lundi 20 février 2012

Requiem

9782330002282Du Turkménistan au Kazakhstan, il n'y a qu'un pas, enfin tout est relatif étant donné l'immensité de ces contrées...
Au sud-ouest du Kazakhstan s'étend la mer d'Aral qui forme en son milieu une frontière naturelle avec l'Ouzbékistan situé au sud. Je devrais écrire à l'imparfait vu ce qu'il en reste...

"On s'habitue aux fins du monde quand soi-même on considère la vie comme un purgatoire."

Alexeï et Zena sont deux jeunes Kazakhes nés en 1960 à Nadezhda, sur les bords de la mer d'Aral. Au fur et à mesure qu'ils grandissent, la mer, elle, diminue. Et plus elle se rétrécit comme peau de chagrin, plus leur amour s'accroît. A l'école, Zena est douée en mathémathiques, elle deviendra scientifique dans un laboratoire de recherche, Alexeï n'est doué en rien si ce n'est en musique, deviendra-t-il musicien malgré la surdité qui commence à le frapper à l'âge de dix ans ? Oui, et ce handicap ne l'empêchera pas non plus d'épouser Zena en 1982. Mais pendant que Zena, de par son travail, se tourne de plus en plus vers l'extérieur, Alexeï s'enferme sur lui-même, se recentre davantage sur son violoncelle et sur sa musique intérieure à la recherche de la huitième note. Il reçoit un jour une proposition de l'opéra d'Almaty. Le départ de Zena pour l'étranger et son propre projet d'opéra font prendre à sa vie un nouveau tournant.

"On s'est rhabillés dans la lumière de la nuit, sous les yeux des constellations enfilées comme des perles autour du cou du ciel voyeur. Sur la plage, j'observais nos corps gris qui ressemblaient à de la pierre ponce."

Zena et Alexeï ne font qu'un avec leur terre, terre qui n'a jamais si bien porté ce nom puisque l'eau découvre un peu plus chaque jour des étendues sableuses salines, stériles, empoisonnées. Même les recoins les plus pollués leur sont chers et c'est avec horreur qu'on découvre au fils des pages le sort réservé à cette population de pêcheurs qui paye un lourd tribut au nom de la grandeur de leur patrie qu'est encore l'URSS.  Zena mettra à profit son travail pour lutter contre la catastrophe, Alexeï aura plus de difficultés à résister à cet anéantissement.

J'ai beaucoup aimé toute la partie qui concerne la triste réalité de cette région et les relations que les deux personnages entretiennent avec cette immensité désolée qui s'ouvre devant eux. L'écriture de l'auteur, que je lis pour la première fois, compose avec finesse une bien jolie dentelle avec les sentiments et les éléments, et l'on ressent qu'intrinsèquement la terre façonne les hommes et les caractères. J'ai eu plus de difficultés à suivre l'évolution intérieure d'Alexeï, son enfermement, ses suspicions, ses revirements sont parfois assez incompréhensibles même s'ils sont inévitablement inhérents à son handicap. Par contre, ce roman nous offre de très belles réflexions sur la musique, sur le ressenti qu'en a ce musicien sourd et les ressources qu'il y puise. Il fallait oser cette approche et elle est plutôt réussie.

"Toutes les névroses, toutes les peurs, toutes les angoisses viennent de l'attente, de l'épuisement de ce travail de titan qui consiste à émettre des sons dans la béance des vides, à colorer les trous noirs de la mémoire, à inventer des dialogues, des causeries magnifiques, des chuchotements aimants, là où, à l'origine, il y a l'absence de tout."

Une très originale digression sur le vide d'un paysage qui renvoie au vide d'une vie.

Pour info, la mer d'Aral est bientôt scindée en trois. La petite mer d'Aral, au nord côté Kazakhstan est en train de renaître, le niveau est remonté, différentes espèces de poissons réintroduites, les petits ports revivent. Plus au sud, notamment en Ouzbékistan, la mer continue à s'assécher, le pays refusant de réduire la culture du coton qui est une des principales industries du pays. La seule heureuse surprise de cette catastrophe est venue des archéologues qui ont mis à jour sous les fonds découverts des vestiges de civilisations anciennes et florissantes, notamment au niveau des cultures (céréales diverses), ce qui tend à prouver qu'au cours des millénaires passés la mer d'Aral s'est retirée déjà à plusieurs reprises. Son assèchement actuel ne serait donc pas uniquement dû au détournement des fleuves qui l'alimentaient mais pourrait  avoir aussi des causes géologiques, notamment des mouvements des sols qui empêcheraient la porosité des roches et l'alimentation via la mer Caspienne toute proche (la mer d'Aral est un lac salé). Il n'en reste pas moins que l'île de Vozrozhdeniya, où Zena et Alexeï s'aventurent, fut une des bases secrètes soviétiques où se retrouvèrent stockées des armes bactériologiques et chimiques. Tous les déchets n'ont pas été évacués et sont conservés dans des conditions lamentables d'où la contamination des populations et des sols évoquée dans le roman.   

