vendredi 2 février 2018

Pour nous ouvrir les yeux

les-Yeux-Grands-OuvertsCe livre est le récit de plusieurs mois de clandestinité vécus par une jeune journaliste féministe kurde dans son propre pays la Turquie. Zehra Doğan, condamnée à 2 ans et 10 mois de prison, pour un dessin puis pour avoir publié la lettre et la photo d'une fillette kurde de 10 ans. Elle est incarcérée une première fois pendant 141 jours au cours desquels elle mobilise ses codétenues pour la fabrication toute artisanale d'un journal illustré des oeuvres de Zehra. Car cette jeune femme de 28 ans, outre ses études de journalisme, est une artiste talentueuse et reconnue.  

Remise en liberté provisoire dans l'attente de son procès, elle ne se rend pas à la confirmation du verdict de sa condamnation et se cache de Mars à Juin 2017. Elle est arrêtée le 12 Juin alors qu'elle tente de visiter sa famille. Elle est depuis détenue à la prison de haute sécurité de Diyarbakir, ville dont elle est originaire, au sud-est de la Turquie, à une encablure des frontières irakienne et syrienne. Cette fois, aucune autorisation de dessiner ou de peindre ne lui est donnée.

Pendant les mois de clandestinité, elle peint et témoigne de la guerre que mène l'état au Kurdistan turc. Elle vit plusieurs mois dans la ville de Nusaybin alors sous couvre-feu permanent et assiste, impuissante, à  la violence, aux massacres de familles et d'enfants, à la destruction des maisons par les chars turcs, sans qu'aucun écho n'arrive à nos oreilles occidentales, ou alors sous forme de vagues communiqués de lutte antiterroriste.

Le magazine KEDISTAN et son association mènent une campagne d'information formidable ainsi que de soutien aux journalistes emprisonnés. On peut, par exemple, adresser des livres aux bibliothèques des prisons, des cartes postales aux détenus (modèles écrits en turc sur le site).  Grâce à la complicité d'une éditrice, les oeuvres de Zehra Doğan ont pu sortir de Turquie et circuler en Europe. La seconde partie du livre les présente. Elles se sont arrêtées en Janvier en Finistère, au Dourduff en mer, où j'ai pu aller visiter l'exposition. J'allais dire admirer, tant le talent de Zehra est grand et percutant, mais ce verbe renvoie à la beauté et il est indécent de penser que la guerre puisse en générer. Par contre, la guerre génère du courage et Zehra Doğan n'en manque pas.

 

 

Ce fut une exposition à la fois sombre (compte tenu du contexte dans lequel ces oeuvres furent réalisées) et poignante, mais malgré tout très drôle grâce à un accueil chaleureux et une rocambolesque vente aux enchères finale...

En voici d'autres plus lumineuses :

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Toujours un hommage aux femmes kurdes

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Dorşîn, prison de Mardin, 2016

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" C'est un peu de moi qui circule en liberté "

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(crédit photos  Free Zehra Doğan   Voice ProjectKedistan et Refik Tekin)  

 

Rappelons que les Kurdes, près de 40 millions de personnes, attendent toujours un état qui leur a été promis en 1920. Le Kurdistan syrien est en ce moment même, et depuis le 20 Janvvier, sous le feu de l'armée turque bien décidée à anéantir une expérience unique au ROJAVA, lire cet article passionnant. Et manifestation de protestation et de soutien le samedi 3 Février à Morlaix à 12h et réunion d'information avec projection le même jour à 17h à Plourin les Morlaix.

 

Les yeux grands ouverts  Journal d'une condamnation / Chronique d'une exposition   Editions  Fage

 

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mercredi 23 mai 2012

Bref de comptoir

9782742795161Au détour d'une promenade dans le centre du Caire, les pas du narrateur le mènent au Karnak Café tenu par la très belle Qurunfula.
Il reconnaît en elle une célèbre danseuse des années 40 qui a enchanté son adolescence et révolutionné la danse orientale.
Le narrateur prend ses habitudes parmi les joueurs de trictrac et les étudiants qui s'y retrouvent quotidiennement.

"L'autre secret, c'est qu'il rassemblait - et rassemble encore - un groupe de voix pertinentes dont les murmures et les exclamations épelaient les vérités de l'actualité."

Nous sommes dans le milieu des années soixante et si la révolution nassérienne de 1952 a rétabli la fierté de tout un peuple, des scissions apparaissent, la police politique est à l'oeuvre, traquant communistes et Frères musulmans, des étudiants disparaissent, réapparaissent, les commentaires se font plus prudents, l'atmosphère du Karnac Café devient de plus en plus lourde, jusqu'au coup de tonnerre de Juin 1967 qui signe la défaite des nations arabes contre Israël lors de la Guerre des Six jours.

