9782742795314Villa Maranese, sur les bords du lac de Côme,  propriété de la fondation Rockfeller.
Hors du temps, des tourments du monde et de ses contingences matérielles, ce lieu accueille en résidence scientifiques, universitaires et artistes de tous pays, afin de leur permettre de mener à bien leurs travaux. C'est  là qu'un matin le narrateur se réveille avec une sacrée gueule de bois. Après une soirée bien arrosée, il a quitté la veille son ex-pays, la Yougoslavie, en plein éclatement, pour se retrouver dans ce décor magique avec pour vague projet d'écrire un roman. Très vague car, mis à part boire plus que sérieusement, ce jeune serbe aborde la vie en dilettante y compris l'écriture, activité à laquelle il s'adonne mollement sans aucune intention d'être un jour publié. Fidèle à lui-même, pendant que grosses têtes et petits génies triment comme de bons élèves, lui compte bien s'octroyer une parenthèse de farniente aux frais de la princesse d'autant plus que cave et buffet sont à volonté...

" J'ai passé tout l'après-midi seul dans mon bureau.
Je n'avais aucun projet.
Je n'avais pas de désir.
Je me sentais bien.
Je regardais par la fenêtre.
Je lisais."

 Après quelques premiers jours apathiques passés à donner le change à ses hôtes et autres invités, à explorer le domaine de la colline Tragedia où trônent les villas de la fondation et à sonder la carte des vins et alcools, le narrateur va élargir son champ d'action et, tels des cercles concentriques, s'éloigner du cocon pour partir à la découverte du village de Bellagio (et de ses bars, forcément) puis de la campagne et des montagnes environnantes pour finir par rejoindre la richissime ville de Côme.

"Je n'avais d'ailleurs rien d'autre à faire, et j'ai toujours aimé ça, n'avoir rien à faire."

Heureux homme ! Quel luxe  ! Mais ne nous y trompons pas, ses journées ainsi que ses soirées seront bien vite remplies. Car même s'il noue des relations privilégiées avec les serveurs de la fondation qui deviennent rapidement ses complices lui permettant d'échapper à certaines obligations ennuyeuses, notre écrivain n'en dédaigne pas moins les échanges avec les autres résidents, échanges parfois moqueurs, souvent tendres comme avec M. Sommerman et sa femme Mme Rosemary. Mais c'est encore avec les villageois, représentants de la vraie vie et plus proches de son monde, qu'il se sentira le plus à l'aise et entretiendra des relations pleines d'émotions.

 Hymne à la contemplation de cet environnement idyllique, la nature occupe une place de choix dans le roman. La rencontre au sommet du mont San Primo, à l'initiative de M. Sommerman trop âgé lui-même pour  en faire l'ascension, est un des moments magiques qui croisent la vie de notre héros. Et certaines de ses réflexions botaniques sont savoureuses.

"J'ai demandé s'il allait falloir abattre celui-ci et ils m'ont dit qu'ils n'en étaient pas sûrs, peut-être pas encore. Alors, le châtaignier va d'abord se faire soigner, me suis-je dit. Puis les médecins sont montés dans leur camionnette et sont repartis. Sur la portière du véhicule, on pouvait voir une grande image d'un arbre et une inscription en petites lettres, en italien. C'était une sorte d'ambulance forestière. Je suis resté un moment à côté de cet arbre, ce n'est jamais facile quand on est malade de se retrouver seul. On aurait dû planter un autre arbre à côté de celui-ci, pour lui tenir compagnie. Une petite mésange s'est posée sur une branche, je pouvais partir."

Passées les soixante-dix premières pages peu palpitantes, que l'on peut voir comme un exercice d'entraînement pour le personnage qui peine à trouver sa place dans cet univers surfait, faisant fi des masques la personnalité décalée de ce jeune serbe plein d'humanité éclate enfin et nous entraîne ensuite dans un jeu de ping-pong entre le dehors et le dedans, les nantis et les petites gens, pour donner au final une très belle galerie de portraits entre satire et véracité.
Le lecteur ne boude pas son plaisir et le narrateur, car il lui faudra bien retrouver la tourmente, repartira avec dans ses valises une bonne dose d'espoir et de quoi, sans doute, en tirer un roman succulent plein d'inventivité.

Décidément, la littérature de l'ex-Yougoslavie n'en finit pas de me séduire.

 Côme     Srdjan  Valjarevic     Editions  Actes Sud

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copyright Ramon Arambarri