partir avec la cuisine grecque, qui ne brille pas par son raffinement, j'étais assez dubitative quant au résultat. Et ce d'autant plus que l'auteur est de sexe masculin. En Grèce, derrière les fourneaux, ce sont inévitablement les femmes qui s'y collent !

Et bien j'ai une bonne nouvelle pour vos piles et vos listes, ce livre ne m'a pas plu. J'ai eu l'impression d'être dans un très mauvais vaudeville. La donzelle et ses caprices culinaires m'ont fortement agacée, quant aux états d'âme des deux chevaliers, ils m'ont laissé de glace. La crédibilité même du récit est gravement entachée. Car pour qui connait les affres de la canicule athénienne, on peine à croire au plaisir de se délecter d'un pastitsio ou d'une soupe de poulet en plein mois d'Août, quand l'organisme ne réclame que des éléments liquides frais voire même carrément surgelés ! Et à mon grand désespoir, aucune recette de ces gourmandises dégoulinantes de miel, ni même une petite description du halva citronné et saupoudré de cannelle ...

On voit se profiler le dénouement aussi sûrement que l'Acropole au-dessus d'Athènes. Non décidément, pas une once de sensualité, aucun débordement orgiaque, nul épicurisme raffiné. Point de torride pillage frigorifique ni de gargantuesque grande bouffe, encore moins de bain chocolaté. La seule touche de poésie se trouve dans certains titres des chapîtres. Heureusement, car j'aurais été bien en peine de vous citer un extrait.

" Coraux d'oursins naufragés dans une cuillérée d'eau de la mer Egée "

C'est mignon ça, comme image, non ? Mais beurk !  je déteste les fruits de mer crus... je préfère le batlava !

Les Liaisons culinaires     Andréas Staïkos     Actes Sud  Babel

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Image empruntée et
la recette du délicieux baklava ICI

 

7 avril 2012

Court

FemmeMetroGUne soixantaine de pages pour une brève histoire d'amour entre Koùla, la quarantaine bourgeoise, et Mimis, seulement vingt ans et étudiant. Ils s'aperçoivent chaque soir dans le même métro, se rapprochent, s'apprivoisent l'un l'autre pour finir par s'aimer au coeur d' un hiver grec de la fin des années 70.

Si cette histoire est d'une simplicité déconcertante, elle pourra toucher celles et ceux qui ont vécu ce genre d'aventure. Les thèmes classiques de la jeunesse et du temps qui passe sont ici abordés avec concision et pudeur. Un bref moment d'égarement dont, pour moi, le charme réside dans la ville qui lui sert de décor. J'ai eu grand plaisir à parcourir Athènes, d'Omonia à Kifissia en passant par Monastiràki, Attiki et Agios Nikolaos, et à plonger dans les sous-sol des ruelles pour retrouver l'atmosphère unique des tavernes populaires, aveugles et imprégnées de l'odeur caractéristique de cave et des tonneaux de vins. Entre romantisme et nostalgie, devinez de quel côté penche ma balance...

"Des murs noircis par la fumée, décorés par endroits d'ivrognes peints à l'eau, des tables dont la toile cirée huileuse, collante, luisait sous les néons, et au fond un juke-box qui jouait. Un public mélangé : hommes du peuple, soldats, étudiants, et un ou deux pochards, bien réels eux. L'un d'eux, entre deux âges, tournait sur lui-même, se penchant pour caresser le carrelage froid. De temps à autre il poussait des sifflements, frappait le sol du pied et rejetait la tête en arrière."

En Grèce, cette histoire à l'écriture parfaitement maîtrisée a fait de cet opus un livre culte. L'auteur, Mènis Koumandarèas, est peu connu en France malgré la traduction de cinq de ses romans.

Un petit livre qui me permet une reprise en douceur.
Lu dans le cadre du Pari Hellène.

La femme du métro      Mènis Koumandarèas     Quidam Editeur

 

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14 avril 2012

En passant par la Lorraine

9782702142974En 1937, les parents de Rosy, dix ans, divorcent. Quittant l'Allemagne, Mutti décide de s'installer en France et débarque avec sa fille dans un petit village de Moselle où vit ce qui reste de la famille paternelle. La grand-mère voit d'un mauvaise oeil  l'arrivée de cette belle-fille, fervente admiratrice du Führer. Elle n'a toujours pas digéré la perte de sa nationalité française lors de l'annexion de 1871 et, même si depuis l'Alsace-Lorraine est revenue dans le giron français, méfiance et rancune restent tenaces. L'oncle Andy qui vit aussi chez la grand-mère est mieux disposé à l'égard de Rosy et de Mutti et devient vite un substitut paternel pour la fillette, jusqu'à son départ pour la guerre en 1939 sous l'uniforme français. Au 32 Rue du Soleil, la cohabitation se complique pendant que la population fuit devant l'arrivée des troupes allemandes, puis les conditions de vie s'améliorent pour la mère et la fille jusqu'à ce jour de Novembre 1944 où les Alliés commencent à bombarder massivement la région.

