samedi 28 avril 2018

Mendelssohn mania

CVT_La-carte-des-Mendelssohn_8495Une sacrée saga familiale que celle des Mendelssohn et dans laquelle s'embarque Diane Meur ! Felix, le musicien, est bien sûr de loin le plus célèbre. Mais Moses (1729-1786), son grand-père paternel, petit juif surdoué du ghetto de Dessau, fut le plus érudit et devint un des grands philosophes des Lumières prônant la tolérance et la liberté de culte. Cependant, c'est Abraham, le père de Felix, personnage anonyme et banquier de son état, qui décida l'auteure à se pencher sur cette famille, sans se douter que ces trois personnages allaient, de par leurs descendances et leurs alliances, envahir son esprit. Quand elle tentait de modérer cette quasi-obsession, hasards et coïncidences revenaient attiser et remettre sur les rails sa curiosité, et elle repartait dans cette quête qui semblait ne jamais vouloir finir. Je rappelle qu'elle commence en 1729, année de naissance de Moses, et qu'il fut le père de dix enfants. Cela débutait fort.

"Quel merveilleux sujet de roman, m'étais-je dit alors. Et quelle intéressante situation historique ! Etre le fils d'un philosophe des Lumières mort trois ans avant la Révolution française, être le père d'un compositeur romantique mort l'année précédant le Printemps des peuples, et de cette vie placée sous le signe de l'entre-deux - entre deux génies, entre deux dates charnières - n'avoir rien fait, ou rien de marquant. Un roman sur le vide et sur les filiations."

 Inutile de vous dire qu'il est impossible de résumer cette saga tant il y a de personnages, de lieux, de dates. D'un point de vue historique, il s'agit d'un travail remarquable, doublé d'une enquête généalogique dans toute sa splendeur, à faire pâlir la thérapeute familiale que je suis ! (j'avoue être souvent frustrée par l'ignorance ou l'absence de curiosité des familles modernes qui semblent souvent oublier qu'il y a un avant au-delà de leurs grands-parents). Dans ce Mendelssohn-Klompex, comme le nomme Diane Meur, le personnage de Felix devient presque anecdotique.

Parallèlement, nous suivons le parcours de l'auteure qui, en toute logique, commence par la construction d'un arbre généalogique qui va rapidement se transformer en baobab tentaculaire envahissant son salon. Là encore, j'admire le passage de l'arbre à la constellation et son ingéniosité à maîtriser la bête, car le Mendelssohn-Klompex, c'est 765 noms sur 4 continents sur 2m² de bristols ! (cliquer sur le lien ci-dessous pour agrandir)

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© Diane Meur pour la réalisation/© Henri Desbois pour la photographie

 "Candide et circonspect, mon fils cadet reste à distance et pose la seule question à laquelle je n'ai pas envie de répondre: ─ Ça sert à quoi ? "

C'est ce travail de titan, une véritable enquête, qui m'a le plus captivée, ses recherches en bibliothèques, musées, archives, ses recoupements,  rencontres etc... Ses prises de tête avec la construction de la carte généalogique, ses états d'âme, passant de l'agitation euphorique au découragement et à la fatigue - que son entourage subit aussi - et enfin, l'écriture même du livre en résidence  en Belgique, au Pont-d'Oye, ancien marquisat dont le château est aujourd'hui dédié à la création littéraire grâce au baron Pierre Nothomb, aïeul de la célèbre Amélie.

D'un point de vue biographique, les vies du philosophe Moses Mendelssohn et de son petit-fils Felix sont de loin les plus intéressantes. Mais j'ai bien sympathisé avec Brendel la scandaleuse, fille aînée de Moses au caractère fantasque, qui a mené une vie turbulente, amour libre, divorce, plusieurs conversions religieuses ; par contre, le destin de sa nièce Fanny, soeur de Felix, est révélateur de l'époque. Musicienne talentueuse, elle fut sacrifiée au profit de son frère, qui ne l'aida en rien malgré leur fort attachement, et c'est alors qu'une reconnaissance de son talent émergeait enfin qu'elle disparut à l'âge de 41 ans. Felix mourut cinq mois plus tard à 38 ans.

