lundi 3 octobre 2011

Le rhum et la révolution

51Bxyz-Uu2LFondée par une bande d'ivrognes, Santa Clara est une petite ville caribéenne oubliée du monde où le temps s'est arrêté. Vivant au rythme des sérénades d'Ibrahim Santos, musicien et météorologue poète, ses habitants, agriculteurs et pour la plupart cultivateurs de canne à sucre, suivent avec attention ses prévisions.  Tous heureux qu'ils sont de produire un rhum divin, ils vivent dans l'ignorance de la Révolution qui a balayé le pays vingt ans auparavant. Et la Révolution le leur rend bien puisque le dictateur en place n'a jamais entendu parler de Santa Clara jusqu'au jour où une bouteille de ce fameux rhum arrive entre ses mains. Les malheurs de Santa Clara ne font alors que commencer.

Alors qu'on débaptise à tour de bras, places, rues et école, qu'on remplace les anciens drapeaux et décroche les portraits du dictateur précédent, les villageois voient arriver d'un mauvais oeil un ingénieur agronome chargé d'améliorer la productivité à coup de d'engrais et de pesticides. Contraints par la violence de se plier aux nouvelles directives, les habitants courbent l'échine en attendant la prochaine cuvée...

"L'autosuffisance alimentaire était alors devenue pour lui [le dictateur] l'objectif à atteindre coûte que coûte. Mais en bon militaire, il avait sur le sujet une opinion bien arrêtée :
- On parviendra à l'autosuffisance, même s'il faut pour cela que le peuple arrête de manger !
Son Ministre de l'Agriculture, qui fut un temps étudiant en Espagne, le convainquit de fonder une Académie agricole avant d'opter pour une solution aussi géniale."

Une sympathique fable qui brocarde les technologies modernes au mépris du bon sens paysan et qui prouve que, si la musique adoucit les moeurs, la littérature peut être prémonitoire. L'auteur, tunisien, finissait de boucler son roman quand le peuple de son pays s'est mis en marche afin de reprendre en main son destin confisqué...

Si la révolution est soluble dans le rhum, espérons que celle de jasmin ne verra pas son parfum s'évanouir dans la boukha !

La sérénade d'Ibrahim Santos      Yamen Manai      Editions Elyzad 

 

Chariol-Rhum%20du%20Vieil%20Habitant

 

Posté par Moustafette à 07:35 - - Commentaires [6] - Permalien [#]
Tags : ,

dimanche 6 février 2011

L'adieu aux utopies

9782864247555Barcelone, hiver 1936-1937. Ramon Mercader, militant communiste et combattant de l'armée populaire, quitte le front madrilène et s'engage au côté de sa mère, Caridad, dans une autre guerre, celle de l'ombre orchestrée à Moscou par le camarade Staline.    
" - Oui, dis-lui oui. (...)
Dans les années d'enfermement, de doute et de marginalisation auxquelles les quatre mots allaient le conduire, Ramon se lancerait souvent le défi d'imaginer ce qu'aurait été sa vie s'il avait répondu non."

Mexico le 21 Août 1940. Un certain Lev Davidovitch, plus connu sous le nom de Léon Trotski, est assassiné après plus de vingt années d'exil passé entre le Kirghistan, la Turquie, la France et la Norvège.
" Il emmenait les illusions, le passé, la gloire et les fantômes, y compris celui de la Révolution pour laquelle il s'était battu durant toutes ces années. Mais avec moi, s'en va aussi la vie, écrirait-il : et on aura beau me croire vaincu, tant que je respirerai, je ne serai pas vaincu."   

Plage de Santa Maria del Mar, Cuba le 17 Mars 1977. Ivan Cardenas Maturell, correcteur dans une revue vétérinaire à défaut d'être devenu écrivain, croise pour la première fois un homme accompagné de ses deux magnifiques barzoïs et disant se nommer Jaime Lopez. Ce dernier, au fil de leurs rencontres, va lui narrer une bien étrange histoire.
" Mais en revenant sur l'accumulation imprévisible de coïncidences et de jeux de hasards qui m'avaient conduit à m'asseoir au bord de la mer, ce soir de novembre, près d'un homme qui avait exigé de moi une réponse qui me dépassait, je ne pourrais arriver qu'à une conclusion : l'homme qui aimait les chiens, son histoire et moi, nous poursuivions par le monde, comme des astres dont les orbitres sont destinées à se croiser et provoquer une explosion."

Effectivement, comme des boules de billard à la trajectoire apparemment aléatoire, on s'achemine habilement vers un point d'impact où les vies de ces trois hommes sont appelées à se rejoindre. Le choc sera brutal et verra leur monde s'effondrer.

Véritable fresque historique rouge, l'auteur balaie large et dresse un réquisitoire anti-stalinien sans appel. De la Révolution d'Octobre au Cuba d'aujourd'hui, on plonge dans l'Histoire et ses coulisses obscures, celles du contre-espionnage, au service de l'obsession d'un seul homme, faire assassiner Trotski.
Roman de la mystification et de la désillusion, l'itinéraire tragique de ces trois hommes attachants taraudés par la peur m'a littéralement captivée. La prise de conscience d'Ivan est particulièrement poignante et jette un voile proche d'un désespoir qui résonne encore aujourd'hui.