"Ma mère et moi nous sommes installées à la cave le 26 Août 1944. Quand il s'est raconté que Paris était libéré et que les Américains allaient écraser Hitler, ma grand-mère - surnommée Oma Chouchou sans qu'on sache pourquoi - a décrété qu'il n'était plus de bon ton d'héberger des boches, même si elles faisaient partie de la famille. Tout juste accepterait-elle de les cacher à la cave, à condition qu'elles ne sortent que la nuit"

 Réfugiée dans la cave qui leur sert d'abri, Rosy tente de survivre avec pour seule compagnie sa petite poule Cosette, et les tic-tac, ces toutes fines araignées qu'elle redoute par dessus tout. Dans l'attente, Rosy se remémore son histoire et fait même quelques découvertes familiales.

Voilà un livre qui est venu compléter mes maigres connaissances scolaires concernant pourtant cette région frontalière si emblématique de notre pays. Il donne succintement aux lecteurs une double vision de l'intérieur de la problématique dans laquelle ont été prises les populations dans ce jeu de ping-pong  guerrier qui a pris fin en 1945. La voix qui guide le lecteur est celle de Rosy, aussi est-ce abordé de façon simple et naïve, comme seuls les enfants sont capables d'analyser la complexicité du monde adulte et ses subtilités idéologiques. Et pour être complexe, la situation de cette région l'est ! J'ai parfois eu du mal moi-même à m'y repérer un peu dans les allers-retours présent et passé proche qui se fondent dans l'esprit prisonnier de Rosy. Alors que le contexte l'est pour le moins, je m'attendais à un livre à la narration plus dramatique mais, et c'est ce qui sauve souvent les enfants pris dans les tourmentes, le ton est parfois léger et les émotions mises rapidement à distance dans l'urgence de ce qui pourrait encore advenir de pire. Cela m'a souvent donné l'impression de lire un conte plus qu'un roman.

"Les choses ne vont pas si mal, j'ai de quoi manger jusqu'au retour de Mutti. Je m'autorise un sourire, histoire de profiter de ce bonheur minuscule avant de le ranger dans mes autres jardins pour le revivre, quand le soleil de ma rue fera éclore les fleurs au lieu d'abîmer les morts et que les herbes folles combleront les cratères. Ca ne peut pas être la guerre tout le temps."

Ce petit bémol mis à part, c'est dans le genre un joli livre qui se lit très vite et dont la délicate couverture ne peut nous laisser insensibles ! 

L'avis de Clara

La demoiselle des tic-tac      Nathalie Hug     Editions Calman-Lévy

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26 mai 2012

Un secret bien gardé...

9782072448782

Un notaire hésite entre sourires et larmes à l'ouverture du testament d'une de ses vieilles clientes sous le charme de laquelle il est tombé dès leur première rencontre bien des années plus tôt.  Madame Ysmay Shaw s'étant éteinte, il peut enfin lire les deux manuscrits qu'elle lui a fait parvenir. Il a pour ordre de les détruire après lecture.
Nous pouvons remercier Dick Coad d'avoir le démon de l'histoire et de l'écriture et de ne pas avoir obéi aveuglément aux dernières volontés de la belle Yz, il nous aurait privé d'un bien joli roman !

Le premier manuscrit relate la vie d'Yz à partir de ses vingt trois ans. Nous sommes en 1945, elle vient d'épouser Ronnie Shaw et emménage sur les falaises de Sibrille dans le phare appartenant à la famille de son mari près de la ville de Monument. Nous suivons le couple dans son installation, la complicité d'Yz avec sa belle-mère, la naissance de leur fils, Hector, de son enfance jusqu'à son départ à l'adolescence, les hauts et les bas de la vie conjugale, les difficultés économiques. Le récit nous entraîne à Dublin jusqu'à l'orée des années 70 alors que le conflit en l'Irlande explose au Nord. 

"J'étais une créature des saisons de Sibrille. L'été, je m'allongeait en haut des falaises festonnées de fleurs sauvages pour lire en m'émerveillant devant l'immensité de la mer. L'automne, je voyais enfler les eaux, fuir les couleurs, s'estomper les falaises. (...) En hiver, les seize heures de nuit coupaient Sibrille du monde extérieur et rapprochaient les gens, les solidarisaient. (...) Avec mars venaient les tempêtes. C'était alors qu'Hector me manquait le plus car je nous revoyais assis côte à côte derrière la vitre épaisse, quand il était petit, à regarder la fureur de la mer, blottis l'un contre l'autre à chaque nouveau fracas des vagues, anticipant le prochain assaut venu du large dont nous suivions la progression à travers les fenêtres givrées et criant dans un charmant unisson." 