J'ai retrouvé avec plaisir Diane Meur, dont j'avais adoré, mais pas chroniqué, Les Vivants et les Ombres. Cependant, la lecture de celui-ci est plus complexe et pourra sembler rébarbative à qui ne se passionne ni pour la généalogie ni pour cette famille. En tout cas, un roman qui rend bien compte de "l'interculturalité" prônée par le patriarche.

L'avis de DASOLA

Ma dernière contribution au mois belge dans le cadre du Défi littéraire de Madame lit.

La  Carte des Mendelssohn     Diane Meur     Editions  Le Livre de Poche

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samedi 7 avril 2018

La petite boiteuse

61ugY2lCIDLQuand je suis tombée sur ce merveilleux album, je n'ai pas résisté bien longtemps. Il y a quelques années (voir billet ICI ), j'avais lu une biographie de Frida Kahlo. Celle que je vous présente aujourd'hui est tout en illustrations.

L'accent est mis sur des thèmes chers à l'artiste. Entre autres, l'inévitable accident à 18 ans ; la médecine, que Frida voulait exercer ; sa terre et sa faune, le Mexique ; l'amour, pour Diego Rivera bien sûr ; la mort, festive dans son pays ; la maternité, impossible, refusée, interdite à Frida.

Chaque thème est illustré sur plusieurs pages pleines, ou découpées et superposées, qui s'effeuillent comme pour plonger à l'essentiel, au noyau qui nourrit l'apparence colorée qui se donne à voir, mais qui cache en son coeur la douleur, la peur, la tristesse, le manque.

Celle qui est la plus réussie, et la plus terrible aussi, est à mon avis l'illustration de la maternité perdue ou rêvée, composée sur trois feuilles, serpents phalliques enroulés sur leur arbre de vie, qui observent le corps de Frida que l'on découvre ensuite seule dans un lit sinistre, pleurant sur son ventre arrondi et qui laisse apercevoir la dernière page, la reproduction d'une planche anatomique de la vie intra-utérine à tous ses stades de développement (et que possédait réellement l'artiste dans son atelier).

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Je trouve émouvants ce geste protecteur et cette unique larme qui coule.

Rassurez-vous le reste est plus coloré, plein d'imagination, mais toujours empreint d'une certaine tristesse (peut-être un peu trop à mon goût, car souvenons-nous de "Viva la vida"). Quoi qu'il en soit, Benjamin Lacombe rend un hommage graphique à la hauteur de son admiration pour cette artiste attachante qui a su mieux que personne mettre en oeuvre et sublimer la souffrance et la douleur qui ont jalonné son existence.

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Deux pages superposées

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Deux autres dont je ne dévoilerai pas les dessous.

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" Ne m'oubliez pas."

Un bien bel objet, à manipuler avec précaution, habillé de tissu, quelques citations et brefs commentaires des auteurs, et des couleurs, des couleurs et encore des couleurs pour enrober la gravité du propos. " Il y a peu, j'étais une petite fille qui marchait dans un monde de couleurs. Tout n'était que mystère. A présent, j'habite une planète douloureuse , transparente, comme de glace, mais qui ne cache rien."

Chaque fois que je croise des mots, une image, un tableau de Frida Kahlo, je ne peux m'empêcher d'être admirative face à son courage de vivre. 

 

Frida    Sébastien Perez & Benjamin Lacombe     Editions Albin Michel

 

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lundi 2 avril 2018

Le pays de 6h35

CVT_Zinc_8414Si vous n'êtes pas Belges, qui a déjà entendu parler du village de Moresnet ? Et par où commencer son histoire ?