En témoin de son temps, l'auteur nous livre ici non pas un roman foisonnant, comme il sait si bien le faire, mais un court texte dont l'unique décor est la scène de ce petit café sur laquelle défilent les différents acteurs qui permettent à l'auteur de nous livrer une réflexion synthétique sur le pouvoir, la corruption, et les dérives du président Nasser.
Le livre prend sur la fin des allures de conte philosophique, entre sagesse des anciens et engouements de la jeunesse, et laisse ouverte la porte sur l'avenir.

"Ils attendaient.
Mais qui n'attend pas ?"

L'auteur, prix Nobel de littérature, est décédé en 2006 et nous ne saurons jamais ce que lui auraient inspiré la récente révolution en Egypte et le printemps arabe.
Mais une chose est certaine, c'est toujours au fond des cafés qu'on refait le monde et que s'y réfugient les amoureux...

Karnak Café     Naguib Mahfouz     Editions Actes Sud

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samedi 1 décembre 2007

Iran...donnée !

9782742760237Ce n'est malheureusement pas à une promenade de plaisir que nous convie l'auteur.
1983, quelques années après la chute du Shah et le retour de Khomeyni (1979), la révolution est, comme bien souvent, confisquée au peuple iranien assoiffé de démocratie. La mollarchie remplace la monarchie vieille de deux mille cinq cents ans.
Suite à l'arrestation de son mari et après un bref séjour en prison, Sorour décide de fuir son pays avec sa soeur aînée revenue de France pour se marier. Il leur faudra trois mois pour rejoindre clandestinement la frontière du Kurdistan et passer en Turquie via "La vallée des Aigles", avant de pouvoir s'envoler pour Paris. Rendez-vous manqués, passeurs véreux, aléas de la résistance kurde, ce n'est que contretemps, longues attentes dans les planques, falsifications de papiers, d'identités, découragements, mais aussi des rencontres humaines rudes, chaleureuses, inattendues.

"Une heure plus tard nous arrivons sur un haut plateau en terrasses. Devant nous s'ouvre une grande et magifique vallée. Une vallée longiligne établie dans une brêche profonde entre deux parois rocheuses, lisses et verticales. Les paysans nous ont averties: "Elle est surveillée des deux côtés. D'un côté les pâsdârs, de l'autre les askars, les soldats turcs qui traquent les clandestins. Des deux côtés, on a l'ordre de tirer sur tout ce qui bouge, même sur les aigles, nombreux dans les parages. Si vous la traversez saines et sauves, plus rien ne pourra vous arriver. Vous deviendrez immortelles."

Arrivée en France, où elle retrouve ses parents qui ont pu exiler légalement, Sorour s'inscrit en fac de langue et de littérature russe. Elle se saisit de l'occasion qui lui est offerte de partir étudier une année à Moscou. C'est là-bas qu'elle perdra à nouveau son passeport et devra, une fois encore, se confronter à la clandestinité et à la fuite.
Enfin de retour en France, elle affrontera, bien des années après,  l'administration ubuesque du consulat iranien afin de refaire ses papiers de citoyenne iranienne. Le besoin et le courage de rentrer dans son pays par la grande porte lui auront pris vingt ans. En 2004, elle peut enfin revoir la Vallée des Aigles. Sa fuite prend fin.

"Tout est confrontation avant-après: le temps passé, le temps présent. J'ai parfois l'impression d'être une momie, une revenante, un fantôme.(...) Le présent s'écoule en dehors de moi. J'appartiens au passé. Un passé si lointain que je commence à douter de son existence. Il n'a été peut-être que le fruit de mon imagination. Je n'ai qu'une envie: chercher des indices, des lieux réels. Quant aux individus, je ne les cherche même plus. Ils sont tous morts ou partis ailleurs, ce qui revient presque au même. Je suis la seule rescapée d'un temps révolu."

Ma rencontre avec l'auteur a donné encore plus de poids à ce récit autobiographique qui m'a littéralement transportée. J'ai eu beaucoup de mal à lâcher ce livre, cette femme si combative et sa famille abonnée au cycle infernal des exils et des retours.
Si la première partie du livre est riche en péripéties diverses et variées, la seconde, bref témoignage de la vie moscovite en pleine Perestroïka, autre révolution confisquée, a comblé ma curiosité. Mais j'avoue avoir été particulièrement émue par le récit du retour au pays. J'ai éprouvé avec l'auteur l'émotion qui étreint lorsqu'on remarche sur les traces de son enfance, que l'on croise à nouveau des lieux qu'on ne croyait revoir et qu'on retrouve des inconnus qui ont à jamais décidé de votre destin.