Le second manuscrit s'étend de 1943 à 1945, et ce retour en arrière nous fait entrer dans la famille d'Yz alors qu'elle vit encore avec ses parents, des anglo-irlandais propriétaires de nombreuses terres inexploitées que la Commission agraire voudrait récupérer pour les paysans sans terre. Ses frères et soeurs s'éloignant, pris par leurs études, leurs amours ou encore l'armée, Yz reste seule à Longstead entre une mère un peu bohème et un père affaibli par la maladie,  c'est alors qu'elle fait la connaissance de Ronnie, issu lui aussi d'une vieille famille anglo-irlandaise dépossédée d'une partie de ses biens par la même Commission. Nous allons découvrir ce qui a uni ces deux jeunes gens, lui l'homme de la côte et elle la fille des terres.

"Une jolie fille qui préfère un jardin solitaire à une maison pleine de monde. Il y a toutes les chances qu'elle aime la mer."

C'est un peu plus compliqué que ça, évidemment ! Mais il est impossible d'en dire plus sans casser le charme de ce livre, car charme il y a.

D'abord, celui de cette vie dans le décor sauvage décrit plus haut. Et pourtant, à mi-lecture du premier manuscrit, malgré cet aspect alléchant j'ai eu du mal à voir où l'auteur voulait en venir. Je trouvais qu'il manquait un peu de consistance à la narration des différents épisodes ainsi qu' aux divers personnages, que l'intrigue était trop synthétique, que ça allait trop vite, qu'on avait pas le temps de se poser. Mais c'était sans compter sur le talent de l'auteur qui, dans le second manuscrit, nous réserve de belles surprises qui éclairent notre lanterne et ont eu vite fait de balayer mon léger scepticisme.
Charme également de la belle Yz qui, au travers son histoire, nous offre le portrait émouvant d'une femme de caractère ainsi qu'une belle histoire d'amour - et vous savez que ce n'est pourtant ma tasse de thé ce truc là !
Enfin, le charme opère surtout grâce au contexte historique, la situation des anglo-irlandais, la neutralité de l'Irlande pendant la seconde guerre mondiale, et bien sûr l'IRA, incontournable - on n'est pas chez Sjor Chalandon, ne vous méprenez pas non plus. Tout cela donne une trame enrichissante qui évite de tomber dans une banale bluette.

"En somme, nous formions une race nouvelle, née d'implantations successives depuis les temps médiévaux, mais une race de ratés, même selon les critères les moins sélectifs. Nous n'avions pas réussi à conserver le pays que nous avions été chargé de coloniser, pas réussi à cohabiter avec les gens que nous étions censés mettre au pas."

J'ai piqué cette très bonne idée de lecture, et je l'en remercie chaleureusement,  à Un autre endroit
Ce livre fait partie d'une série qui a pour cadre la ville imaginaire de Monument, c'est le second traduit en français. Le site de l'auteur ICI

La mer et le silence     Peter Cunningham     Editions Joëlle Losfeld

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11 mars 2012

Abandon

97822531617522100 et quelques, à Paris on enlève une fillette à sa mère pour la parquer dans un centre de réhabilitation pour enfants de la Zone, carencés, maltraités, délinquants (ou en passe de le devenir), ils ressortiront de là à leur majorité, formatés, calibrés, aptes à devenir de parfaits sujets disciplinés ne perturbant pas la société ultrasécurisée qui sert de cadre à ce roman.

Au tout début, la petite Lila donne du fil à retordre à ses "bienfaiteurs" et je me réjouissais de son sale caractère qui n'était pas sans me rappeler celui d'une certaine Lisbeth Salander. Hélas, la comparaison s'arrêtera là. Lila a la chance de rencontrer un thérapeute trop bien disposé à son égard et trop peu à celui de l'autorité, mais elle rentre cependant rapidement dans les rangs, se plie docilement au successeur de son premier thérapeute disparu, lequel successeur est d'ailleurs aussi bienveillant à ceci près qu'il entretient en plus de bonnes relations avec les autorités, bref à sa majorité Lila réussira à obtenir à peu près ce qu'elle veut, à savoir un travail de copiste-numériste dans la bibliothèque où l'on s'évertue à supprimer toute trace d'ouvrages imprimés sur papier en prenant soin de remanier les textes afin qu'ils soient politiquement corrects. Là, grâce à un employé dont elle se fait rapidement un allié, elle réussira à retrouver dans des archives des éléments concernant son enfance et sa mère. Je parierais que le directeur de la bibliothèque ne tardera pas à tomber amoureux d'elle, et réciproquement, mais je ne le saurai jamais. Car quand ce directeur, à la page 212, reste planté à regarder la miss avec à la main l'écharpe qu'elle a malencontreusement laissé tomber, j'ai refermé le livre et l'ai balancé par terre. J'avais déjà failli jeter l'éponge à l'épisode des boîtes pour chat et fait un effort pour arriver jusque là, curieuse quand même de découvrir l'univers interdit des livres, mais là c'était trop m'en demander...