"Et les personnes, alors ? Est-ce que l'un d'eux a un jour pensé aux personnes ? Est-ce qu'on m'a demandé à moi, à Ivan, si nous étions d'accord pour remettre à plus tard nos rêves, notre vie et tout le reste jusqu'à ce qu'ils partent en fumée happés par la fatigue historique et l'utopie pervertie ?"

La construction du roman est impeccable, la plume brillante, l'histoire édifiante. Quelques 660 pages qui remuent le couteau dans la plaie et me laisse face au vide de mes propres utopies.

L'avis enthousiaste de Keisha , d'Yspaddaden, d'Yv et Dasola


L'homme qui aimait les chiens     Leonardo Padura      Editions  Métailié

 

 

 

Dernière escale au Mexique pour Trotski et son épouse
chez Frida Kahlo et Diego Rivera

800px_Mexico___Bellas_Artes___Fresque_Riviera__C2_AB_Man_at_the_Crossroads__C2_BB

Peinture Diego Rivera

Ajout du 6 Mars 2011 : Pour prolonger un peu ce livre et souligner encore, si besoin est, l'excellent travail de recherche qu'a effectué l'auteur, voici un entretien accordé en 1990 par Luis Mercader, le jeune frère de Ramon qui figure aussi dans le roman de Padura. On y retrouve aussi la fameuse Caridad.
Merci à Nadejda qui m'a signalé ce lien. C'est  ICI 

 

Posté par Moustafette à 22:44 - - Commentaires [23] - Permalien [#]
Tags : , ,
samedi 29 septembre 2007

Enfer au paradis

fleurdenuit_shanimootooUne bourgade au nom prometteur, Paradise, située sur l'ïle imaginaire et tropicale de Lantanacamara.
Le roman s'ouvre sur l'arrivée mouvementée d'une vieille femme à l'hospice. Soupçonnée de meutre, elle est amenée par la police qui vient de découvrir dans sa maison les restes d'un cadavre.
Sa réputation l'a précédée et comme depuis de nombreuses années déjà, personne ne se bouscule pour s'occuper de Mala Ramchandin, la nouvelle pensionnaire. Sauf Tyler, le seul infirmier récemment embauché et qui, jusqu'à ce jour, est relégué aux plus basses besognes par ses charmantes collègues plutôt méprisantes à l'égard de ce jeune homme un brin efféminé.

"Mala Ramchandin et moi avons nous aussi des points communs : nous avons trouvé notre propre voie et nous sommes forgé une armure contre le reste du monde.
Que dirait mémé si elle savait quelles circonstances m'ont permis de connaître l'histoire dans sa totalité ? Car il y a eu la singularité que je partageais avec Mala Ramchandin dont mémé avait entendu parler. La seconde découlant de la première."

Tyler, avec la sensibilité propre à ceux qui souffrent d'être différents, réussit à amadouer Mala la terrible et à reconstituer peu à peu l'histoire qui un jour a fait basculer la raison du côté de la folie.
Mala et sa soeur vivent seules avec leur père depuis le jour où son épouse le quitte pour partir avec la femme que lui-même convoitait alors qu'il était adolescent. Dans l'indifférence générale, la descente aux enfers commence pour cet homme et ses filles, jusqu'au jour où Mala commet l'irréparable pour sauver sa peau.
Noyée sous les parfums capiteux d'une végétation luxuriante, l'odeur de la mort sera la seule compagne de Mala. Dorénavant, recluse dans sa maison, si proche et pourtant si loin des vivants, elle n'accordera plus son attention qu'à son jardin et aux multiples petites bêtes qu'il héberge. Sa raison ne retrouvera que le chemin des souvenirs sur lesquels le temps n'a aucune prise.

"Jamais elle n'avait vu un clair de lune aussi brillant. Pendant toute la semaine précédente,elle était descendue chaque soir au jardin vérifier l'état d'avancement des bourgeons de cereus. Leur heure était venue et cet événement tant attendu coïncidait, du moins selon son interprétation à elle, avec l'épanouissement de la lune. A la tombée de la nuit, elle tira son fauteuil à bascule au bas de l'escalier de derrière, puis le traîna sous l'énorme mudar. Aussi droite qu'un chef d'orchestre, elle s'installa devant le mur. Au cours de la nuit, elle assista à la lente danse des gros bourgeons. Réverbérée par le blanc immaculé des fleurs, la lune faisait luire la cour."   

On croule sous les senteurs enivrantes des frangipaniers, des pamplemoussiers, des limettiers, des manguiers, des poivriers, des muscadiers, des jamboisiers... L'auteur s'y entend à merveille pour nous distiller les différents événements qui constituent le fatras psychique et physique où s'est enfermée Mala. La fin, très noire, explose pourtant dans un feu d'artifice de couleurs et d'odeurs, d'horreur et de tendresse.
C'est toute la problèmatique de la colonisation et de la christianisation qui sous-tend cette histoire. La  domination coloniale et masculine, la dépossession de son moi profond, de son genre, la sexualité, la culpabilité, l'humiliation, tous ces thèmes dénoncés forment la trame de ce très beau roman familial, tour à tour sauvage et cruel et cependant plein d'humanité.

Merci à  MUSKY qui commence à bien connaître mes goûts littéraires et qui me l' a offert !
Elle en parle ICI

Fleur de nuit     Shani Mootoo     Editions 10/18

3eme_age010

 

Posté par Moustafette à 22:34 - - Commentaires [7] - Permalien [#]
Tags :