Je suis heureuse d'avoir pu rencontrer et écouter cette femme qui porte haut et fier la belle force dont le déracinement l'a nourrie. Tout cela me donne envie de découvrir plus avant la littérature de son pays et de ses soeurs de lutte.
Le beau sourire de Sorour est ICI

La Vallée des Aigles    Sorour Kasmaï     Editions Actes Sud

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mercredi 15 août 2007

Pour les nuls,

9782070339211Petite leçon de poésie !
Une lecture en entraînant une autre et le hasard s'en mêlant, je me suis retrouvée à lire un roman qui tombe à pic.
Après la lègére déconvenue suite à la lecture de La Dame N°13, je m'interrogeais sur le pourquoi de mon peu d'appétence au genre poétique (à quelques exceptions près).
Je ne pense pas que les quelques lignes ci-dessous vont y changer grand chose, car lorsque l'on parle de poésie, on parle avant tout de sensibilité, mais j'ai trouvé intéressant ce petit rappel purement théorique.

Extrait :

Klein mordit dans une tranche de pain et continua :
- Comprendre un poème suppose un effort d'interprétation que les spécialistes désignent sous le nom d'herméneutique. Un bon poème est celui qui permet au lecteur, au fur et à mesure qu'il pénètre plus profondément dans le texte, d'en découvrir les significations cachées, de les déchiffrer et de les tisser ensemble. Cela implique, de la part de l'auteur, la mise en oeuvre d'un certain nombre de procédés fondamentaux qui ne sont pas propres à la littérature, mais appartiennent à toutes les formes d'art. Le premier est la symbolisation, autrement dit, l'utilisation d'une idée ou d'une image qui en recoupe une autre, lui est contiguë ou l'englobe. Vous prendrez un café ? (...)

Le second procédé est la condensation : toute oeuvre d'art renferme plusieurs idées, plusieurs expériences universelles qu'elle subsume sous une seule vision. Naturellement, symbolisation et condensation sont deux phénomènes étroitement liés. (...)

Le troisième procédé est le déplacement, le transfert de la charge émotive d'une image sur une autre. Par là, l'artiste accède à l'universel. (...)

Comme vous le voyez, ces trois procédés sont présents dans toute métaphore. L'art consiste à les entrelacer et à trouver entre eux le juste équilibre. Une métaphore, un symbole ne doivent pas être trop éloignés de l'objet qu'ils sont censés représenter. (...)
Toutefois, une métaphore doit être originale, inattendue ; elle doit aussi nous inciter à considérer sous un nouveau jour les choses qui nous sont familières. Après tout, les thèmes abordés par les artistes sont toujours les mêmes. Vous êtes-vous déjà demandé de quoi traite une oeuvre d'art ? De l'amour, de la mort, du sens de la vie, du combat de l'homme contre son destin, contre la société, de ses rapports avec la nature, avec Dieu.(...) La force de l'art réside dans sa capacité à exprimer, chaque fois de manière différente, les préoccupations communes à toute l'humanité. Ce que je vous disais du symbole et de la métaphore vaut aussi pour les analogies, la structure morphologique, la syntaxe, les rimes, le rythme, bref pour tout ce qui entre dans la composition d'un poème. Avoir du talent en poésie, c'est atteindre cet équilibre si rare entre le particulier et l'universel, le caché et le manifeste, le symbole et l'objet symbolique.

Comme quoi on peut se cultiver en lisant des polars !
Cet intermède pédagogique, qui je l'espère n'a pas été trop rébarbatif, a rafraîchi ma mémoire de bachelière littéraire, une piqûre de rappel ne fait pas de mal.
Je ne peux pas m'empêcher de faire le lien avec l'utilisation de la métaphore en thérapie, domaine où je suis, du moins je l'espère pour mes patients, plus calée qu'en poésie.
Et je crois que c'est ça qui m'énerve dans le fait d'être un peu hermétique à Shakespeare, Racine et autres pointures classiques, c'est que les plus célèbres théoriciens de la psychanalyse y ont beaucoup puisé de leur savoir. Mais bon, je vais pas faire un caca nerveux, j'aime pas, j'aime pas, na !

Ce cours vous a été offert par Batya Gour, sorte de P.D. James israélienne, et est extrait de "Meurtre à l'université" (Editions Folio)

Cette auteur est décédée en 2005, et les éditions Gallimard ont ENFIN décidé d'éditer en poche les enquêtes du commissaire Michaël Ohayon.
J'aime particulièrement ses romans car ils nous permettent d'aborder Israël sous un autre angle que celui récurrent du conflit israélo-palestinien ou religieux. Les intrigues se situent à chaque fois dans un milieu différent et se centrent sur un thème particulier. On retrouve aussi avec plaisir Michaël Ohayon, flic divorcé, cultivé, fumeur, mais ni alcoolique, ni trop désabusé, ni dépressif chronique (oui, oui, il y en a !).

 

Dans l'ordre de parution :

* Le meurtre du samedi matin (un crime psychanalytique)
* Meurtre à l'université (voir ci-dessus)
* Meurtre au kibboutz (passionnant huis-clos)
* Meurtre sur la route de Bethléem (sur fond d'Intifada)
* Meurtre au Philharmonique (dans ma pal)
* Meurtre en direct (dans le milieu des médias, pas encore en poche)

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