Une succession de clichés orwelliens et de concepts futuristes caricaturaux, trop d'heureux hasards et de bonnes rencontres, une naïveté proche de la mièvrerie, des personnages sculptés dans du beurre, une facilité déconcertante à résoudre les difficultés et une superficialité qui gomme toute l'intensité dramatique qui aurait sied au sujet. Tout cela est d'une simplicité si convenue et d'un tel ennui que j'ai du mal à comprendre le concert de louanges dont s'est paré ce livre.  A mon grand regret, je suis bien incapable d'y ajouter les miennes.

La ballade de Lila K     Blandine Le Callet     Editions Le Livre de Poche 

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19 novembre 2011

Les dessous de la mort

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"Et puis, l'assurance d'avoir du monde à mes funérailles,
c'est encore de me rendre à celles des autres."

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Cliquez pour lire le texte, le ton est donné !

Quand on vit sur une île et qu'on est une vieille Bretonne, pas toujours facile de trouver à s'occuper, surtout en hiver. La mort par accident du jeune Jacques Morvan va venir égayer un peu le quotidien de notre héroïne. Encore un très bel album de Marc Le Rest, déjà rencontré ICI , qui s'attaque cette fois-ci à la bigoterie bretonne sans complaisance. Commérages au village, visite et veillée chez la famille, messe et mise en terre, tout y passe, agrémenté des réflexions intérieures de la vieille dame. Un cérémonial râleur se déroule en dessous de l'officiel. Hypocrite et réjouissant !

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Et bien sûr, tout se termine au bistrot !
"Au bistrot, non seulement la famille a l'amabilité de nous offrir à boire,
mais elle a aussi le bon goût de ne pas nous imposer sa présence."

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Délicieuses obsèques      Marc Le Rest      Editions  Terre de Brume

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8 février 2012

Du polaire...

PPETTERSONLa première partie de ce roman nous entraîne dans un petit port du Danemark de l'entre deux guerres où vit la famille Mogensen. Magnus, le père est un homme effacé devenu malgré lui menuisier à la ville alors qu'il se rêvait paysan comme ses parents. Marié à Inge, une bigote qui compose des cantiques sur son piano, ils ont deux enfants, Jasper et sa petite soeur, la narratrice, dont nous ne connaîtrons jamais le prénom.

Trois ans les séparent et une tendre complicité unit depuis toujours les deux enfants . Pendant que Jasper a pour seule ambition de devenir un prolétaire socialiste rêvant de rejoindre les Républicains espagnols qui luttent contre Franco, sa soeur, très bonne élève, n'a qu'un souhait, celui de partir loin de leur univers étriqué jusqu'en Sibérie.

"- Je ne suis pas un paysan, je suis un prolétaire ! a crié Jesper. De nouveau les rires ont fusé. Les habitués d'Aftenstjernen ne s'étaient pas autant amusés depuis le réveillon du nouvel an, mais Jesper avait lu les romans de Nexø et Pelle  le Conquérant était son nouveau héros. Il voulait devenir ouvrier d'usine et délégué syndical et conduire ses camarades vers l'aurore et les lendemains qui chantent."

L'adolescence ne fait que renforcer ce lien. Pendant que l'un rêve de partir au Maroc, l'autre s'imagine voyageant dans le Transsibérien. L'invasion allemande va précipiter les choses. Résistant, Jesper passera les deux dernières années de la guerre en Suède avant de concrétiser son rêve et de partir pour le Maroc. Copenhague, Stockholm, Oslo seront les étapes qui attendent sa soeur à la sortie de la guerre. Elle y vivra de différents petits boulots, toujours tenaillée par l'espoir de revoir son frère. Après ces temps confus, ils auraient dû enfin se retrouver au domicile familial. De cette cruelle absence au rendez-vous découle sans doute ce prénom jamais cité, la soeur reste à jamais amputée d'une immense partie d'elle-même. 

"Je me souviens du bras de Jesper autour de mes épaules, je m'en souviens encore aujourd'hui quand je ferme les yeux, alors que j'ai soixante ans passés et qu'il a été mort pendant plus de la moitié de ma vie."

Voilà un joli roman d'apprentissage, celui d'une petite fille marquée à jamais par la personnalité intrépide de son frère et par le trouble attachement qui la lie à lui. La narratrice se rémémore par petites touches les moments clefs de leur enfance jusqu'à leur séparation. Loin d'être une histoire fouillée, ce qu'on pourrait regretter, le tableau s'apparente plus à une séries de fondus enchaînés qui se jouent de la chronicité pour ne retenir que les émotions et les sensations qui ont accompagné les principaux événements des enfants Mogensen.
On passe de la naîveté enfantine à l'audace adolescente, de l'insouciance à l'émancipation politique ou amoureuse, du futile au drame, sans pesanteur ni sentimentalisme, grâce à un subtil mélange d'humour et de nostalgie. Et çà et là, on croise au détour des pages quelques beaux noms de la littérature, Andersen, Ibsen, Stig Dagerman, Hemingway, Malraux.