En 1526, alors que Paracelse remarque ce dépôt de cristaux argentés et de forme acérée au fond d'un four et qu'il nomme Zink (zinken signifie pic en allemand), venant ainsi de découvrir un huitième métal ?

En 1816, quand, suite à la défaite de Waterloo, le congrès de Vienne redessine les frontières de la Prusse et du Royaume-Uni des Pays-Bas sans parvenir à trouver un accord sur un minuscule territoire de 3,44 kilomètres carrés à cause de la présence d'une mine de zinc que chacun revendique ?

En 1903, année où Maria Rixen, servante à Düsseldorf dans la famille Hütten et chassée car enceinte du maître de maison, va se réfugier à Moresnet où elle accouche de son fils Joseph, qui deviendra Emil après son adoption par la famille Pauly ?

Dans un habile maillage, l'auteur va conjuguer ces trois aspects de l'histoire avec pour fil conducteur la vie d'Emil Rixen, né sur ce curieux îlot qu'est Moresnet-Neutre.

"Sans avoir déménagé une seule fois de sa vie, il a été successivement citoyen d'un Etat neutre, sujet de l'Empire allemand, habitant du Royaume de Belgique et citoyen du Troisième Reich. Avant de redevenir Belge, ce qui sera son cinquième changement de nationalité.(...) Il n'a pas traversé de frontières, ce sont les frontières qui l'ont traversé."

Moresnet-Neutre est une enclave entre Moresnet-Belge et Moresnet-Prussien. En 1816, 250 habitants occupent "la capitale", un hameau d'une cinquantaine de maisons nommé Kelmis ou La Calamine, selon la langue utilisée, situé dans la vallée de la Gueule. En 1903, à la naissance d'Emil, 3433 habitants sont recensés, essentiellement des mineurs. C'est bien connu, le provisoire souvent s'éternise, et les aléas géopolitiques des différents acteurs ont fait perdurer cette situation. C'est ainsi qu'au fil du temps, cette bourgade se voit dotée d'un conseil communal par tirage au sort, très peu d'impôts, pas vraiment de langue ni de monnaie officielles, on les parlait et acceptait toutes, pas de scolarité ni de service militaire obligatoires, pas de justice, pas de douane. Par contre, un drapeau et une médaille existaient, un timbre poste a même été édité. Et comme la justice, l'heure était un vrai casse-tête !

"Le territoire neutre était dans le fuseau horaire de Paris, tandis que de l'autre côté de la route, on se réglait sur l'heure de Berlin. Et pour tout arranger, les pendules néerlandaises avaient de surcroît vingt minutes d'avance sur les belges, car avant l'apparition de liaisons ferroviaires internationales, l'heure était encore une affaire locale."

Bien évidemment, cette situation de neutralité prête au développement de la contrebande, sans compter que le délit d'îvresse n'existant pas, cafés et distilleries prolifèrent, ce qui attire une faune pas toujours recommandable, "Tous ceux qui avaient quelque chose à se reprocher venaient s'y réfugier". Afin de contrer cet état de fait, la direction de la mine instaure un paternalisme qui permet de développer école, habitat, dispensaire, caisse d'épargne, église ou temple protestant, fanfare et chorale, guildes et clubs. Enfin, comble de surprise, c'est à Moresnet-Neutre que l'Espéranto est intronisée langue officielle de ce drôle de territoire !

Le 4 Août 1914, tout bascule pour les habitants et 1919 verra Moresnet-Neutre disparaître au profit du Moresnet-Belge. Mais l'histoire ne s'arrête pas là, notamment celle d'Emil Rixen que je vous laisse découvrir.

J'ai été littéralement happée par cette lecture et cette découverte d'un pan d'histoire dont j'ignorais absolument tout. Un livre qui fait revivre cet Etat unique grâce au travail de recherche de l'auteur mais aussi de par les témoignages de quelques anciens et descendants de ceux qui ont connu cette étrange époque. Un livre qui donne à réfléchir, intelligent, passionnant, qui se lit comme un roman.