Les photos magnifiques mais terribles de Lukasz Kruk  LA

Aral     Cécile Ladjali     Editions  Actes Sud

 

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mercredi 15 février 2012

Amicalement vôtre

9782743622343Hervé Le Floch et Alex Gnedenko, c'est un peu Lord Brett Sinclair et Dany Wilde au pays du grand Turkmenbachi. Tous deux plus ou moins agents des services secrets de leurs pays respectifs, DST et FSB. Je dis plus ou moins car dans cette filière les identités sont souvent troubles et mouvantes, et on ne sait pas toujours avec certitude qui roule pour qui. Si le Breton est plutôt du type obsessionnel, sérieux, retenue et self-control, le Russe appartient au genre débridé, déjanté, complètement décompléxé. L'un carbure aux cigarillos Toscano et au bourbon, l'autre à la vodka et à la coke. Une solide amitié les unit, et même l'amour pour une même femme ne les a pas brouillés. Bref, c'est un duo qui fonctionne à merveille entre humour et efficacité. Et il en faudra pour se dépatouiller dans ce nid de vipères qui les fait se retrouver au pays du grand n'importe quoi où ça fleure bon le gaz et... le béton Bouygues.
L'intrigue est des plus secondaires, nombreux coups fourrés, réglements de comptes et cavalcades à cheval, en 4X4 ou en Volga-V8 à travers Achkhabad et son désert brûlant. Le tout écrit dans un style des plus cinématographiques, phrases et chapitres courts, rythme trépidant et secoué. L'auteur est aussi réalisateur, ça se voit !

J'ai acheté ce petit bouquin après avoir discuté avec lui au salon du livre de Carhaix. En fait, c'est plutôt l'auteur qui a discuté avec moi, un bavard intarissable sur la Russie et notamment les anciennes républiques de l'Asie Centrale qu'il connaît très bien, surtout le Turkménistan où se déroule ce roman. Et la France, qui l'eut cru, est très présente au Turkménistan. Car le Turkménistan est un pays calme, très stable, très riche et où personne ne fait de vagues, si ce n'est le sable du désert de Karakoum. Et pour cause, une dictature des plus ubuesques règne là-bas depuis 1991. Le grand Turkmenbachi était un gourou fantasque et mégalo, par exemple il n'hésite pas à débaptiser le nom des jours de la semaine ou des mois pour les remplacer par le sien ou celui de sa chère môman, à substistuer aux manuels scolaires sa propre version de l'histoire du pays, entre épopée historique et guide du parfait Turkmène, le fameux livre Ruhnama (voir l'extrait ci-dessous), à fermer tous les hôpitaux du pays et à rapatrier tous les médecins dans la capitale, il était malade et devait avoir besoin d'eux. Au Turkménistan, il y est interdit de fumer à l'air libre, mais chouette on peut allumer sa clope partout ailleurs y compris dans les restaurants et les bars - je réfléchis sérieusement à partir m'installer là-bas... Ah oui, mais non !.. car côté littérature, ça craint.

"Ils entrent dans une librairie entièrement décorée de posters du Turkmenbachi. Un mur est recouvert de longues étagères. Des livres ? Non. Un seul livre, traduit dans toutes les langues. L'oeuvre du chef suprême, en versions chinoise, portuguaise, lettone, française, allemande, anglaise, turque, maorie... Pas besoin de brûler les livres au Turkménistan. Ne simplement pas les éditer. Un pays sans traducteurs, sans écrivain, sans éditeur. Ni penser, ni lire, ni respirer. Oppression. Manque. Absence. Terreur. Une bouffée de haine envahit Alex, lui, un Russe, élevé dans le respect de la littérature, Dostoïevski, Proust... comme tous les gamins russes nés à Moscou, à Vologda ou à Souzdal."

Si les Français ne lisent donc pas au Turkémistan, par contre ils bâtissent, vous me direz on ne peut pas tout faire, construire et bouquiner. Depuis 1994, on ne compte plus leurs ouvrages, palais présidentiel, plus grande mosquée d'Asie centrale, aéroport, hôtels, bâtiments ministériels etc... et pas que du béton, du marbre, beaucoup de marbre ! Comme on sait que la capitale est sur une faille sismique et que plusieurs tremblements de terre s'y sont déjà produits, la construction a de l'avenir, pas cons les Français. Bon, depuis que Bernard Kouchner a été chef de la diplomatie, un centre culturel français a pu s'ouvrir, mais on ne peut pas en sortir les livres... Merci Total !