Une pudique déclinaison du lien frère-soeur et un sobre et un beau portrait de femme. Une fille qui aime les livres et rêve de Sibérie et de Transsibérien ne pouvait me laisser indifférente ! 
Jusqu'en Sibérie est un des premiers romans de l'auteur et préfigure le thème de prédilection qui semble marqué l'oeuvre de Per Petterson. J'avais déjà beaucoup apprécié l'atmosphère de  Pas facile de voler des chevaux.
Le titre du dernier roman de l'auteur parle de lui-même -  Maudit soit le fleuve du temps - et vient de sortir en poche. Il attend sagement dans ma pile...

"Et puis je serai dans le train, et je regarderai par la fenêtre, et je parlerai avec des gens que je ne connais pas, et ils me raconteront comment ils vivent et ce qu'ils pensent, et ils me demanderont pourquoi j'ai fait ce long voyage depuis le Danemark. Et alors je répondrai :
- J'ai lu un livre qui parlait de vous.
Puis nous nous servirons du thé chaud au samovar et nous nous tairons et nous contemplerons le paysage."

 Jusqu'en Sibérie      Per  Petterson     Editions Circé

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(Hans-Christian Andersen)

22 mars 2012

Seventies

9782878585117Louise Morvan cherche à élucider la mort suspecte de son oncle, Julian Eden, décédé dans les années 70 en pleine tourmente Power Flowers. Elle l'a porté au rang d'îcone, a hérité de son appartement, de son Aston Martin et repris à son compte son agence, devenue Morvan Investigation. Son amant, ça aide, est Serge Clémenti, flic au 36 quai des Orfèvres.

"Et cette histoire de prescription était insupportable. On pouvait tuer en toute impunité et attendre que le temps passe, que la société oublie. Les victimes valaient moins cher que les vieux trente-trois tours des années psychédéliques."

Il s'avère bien vite que la drôlesse va semer le trouble avec ses idées de ranimer le tonton. Nous sommes en 1994, nombre des fréquentations de Julian Eden sont encore de ce monde ainsi qu'un vieux flic, Casadès, ayant jadis enquêté sur sa mort et qu'à l'époque on avait mystérieusement muté. Louise remet le grappin sur Casadès et va plonger dans son sillage pour une sacrée virée dans les années très rock and roll de la décennie 7O. Bref, ça va castagner sur une bande son bien rythmée, d'autant plus que la Louise est plutôt du genre à mouiller sa chemise pour arriver à ses fins. 

A cette époque traîne aussi à Paris Jim Morison him-self qui fréquente, comme le tonton et ses acolytes, le célèbre Rock and Roll Circus, le vrai celui du 56 rue de Seine, où se croise du beau monde. Le fantôme du roi lézard, venu puiser sa poésie hallucinée dans la capitale, plane sur cette histoire pour le plus grand plaisir des fans ou des nostalgiques de ces temps insouciants.

"Il ne les avait pas oubliées, ces gazelles du Roch and Roll Circus, ces mômes longilignes et fraîches. Dans ces années dépourvues de sida, elles ne pensaient qu'à s'envoyer en l'air et à raconter des conneries sur l'équilibre cosmique et les portes de la perception. On arrivait toujours à en trouver une pour vous faire un massage karmique. Chouette époque."

Louise Morvan est une enquêtrice têtue, emmerdeuse mais sympathique. On la retrouve, et dans l'ordre, dans Baka !, Soeurs de sangTravestis, Techno bobo, Strad et La nuit de Géronimo. Dans les années 2000, elle se fit griller la vedette par le duo Lola Just et Ingrid Diesel, autres figures récurrentes de Dominique Sylvain, mais quels que soient les romans, on retrouve avec bonheur une écriture vive et énergique pour nous trimballer aux quatre coins de Paris, qu'il soit branché ou populaire.

Dernières photos de Jim Morrison à Paris  ICI
Et pour retrouver le Paris des années 60-70 c'est par LA

 

Pour le plaisir des oreilles et la magie d'un solo qui m'a toujour fait voyager bien loin...

the-doors-jim-morrison-sing-with-smoking-on-stage

"I see myself as a huge fiery comet, a shooting star.
Everyone stops, points up and gasps "Oh look at that !"
Then whooshe, and I'm gone...
and they'll never see anything like it ever again
and they won't be able to forget me, ever"
James Douglas Morrison
8/12/43 Melbourne (Floride) - 3/7/71 Paris

  
Le Roi Lézard     Dominique Sylvain     Editions Viviane Hamy

   

13 décembre 2011

Le travail c'est la santé...

9782021045529La lente et terrible descente aux enfers du docteur Carole Matthieu, médecin du travail à Valence sur le site d'une plate-forme d'appels d'un groupe de télécoms. Lasse des arrêts maladies inutiles, des insomnies, des consommations vaines d'anti-dépresseurs et autres anxiolytiques, des suicidés qui se ramassent à la pelle, Carole Matthieu veut frapper un grand coup pour ébranler la direction et l'opinion publique. Faisant fi du serment d'Hippocrate, elle pète les plombs à son tour et tue un de ses patients au bord du suicide.