C'était ma première contribution pour le mois belge du Défi littéraire de Madame lit.

Zinc    David van Reybrouck  (traduit du néerlandais (Belgique) par P. Noble)   Editions Actes Sud

 

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"Les frontières orientale et occidentale ressemblaient aux aiguilles d'une montre qui indique         six heures  moins vingt-cinq."

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lundi 7 novembre 2011

Kahlo maman bobo...

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 Frida Kahlo mourut le 13 Juillet 1954, elle n'avait que quarante-sept ans et j'ai presqu'envie de dire tant mieux.
Curieuse façon de commenter cette biographie par la fin, mais la douleur est si omniprésente tout au long des pages que j'ai été soulagée quand  elle cessa définitivement. Cela a sans aucun doute à voir avec un seuil de tolérance bien bas face à la souffrance physique et à l'angoisse que provoque en moi toute atteinte à mon intégrité corporelle...
Frida Kahlo a su, elle, vivre avec ces deux  lourds fardeaux pendant vingt-neuf ans, s'en nourrir et réussir à les sublimer de façon souvent violente dans sa peinture.

Je ne vous ferai pas un résumé de sa vie, vous pourrez en lire un excellent chez Ys ICI . J'aurai plutôt envie d'associer des images au parcours de cette femme car, comme elle le souligne elle-même, on lit à travers ses toiles comme à livre ouvert. Je m'attarderai donc plus sur certains aspects de sa personnalité à jamais marquée par son terrible accident survenu à l'âge de dix-huit ans et sans lequel son oeuvre aurait sans doute été toute différente. La poliomyélite l'avait déjà atteinte lorsqu'elle était enfant, lui laissant une jambe et un pied atrophiés qu'elle dissimulera en s'habillant d'abord en garçon avant d'opter pour les jupes longues.

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Frida au centre

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Femme narcissique par excellence, on le serait à moins quand on entre dans la vie adulte mutilée de la sorte, mutilations qui se répèteront jusqu'à son décès. Centrée sur elle-même de par la douleur et l'immobilité, de longs mois alitée, Frida Kahlo commence à peindre en se regardant dans un miroir et reviendra d'ailleurs souvent à cette technique, d'où les immombrables autoportraits qui jalonneront son oeuvre. La raideur de ces portraits répond sans doute à la rigidité de sa colonne vertébrale et aux nombreux mois où son corps s'est retrouvé enfermé, et ce à plusieurs reprises dans sa vie, dans divers corsets de plâtre, de cuir, de fer. Ces instruments de torture deviendront parfois des supports comme sur le cliché ci-contre.

Rien d'étonnant donc à retrouver sous son pinceau des corps morcelés, des organes, du sang,  ce dont se sont rapidement emparés les surréalistes pour la ranger dans leur camp. Or, s'il y a bien une peinture qui n'a pas à voir avec l'inconscient, c'est bien celle de Frida Kahlo. Elle est  bien au contraire réaliste, d'un hyperréalisme naïf empreint de couleurs, d'ex-votos et de figures de la culture pré-colombienne. Comme elle le dit elle-même "je n'ai peint que ma réalité", pas celui des ses rêves qui d'ailleurs s'apparenteraient plutôt alors à des cauchemars . Et sa réalité est tout simplement hystérique, dans le sens de ce qui touche au corps.
Si Frida Kahlo met son corps en scène sur ses toiles, il en va de même dans la vie. Elle n'est pas loin elle-même de l'oeuvre d'art ambulante. Elle n'aura de cesse d'embellir ce corps mutilé amassant les tissus, les bijoux, les couleurs, brandissant cette hyperféminité comme un charme face à la malédiction qui la frappe et lui refuse aussi  l'aboutissement naturel qu'est la maternité, surtout à cette époque. 
Si Frida Kahlo fut une femme au caractère bien trempé, elle n'en fut pas moins ambiguë, notamment face à la maternité, ce que ne pointe pas le livre qui aborde le problème de ses grossesses impossibles, entre fausses couches et avortements, sous un angle univoque qui en fait une victime passive. Diego Rivera  n'était pas du genre à assumer ses paternités et  la vie qu'ils menaient tous les deux n'était pas des plus stables aussi est-il probable que Frida fut plus qu'ambivalente fasse à ce désir d'enfant et ne mit pas toujours toutes les chances de son côté pour voir aboutir ce projet.
Rivera avait vingt ans de plus qu'elle et s'il reste l'homme auquel elle attache sa vie, elle se comporta face à lui plus comme une mère supportant les frasques de son fils adoré, ici un peintre génial mais un être peu ragoûtant et égoïste, dont elle accepta la demande de divorce  pour mieux le remarier peu après ! Ce couple fait penser à la Belle et la Bête, mais la bête resta bête et fit, après celle que lui infligeait son corps, une douleur profonde qu'elle cultiva et entretint jusqu'au bout.  Elle préféra s'oublier dans les bras de femmes jeunes (des miroirs aux corps parfaits ?) ou ceux d' hommes plus âgés (encore) , sans doute pour éprouver son pouvoir de séduction, mais plus sûrement pour tromper sa solitude face à l'amour fusionnel que lui refusait son mari.