Si la France est très présente au Turkménistan, elle n'est pas la seule à convoiter les ressources naturelles du pays, gaz et hydrocarbures attirent aussi Russes et Chinois. De quoi effectivement servir de décor à toute une clique de personnages pas toujours très propres pour des romans pas si diablement éloignés d'une certaine réalité.

Voilà. Un petit livre sympa qui sent le vécu et permet de découvrir ce pays dont on ne parle pas. Marc Ruscart m'a affirmé qu'une femme peut voyager en toute tranquillité dans la région car il n'y a pas plus sécurisé que ce pays où on ne rigole pas avec la délinquance. Faudra juste que je n'oublie pas d'éteindre ma clope en sortant du resto... 

Propagande pour les vingt ans de l'Indépendance du Turkménistan (1991-2011)
Un vrai délire, j'aimerais voir ça de mes yeux !

 Des élections, si, si, ça existe là-bas aussi, ont eu lieu dimanche dernier, le président sortant, successeur de Saparmyrat Nyyazow, le vénéré Turkmenbachi décédé en 2006, a été réélu avec 97 % des voix. 

Une discussion instructive  ICI

Un autre article intéressant (tout en bas de la page, dernier post "Visite à Ashgabat" qui date de juin dernier, cliquez sur + pour tout lire)  ICI    

 Noir désert      Marc Ruscart     Editions  Rivage / Noir

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Une des nombreuses statues en or du Turkmenbachi
Il y en a même une qui
 tourne, big bachi vous regarde !

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mercredi 20 juillet 2011

La yourte aux myrtilles

myrtillesEt si, dans la kyrielle de flics alcooliques, caractériels, frustes, taciturnes, réfractaires à toute hiérarchie etc etc...  on ajoutait l'inspecteur Yesügei exerçant ses talents d'enquêteurs dans la ville d'Oulan Bator ? 

"Mêm s'il portait le prénom de Yesügei le Preux, chef du clan des Torrents et père de Gengis Khan, ce Yesügei-ci n'était pas de leur lignage. Il n'avait pas été bercé, comme ses illustres ancêtres, dans des langes de zibeline (...). Yesügei ne faisait peut-être même pas partie de ces hommes -un sur cinq en pays mongol selon les statistiques- porteurs des gênes royaux."

Confronté au meutre d'un ressortissant américain venu claquer ses dollars lors d'un séjour de chasse organisé dans l'immensité des steppes mongoles, Yesügei va faire preuve de tout son talent pour régler cette affaire à sa manière. Lui-même chasseur émérite, animiste et fin connaisseur de son peuple et de ses coutumes, c'est sur son antique moto Guzzi qu'il va sillonner la steppe et démêler l'écheveau de présomptions qui voudrait bien désigner comme coupable l'un des siens.

C'est sans compter sur les richesses naturelles de la Mongolie et de son sous-sol qui intéressent déjà fortement les Russes et les Chinois. Alors, ces chasseurs américains sont-ils vraiment ce qu'ils prétendent être, de simples touristes fortunés ? Yesügei mettra un point d'honneur à le découvrir afin de défendre la terre sacrée de ses ancêtres et leurs traditions.

Outre le personnage pittoresque de Yesügei qui vaut le détour, ce roman policier est avant tout prétexte à un dépaysement et une approche originale de la culture mongole. On y apprend beaucoup sur ce peuple qui, bien que de plus en plus sédentarisé, n'en continue pas moins à vivre chichement sous les yourtes, même aux abords des grandes villes. Truffé de détails sur la vie quotidienne, règles de vie sous la yourte, cuisine, alcool, ce livre témoigne surtout de l'attachement des Mongols à la nature et aux pratiques religieuses animistes. Il se veut également un réquisitoire contre les puissances dominantes qui, à coup de concessions, achètent la terre pour en extraire ce qu'elle a de meilleur au détriment des autochtones contraints d'y trimer. Témoignage aussi de la difficulté d''un peuple pris dans la dualité des traditions et de la modernité occidentalisée.