"Toutes les preuves sont là dans mes rapports mais personne ne les lit parce que la direction départementale, la Sécurité sociale, l'inspection du travail et le conseil supérieur sont dépassés par la complexité du phénomène et pensent qu'il s'agit de cas isolés. La hiérarchie, elle, ne s'en inquiète pas parce qu'elle les lit comme les conséquences de problèmes personnels. Elle pense : Le suicide est une affaire privée et n'a rien à voir avec l'entreprise qui, elle, ne gère ni émotion ni troubles psychiques, mais des chiffres et des objectifs à atteindre."

Pendant que les flics recherchent le meurtrier, Carole Matthieu tire à boulets rouges sur la direction, les syndicats, les conditions de travail. Tout en continuant son boulot et soutenant le personnel ébranlé par ce meurtre, elle fait le ménage dans ses dossiers afin d'écrire l'Histoire officielle. Avant de se dénoncer ou de s'offrir une porte de sortie...

"Je ne suis pas la bienvenue.
Trop de secrets passés par mon cabinet. Je connais tous les visages. Chaque petite histoire qui m'a été racontée et a été inscrite noir sur blanc dans mes dossiers.
Je le sais. Ils le savent. Leurs casseroles que je traîne jour et nuit font un bruit d'enfer. Mêmes les oreilles bouchées et les yeux fermés, le vacarme est assourdissant.
Ils pensent : Elle en sait trop.
Je me retiens de leur dire : On a tous quelque chose à se reprocher."

J'avoue ne pas avoir lâché ce livre, écrit au présent, qui m'a laissée essouflée, comme si je courais avec Carole Matthieu cette macabre course contre la montre, groggy  comme elle de toutes ces pilules avalées pour tenir le coup, impuissante aussi face à l'emballement et au déréglement de la machine infernale qui nous fait passer de l'aliénation au travail à l'aliénation tout court.

Un style noir efficace. Très efficace. 

"Parce qu'un salarié ne se suicide pas directement à cause d'un chef de groupe trop zélé ou d'un collègue harceleur. Cela ne suffit pas. La souffrance naît de la disparition progressive de tous ces minuscules espaces de liberté nécessaires et vitaux sur lesquels le top management rogne pour accroître les marges de productivité : la minute de pause en moins, les réponses à formuler au client chronométrées à la seconde - pas une de plus -, la pause cigarette réduite de moitié, le téléphone directement branché sur celui du supérieur, le scrip standardisé au mot près à servir à chaque client ou le sourire programmé."

On participe tous à ce système... Me sont revenus en mémoire les deux jeunes mecs hyper speedés passés mettre en place l'installation téléphonique et me relier au réseau lors de mon arrivée ici en Mars dernier. L'un, blanc et décomplexé, mettant la pression à l'autre, typé et soumis, qui transpirait à grosses gouttes, tremblant, les yeux brillants et injectés de sang - came ou médocs ? - pendant qu'il perçait le mur et faisait péter le crépi dans sa maladresse et sa précipitation. Comme il s'excusait, j'ai osé lui dire, pendant que le blanc bidouillait en extérieur, qu'il n'avait pas à laisser l'autre le traîter comme un chien. Sa réponse m'a sidérée.... "Ce n'est rien, il n'est pas méchant, tout à l'heure il va s'excuser.". S'en est suivi une prise de tête avec le premier quand il est rentré et qu'il a trouvé son collègue en train de boire un verre d'eau (je suis infirmière, le mec était vraiment mal et encore plus devant l'esclandre). Prise de tête aussi face au questionnaire de satisfaction reçu peu après. Faire l'impasse totale et annoncer mon entière satisfaction ? Dénoncer l'attitude de l'un nominativement (j'avais son nom) ? le mal en point de l'autre qui a failli emboutir ma bagnole avec le camion-nacelle en sortant du jardin ? J'ai opté pour une solution peut-être un peu lâche et j'y suis allée d'un laïus sur la pression flagrante mise sur le personnel et les hommes qui ne sont pas des machines. Au risque de laisser ces deux types se débrouiller avec leur supérieur et de peut-être perdre leur boulot.
J'attendais une réponse me renvoyant que certes, bla bla bla, mais que j'étais sans doute bien contente d'avoir récupéré une connexion trois jours seulement après mon déménagement, mais non, le service clientèle ne va pas jusque là... toujours poli et le client est roi. 

Bref, tout ça pour dire qu'une fois de plus entre fiction et réalité, la frontière est ici bien ténue. A lire !

Les visages écrasés      Marin Ledun      Editions du Seuil

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8 décembre 2011

Tranches de vie

9782070443239Je profite de ce qui me tient actuellement un peu éloignée du Souk  pour vous glisser un mot de ce petit bouquin qui, s'il se veut de la fiction, est hélas sans doute bien proche de la réalité.