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Autoportrait (1947)

Malgré tout, l'esprit bouillonnant de Frida Kahlo trouva à s'épanouir dans l'effervescence de son pays, exhultant dans les fêtes et la vie artistique et sociale de l'époque. Si certains ouvrages en font presque une icône politique et féministe, celui-ci opte plutôt pour un engagement se calquant sur celui de son mari. Elle trouve d'ailleurs laborieux les discours idéologiques et les intellectuels français en prennent pour leur grade. Même si elle a plus de scrupules que Rivera à jouir des largesses sonnantes et trébuchantes de la célébrité, notamment nord-américaines, elle ne le quittera pas pour autant. Sa soumission amoureuse à l'ogre Rivera peut trouver des racines dans une forme de masochisme issu de la fréquentation assisdue de la douleur, mais elle s'enracine sans doute aussi dans la relation très proche qui s'instaura dans l'enfance entre son père et elle et qui se renforça encore lors de son attaque de polio. A noter que cet homme, photographe et dessinateur, souffrait d'épilepsie, comme la mère de Frida qui manifesta aussi ce qui ressemble fort à des crises hystériques. De plus, Frida est née juste après la mort d'un frère qui laissa sa mère dépressive au point de la confier à une nourrice qui se révéla alcoolique. Tout cela augure de l'inscription de Frida Kahlo vers le côté obscur de la vie et peut-être aussi de l'amour.  Son acharnement à se faire aimer de Diego Rivera, et à supporter les tourments qu'il lui infligea, la place difficilement en tête du cortège féministe... Son anticonformiste et la liberté avec lesquels elle a mené sa vie, soutenue en cela par la figure de Diego Rivera et dans un Mexique très pratiquant, n'en font pas moins un personnage d'avant-garde.

"Avant de créer son propre paradis, il faut savoir puiser dans son enfer personnel."

Au Mexique la mort est une fête, aussi, après cette biographie à rebrousse-temps, je laisse la place à la peinture et  notamment à une des dernières oeuvres de Frida Kahlo qui s'inscrit dans les nombreuses natures vives que lui inspira la luxuriance de son Mexique tant aimé.

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Viva la Vida (1954)

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L'étreinte amoureuse de l'univers, la terre, moi, Diego et monsieur Xolotl
(1949)

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Le rêve (1940)

Je remercie  Logo-Partenariats-News-Book pour ce livre qui constitue une bonne entrée en matière et donne envie d'aller glaner d'autres sons de cloche car, c'est bien connu, les biographies invitent toujours à polémique... Celle-ci a l'indulgence de l'amoureux  pour sa belle, et apparemment Gérard de Constanze l'aime énormément, ce qui à le désavantage de porter Frida Kahlo quasi au rang de sainte. Un portrait un peu plus nuancé n'aurait pas nui à la diablesse qu'elle était !

Frida Kahlo  La beauté terrible    Gérard de Cortanze    Editions Albin Michel

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mardi 28 décembre 2010

Double je

9782070437962Le suicide reste pour moi un mystère fascinant. Oui je sais, ce terme peut paraître excessif mais bon, boulot, Camus et histoire personnelle obligent, c'est ainsi.

"Se donner la mort. Mystérieux, insondable don."

Je ne savais pas trop à quoi m'attendre en achetant ce livre, si ce n'est que l'auteur est un rescapé. Comment peut-il en être autrement quand on est le fils de deux parents suicidés à un an d'intervalle, qu'ils sont célèbres, glorieux mais torturés par leurs propres démons, et qu'on n'a pas encore dépassé les 17 ans ? Tout ça vous plombe un homme en devenir. Sans compter la vie d'avant, où la stabilité n'a pas toujours été de mise, à l'exception de la précieuse Eugénie, sa presque mère, sa mère espagnole comme il l'appelle, qui l'a élevé mais disparait quand l'auteur a 14 ans. De là à penser que ce garçon n'est pas né sous une bonne étoile...

"Ce n'est pas une vie, c'est une rature. Mon existence ressemble à une succession de mots rayés jusqu'au sang, biffés jusqu'à la moëlle."

Perpétuellement en quête d'amour, l'alcool et le sexe, pour conjurer la mort, s'imposeront comme remèdes nécessaires. Mais l'amour de qui ? Au final l'amour et l'estime de soi, sans aucun doute, pour ne pas brûler  à son tour. Alors seulement viendront les mots, les vrais, l'écriture.

"Les mots qui vont surgir savent de nous des choses que nous ignorons d'eux."

Fort de cette citation de René Char, l'auteur s'engage masqué (lui aussi) derrière un double dans un combat titanesque afin de se désengluer de ce panthéon fantomatique. Commence alors sur le ring de sa mémoire une lutte entre solitude et désespoir, les mots à la place des poings. Tour à tour pudique et impudique, jamais vulgaire, nous le suivons de Saint-Germain des Prés à Barcelone, où il nous entraîne entre virées débridées et errances nostalgiques au bord de soi, au bord d'Eux.

"L'homme de San-Sebastian s'installe à sa table, avec vue sur la mer. Il va écrire. Il n'a pas d'états d'âme. Il n'a pas peur des mots, il est en paix avec eux. Il va relater une histoire d'amour et de perdition."

Contrairement à ce que l'on aurait pu le craindre, le ton n'est ni larmoyant, ni cynique. Aucun jugement non plus. C'est plutôt l'inverse, il joue avec les mots comme il joue à cache-cache avec les ombres de son enfance, l'objet caché n'étant autre que lui-même. Non seulement le spectre du voyeurisme est tenu à distance mais l'auteur se révèle un brillant funambule sur le fil de ce qui n'aurait pu être qu'une banale autofiction.

"Il me fallait trouver une autre main. Dans l'urgence. Sinon, c'était quatorze dix-huit, tous les jours, la terreur dans les tranchées de l'existence. Peur depuis que je suis né, peur depuis que je suis seul."

La très belle 4eme de couv vous donnera sûrement envie de lire l'histoire de ce pauvre petit garçon riche... (l'argent ne fait pas le bonheur mais ça aide un peu quand même, si si !)

Dans une dernière pirouette, le fils du grandécrivain a trouvé le salut dans les livres puisque, outre celui-ci et ceux de son père, il vit aujourd'hui, au plus près de ses souvenirs, à Barcelone où il tient un café librairie.

S. ou l'espérance de vie    Alexandre Diego Gary    Editions Folio

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dimanche 7 novembre 2010

Un homme heureux !