L'auteur nous entraîne dans le parcours du combattant des DATR, ces hommes "directement affectés aux travaux sous rayonnements" et qui se baladent sur les 19 sites nucléaires français afin d'effectuer la toilette des 58 réacteurs en service. 80% des travaux de maintenance y sont effectués par des employés intérimaires, véritables nomades de l'atome qui traquent les missions au gré des arrêts de tranche des centrales de l'Hexagone. Quand la bête est au repos, à eux les bains de vapeur et les plongeons dans des piscines dont l'eau d'un bleu si merveilleux ferait presque regretter qu'on les vide avant d'y entrer. Dans leurs beaux costumes blancs dits Mururoa, pas le temps de se mirer dans les plaques et les parois de cuves qu'ils astiquent et serpillent comme de simples techniciennes de surface et, parce qu'ils le valent bien, on leur file un joli bracelet qui affiche le chrono et la dose de bienfaits que procure cette charmante thalasso, faut tout de même pas abuser des bonnes choses... Ceux qui sont claustrophobes peuvent toujours aller faire un stage de varappe dans les tours réfrigérantes en compagnie des légionelles et des amibes, le tout dans une ambiance chlorée à souhait.

"A la pause de dix heures trente, devant la machine à café, quelqu'un lui pose la question. A propos de la piscine - de la couleur de l'eau dans la piscine. Un bleu intense, quasi surnaturel, qui pourtant ne doit rien à la science et n'emprunte rien à la fiction, le bleu du ciel au-dessus des casbahs, illuminé, transfiguré de l'intérieur, un bleu d'artiste inventé puis breveté sous sa formule chimique, mais dans une transparence et un rayonnement que seule la nature dans ce qu'elle a de plus intime est capable de rendre sensible à nos yeux, et pour cause, certaines particules dans l'eau battent en vitesse le record de la lumière."

Bon, j'arrête ce ton badin, pur réflexe défensif de ma part mais qui ne sied pas à la gravité du sujet, pour me joindre au concert de louanges qui a accueilli ce livre lors de sa sortie.

Selon la formule consacrée, on pourrait dire que c'est clair, net et précis (sauf que, si on est comme moi du genre nul en physique, et si on ne fait pas l'effort de rechercher un schéma, on est vite perdu dans la technologie de la chose).  Mais l'essentiel n'est pas là puisque chacun sait qu'entrer dans ce truc s'apparente plus à une descente aux enfers qu'à une cure de jouvence et qu'il faut une bonne dose de maîtrise de soi et des nerfs solides à moins de se la jouer fangio et de fonctionner à l'adrénaline.

L'avenir à court terme de ces hommes est proportionnel à leur taux de radiations accumulées au cours de l'année. Quand le maximum est atteint, plus de boulot ou alors les plus crades, hors zone d'exposition, mais qui vous font regretter la pression des plus dangeureux; quand il y a encore de la marge, ils sont toujours assurés, qu'en poussant la porte d'une des agences d'intérim qui pullulent toujours autour des centrales, de signer un contrat. L'avenir à long terme est beaucoup plus incertain...

Ce livre se lit comme un reportage, le ton est sobre et direct. C'est une histoire d'hommes, pas de femmes dans cet univers. Une histoire d'amitié qui dit à peine son nom, de solidarité sans trop de démonstration,. Beaucoup de pudeur et aucun jugement envers ceux qui craquent, ni face à la fascination que le nucléaire exerce sur certains, encore moins envers ceux qui le combattent. Une histoire de solitude sans pathos, juste l'obsession d'un mec au quotidien qui a besoin de bosser.

"Le paysage défile derrière la vitre, éclairé par endroit. Il y a dans le coffre, sur la banquette arrière, tout. Tout mon patrimoine. C'est un rêve de gosse. Rouler la nuit et avoir avec soi, dans un seul mobile, du contenant au contenu, tout ce qu'on possède, ou parmi les choses qu'on possède, celles qui nous sont vraiment utiles et dont on peut se contenter, avec lesquelles on vit très bien et qui finissent par être tout notre bagage. C'est un rêve facile, mais pas forcément de liberté."

A lire absolument pour regarder son ordi ou son radiateur d'un autre oeil.

L'avis de CATHE

La Centrale      Elisabeth Filhol      Editions Folio

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23 novembre 2011

Le dernier coup

9782757822708Lucho Arancibia, Cacho Salinas et Lolo Garmendia sont trois anciens communistes chiliens sortis de prison ou de retour d'exil. Se retrouvant une nuit à Santiago dans l'atelier de l'un d'entre eux, ils attendent leur chef, le vétéran, le Spécialiste, Pedro Nolasco, petit-fils d'un célèbre anarchiste syndicaliste. Histoire de prolonger un peu la révolution de leur jeunesse, ils sont prêts à reprendre du service et récupérer ce qui leur est dû.
Or, au même moment, Nolasco gît sur un trottoir, malencontreusement tué par la chute d'un vieux tourne-disque Dual balancé par une fenêtre lors d'une banale scène de ménage chez Coco Aravena, lui aussi de retour d'exil. Coco trouve sur le macchabée un vieux Smith & Wesson ainsi qu'un numéro de téléphone qu'il subtilise avant l'arrivé de la police. Croyant d'abord avoir tué un flic, il se décide finalement à appeler ce numéro. Une voix, pensant avoir affaire à Nolasco, lui répond qu'on l'attend au garage d'Arancibia.