9782253122630Imaginez-le, plongé dans un bain brûlant alors que la température extérieure n'excède pas les 4 ou 5° Celsius, la baignoire gonflable plantée dans le décor grandiose de la chaîne himalayenne, l'homme dégustant dans son bain une coupe de champagne, avec en fond sonore Norma qui crépite sur un vieux gramophone pendant qu'un tafelspitz mijote sur le feu...

Nous sommes dans les années vingt et cet homme se nomme Joseph Francis Rock. Tel que nous le surprenons là dans ce grand moment d'intimité, il est en train de rêver à sa prochaine destination, le pays Golok, terre encore inexplorée. Et pour cause... menées par une reine les tribus nomades qui y règnent sont d'une extrême sauvagerie. Depuis qu'un vieil espion britannique, rencontré une veille de nouvel an dans un pub de la frontière birmane, a confié à Rock l'existence de ce royaume des femmes, "ultime vestige du peuple des Amazones...", c'est devenu une obsession. Il doit y aller, il va y aller, il y va...

Rock n'en est pas à sa première expédition. Il a fui son Autriche natale à sa majorité, bourlingué en Europe et en Amérique, s'est improvisé professeur et botaniste, a enseigné à l'université d'Honolulu où il s'est vu confié une première mission exploratrice en Amérique du Sud. De fil en aiguille, d'autres portes lui sont ouvertes et pas les moins prestigieuses, Harvard, National Geographic. Séduction et filouterie lui permettent toujours d'arriver à ses fins.
Cette fois-ci encore, sous couvert de faune et flore inconnues et d'une montagne sans doute plus haute que l'Everest, Rock va trouver les moyens de faire financer sa quête de la terre promise.

" Au fond des jumelles, l'hiver dessine les ombres à la paresseuse, au plus pâle, en contours frêles. L'or, lui, depuis les faîtières des temples, ruisselle toujours en longues coulées huileuses. Claquements d'oriflammes, pluie de couleurs d'enfance, vert prairie, bleu éther, jaune pissenlit. Et ce rouge tellement franc du collier !
En contrebas de la ville, dans la ceinture ocreuse de la muraille, continue de se nicher toute la vieillesse du monde - grêle de flèches, ombres de chevaux cabrés, fantômes d'archets. Choni n'a pas changé. La profondeur des siècles, comme avant. Et, en même temps, la fraîche évidence de l'instant.
La neige, ici, n'est tombée que sur les sommets. Ce soir, sur la terrasse à la pivoine, quand le bras se tendra pour tâter l'air de soie noire, on croira encore frôler la robe des étoiles."

Nous peinons avec ce cher Rock dans le froid et les tempêtes de neige, traversons les contrées sauvages aux confins du Tibet et de la Chine, nous reposons le temps d'un hiver dans le palais du prince de Choni, attendons la fin des intempéries dans les monastères, croisons chamanes, missionnaires pentecôtistes, colporteurs, brigands, voyageurs, dont la célèbre Alexandra David-Neel, évitons les Seigneurs de la guerre et les troupes de Tchang Kaï-chek. Comme les populations rencontrées, nous rigolons devant les extravagances de Rock et, avec lui, ne tendons plus qu'à une seule chose, la rencontre avec la célèbre Reine des Goloks.

"Plus on avança, plus les femmes se firent charpentées et puissantes, plus on leur devina des jambes bien plantées sous leurs houppelandes de laine brute, et de solides croupes de cavalières. Vers la caravane elles levaient de longues faces d'antilopes où ne se lisait pas la peur (...) C'étaient maintenant les cheveux des filles nomades, de plus en plus épais; leurs cascades de nattes, elles-mêmes de plus en plus alourdies de perles de corail, turquoises, boules d'ambre, billes d'argent, parfois."

Rock atteindra-t-il enfin le pays des Goloks ? Ne comptez pas sur moi pour vous le dire, mais ce qui est sûr c'est qu'il découvrira quelque chose qu'il n'était pas venu chercher...

Bref, si vous tentez l'aventure, vous l'aurez compris, un roman haut en couleur vous attend.

Mais ce cher Rock n'est pas seulement un personnage de roman. Il a réellement existé et l'auteur prend soin dans sa préface d'informer le lecteur qu'elle n'a rien inventé. Précision nécessaire tant la personnalité et la vie de J.F Rock sont incroyables. La preuve ICI

L'auteur mêle habilement les éléments autobiographiques à la réalité de l'expédition. Elle brosse le portrait d'un personnage truculent, obsessionnel à souhait, navigant sans cesse entre enthousiasme et abattement, féru de langues, de photographie, de botanique et d'ethnologie et qui, jusqu'à la fin de ses jours, restera un éternel bourlingueur.

Première rencontre avec Irène Frain. Un vrai talent de conteuse et une formidable idée que cette biographie romancée qui rend un bel hommage à cet homme à la vie exceptionnelle et témoigne d'un temps révolu, celui des grands explorateurs (sans GPS ni portable ni balise argos mais avec baignoire et gramophone !).

 

Au Royaume des Femmes     Irène Frain     Editions Le Livre de Poche

 

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vendredi 14 décembre 2007

Détails de taille...

9782081205512"... les morts reposent dans leurs tombes, dans les cimetières ou les forêts ou les fossés au bord des routes, et tout cela ne présente aucun intérêt pour eux, dans la mesure où ils n'ont plus désormais d'intérêt pour rien. C'est bien nous, les vivants, qui avons besoin des détails, des histoires, parce que ce dont les morts ne se soucient plus, les simples fragments, une image qui ne sera jamais complète, rendra fous les vivants. Littéralement fous."

C'est vers une passionnante épopée familiale et historique que nous entraîne ce livre.
Celle d'un homme parti à la recherche d'une vérité concernant le sort des siens, six Juifs disparus parmi les six millions de victimes de la Shoah. C'est comme chercher une aiguille dans une botte de foin...
Mais c'est sans compter sur l'opiniâtreté du narrateur et son obsession des détails qui seuls peuvent ancrer la réalité de la vie et de la mort de six personnes de la petite ville de Bolechow, à l'est de la Pologne (aujourd'hui en Ukraine), au début des années 40.
Aux quatre coins du monde où sont éparpillés les anciens, amis, voisins et témoins anonymes, le puzzle des derniers jours de l'oncle Shmiel et de ses filles va se reconstituer au fils des années et des rencontres.

Loin d'être uniquement le récit émouvant et bouleversant d'une quête, ce livre s'inscrit directement comme un témoignage de ce qu'on appelle "la Shoah par balles", venant confirmer ce que révèlent les archives des  pays de l'Est accessibles depuis la disparition de l'Urss.
En Europe de l'Est, au début des années 40, la Shoah par balles a précédé l'instauration des camps d'extermination systématique. Afin de lutter contre une certaine "dépression" des hommes chargés des exécutions en masse des Juifs et contre la lenteur des opérations de "la solution finale", les camps de la mort se sont généralisés. En Ukraine, elle s'est poursuivie jusqu'en 1944.
Au Mémorial de la Shoah, à Paris, actuellement et jusqu'au 6 Janvier 2008, se tient une exposition sur ce pan peu médiatisé de l'Histoire. Voir le site  ICI .

Par la démarche, cette quête improbable, et les liens qui se sont créés entre l'auteur et Alex, son accompagnateur ukrainien, ce livre m'a rappelé "Tout est illuminé" de Jonathan Safran Foer. Emouvant et drôle aussi, ne manquez pas ce livre, si vous avez dévoré celui-ci.
Vous pouvez retrouver les acteurs du livre de D. Mendelsohn ICI .

Les avis de Chatperlipopette et du Bibliomane.

Les Disparus     Daniel Mendelsohn     Editions Flammarion

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Posté par Moustafette à 17:30 - - Commentaires [21] - Permalien [#]
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