"Les quatre hommes se regardèrent. Plus gros, plus vieux, chauves et la barbe blanchie, ils projetaient encore l'ombre de ce qu'ils avaient été.
- Alors, on tente le coup ? demanda Garmendia et les quatre verres ont trinqué dans la nuit pluvieuse de Santiago."

Sous l'égide de Pedro Nolasco, ce dernier coup se fera donc sans lui. Mais cette nuit-là, un autre homme se souviendra du Spécialiste, le vieil inspecteur Crespo qui identifiera le corps de Nolasco à la morgue. Ses souvenirs de jeunesse afflueront eux aussi,  les deux hommes s'étant déjà croisés en d'autres temps.

Au gré de va et vient entre passé et présent, ce roman est prétexte à  revisiter brièvement les années précédant l'avènement de Salvador Allende au pouvoir jusqu'à sa chute. C'est surtout l'occasion de brosser le portrait d'une poignée d'hommes portés par un même rêve qui virera rapidement au cauchemar, une très belle histoire d'amitié et de retrouvailles, de loyauté et de lutte, le tout narré avec tendresse et humour.

"Au milieu de l'assemblée, Coco Aravena était en pleine euphorie car la commission chargée de l'agitation et de la propagande du parti communiste révolutionnaire marxiste léniniste maoïste, tendance Enver Hoxha, très différente de la coterie liquidationniste qui se faisait appeler parti communiste révolutionnaire marxiste léniniste pensée mao tendance drapeau rouge, l'avait chargé de la lecture d'une résolution du comité central appelée à changer l'histoire."

La révolution n'a jamais dit son dernier mot. Et, avec ou sans Pedro Nolasco, les quatre lascars retrouvent l'audace de leurs vingts ans.
Une belle revanche sur leurs cheveux blancs et leurs idéaux perdus.

L'ombre de ce que nous avons été      Luis Sepulveda      Editions  Points

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22 février 2012

Le taiseux magnifique

9782878585094Placée en exergue de son roman, une citation de Steinbeck.
C'est le moins que pouvait faire Cécile Coulon qui a dû beaucoup lire les auteurs américains du milieu du XXe siècle. Si ce roman n'est pas Les raisins de la colère, il pourrait en porter le titre et si Thomas Hogan n'a pas la naïveté d'un Lennie Small dans Des souris et des hommes, la tragédie qui le submerge en a la même force.

Heaven aurait pu être le paradis pour la famille Hogan, un père travailleur mais taciturne , une mère aimante mais effacée, un fils sage mais un peu trop justement, une maison solide dans un cadre sauvage, magnifique, pas de conflits de voisinage, pas de chômage non plus, on ne roule pas sur l'or mais on mange à sa faim, alors pourquoi tout se dérègle pour Thomas, le fils, quand son père se blesse à la scierie où il travaille ?

"Il avait eu tout ce dont un enfant, tout ce dont un homme peut rêver pour commencer sa vie du bon pied. Il aurait aimé la finir de la même manière."

Le titre est prémonitoire, ce livre vous tiendra éveillés jusqu'à la 143ème et dernière page.
Une ouverture qui titille et harponne le lecteur, une construction rondement ménée, une ambiance qui alterne idyllisme et réalisme - là où il y a un paradis, il y a forcément un serpent -  un style concis et direct qui nous fait toucher du doigt chacun des personnages, suer dans l'atmosphère chaude et sèche du bourg, sentir les effluves mêlées de sciure et de bourbon, et une intensité qui monte lentement mais sûrement dans une parfaite maîtrise pour un dénouement qui pète comme un élastique sur lequel on a trop tiré. Le thème de la transmission filiale se passe ici de longs discours, il est abordé par de brefs mais subtils ricochets. Si on ajoute à ça un art affûté de la métaphore, je crois qu'on a tout dit.

" Dehors, Calvin et Paul entamaient leur première bouteille. Ils ronronnaient, aussi tranquilles que deux chats de gouttière assis sur le couvercle d'une poubelle municipale."

Il y avait longtemps que je n'avais pas musardé dans les éditions Viviane Hamy, des retrouvailles grandioses pour un roman à la perfection stupéfiante quand on sait que l'auteur a à peine vingt-deux ans... ça laisse rêveur pour la suite !

Un autre avis à Un autre endroit      

 Le roi n'a pas sommeil     Cécile Coulon     Editions  Viviane Hamy

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