"Dès qu'ils eurent atteint Zuunmod, petite bourgade à une cinquantaine de kilomètres d'Oulan Bator, ils prirent la direction du monastère de Manzshir. Au moment de changer de route, ils furent dépassés par un 4 x 4 flambant neuf, conduit de manière sportive par un bonze à la tonsure impeccable, au teint parfait et au sourire publicitaire.
  - Lama mondain, lança Yesügei sans rire. Prends par-là, doucement, je te dis. Ralentis, nom d'un chien !
 Même s'il n'avait ni l'âge ni l'expérience de Yesügei, Gerel savait qu'il existait des bonzes de toutes catégories. Mondains, nomades, reclus. Des lamas des villes et des lamas des champs. Des hommes d'affaires et des hommes de prières. Des saints et des imposteurs. Une catégorie sociale qui n'avait pas laissé que des bons souvenirs à ceux qu'ils asservissaient du temps de la théocratie et des moeurs féodales."

Un voyage littéraire bien documenté, une lecture plaisante, non dépourvue d'humour, bref un livre agréable et divertissant  mais dont on regrette qu'il ait été écrit par une française et non par un auteur mongol. Grande connaisseuse de la région, je ne remets donc pas en doute la véracité des jurons et expressions imagés dont elle parsème son roman, tels "Poux mal cuits" ou "Fausses couches ambulantes" !

Des myrtilles sous la yourte      Sarah Dars      Editions  Picquier poche    

 

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mercredi 23 février 2011

Un sacré souffle !

31bVqoMaP7LLa vie va comme elle peut pour la famille Batov dans la bonne ville de Léningrad, c'est à dire aussi bien qu'il est possible dans l'URSS des années brejnéviennes. Andreï grandit dans une famille unie d'honnêtes travailleurs, se découvre très vite un goût pour la musique, les filles et la vodka, se voit refuser l'entrée aux Jeunesses Communistes et par la même se fermer les portes des grandes écoles. Enfin un jour la Perestroïka est en marche, puis en 1991 l'URSS se disloque, Elstine succède à Gorbatchev, Léningrad redevient Saint-Pétersbourg, le service militaire appelle Andreï, son frère aîné émigre chez l'ennemi juré à Los Angeles et son père décède.

"Je marchais et je me jurais que je ne me marierais jamais, que j'obtiendrais à tout prix mon indépendance matérielle et spirituelle, que je me libérerais des préjugés et des lieux communs ambiants, que je ne laisserais plus jamais personne mener la danse à ma place, et que je ne me soumettrais jamais à l'idée même de dépendance et de manque de liberté.
Mon vingt-troisième anniversaire m'avait apporté une révélation : ma liberté, ma liberté individuelle, était ce que j'avais de plus précieux. Et que ça valait le coup de lutter pour elle et de continuer à vivre, même si on est en prison, même si tout le monde autour porte des fers et ne connaît la liberté que par ouï-dire."

Joli serment mis à mal lorsqu'il découvre qu'il est père à son tour sans l'avoir vraiment décidé. Déboussolé, une opportunité se présente à lui quand des hommes d'affaires chinois venus dîner dans le cabaret où il se produit lui proposent un pont en or sous la forme d'un contrat. Andreï s'engage pour six mois et part égayer les soirées de restaurants chics dans la région automne du Xinjian.

A partir de là, on s'embarque pour un road-movie hallucinant.
 

Atteindre le pays Ouïghour s'apparente déjà au parcours du combattant version bataillon de joyeux camionneurs. A côté Le salaire de la peur, c'est du gâteau. Nous voilà sur des routes où culminent des cols à 5000 m d'altitude traversant des paysages grandioses, convois bloqués pendant des semaines entre deux tempêtes de neige et propulsés dans le quotidien du peuple Kirghize loin des sentiers battus des agences de voyages.

"Nous avons mis une bonne heure à gravir la pente de trois ou quatre kilomètres. Youra s'est arrêté au sommet, il est sorti de son véhicule, et a donné un coup sur chaque roue. Moi, le temps qu'il accomplisse son rituel païen, je regardais le paysage, dans le fond. J'en avais le souffle coupé ! Le convoi, comme un serpent de toutes les couleurs, avançait dans la montée, les véhicules espacés à intervalles réguliers, et personne autour ! Rien que des montagnes et des montagnes, de la neige, du vent qui vous siffle dans les oreilles, hurle, vient se heurter contre la bâche du camion, ricoche et repart vers les cimes lointaines, glacées et étincelantes. Et machinalement, on est pris d'admiration pour ces gens, la cigarette au bec et le sourire moqueur, ils nous dépassent en klaxonnant, heureux, Dieu soit loué, d'être encore en vie, et ils continuent à grimper, à grimper en faisant crisser leurs pneus."

Arrivé sain et sauf à Kachgar, ancienne étape de la mythique route de la soie, Andreï se paye du bon temps au frais de la princesse. Puis direction Urumchi, la capitale régionale, où il attaque sérieusement son boulot et la vie dorée des expats qui va avec. Il devient même une star locale, enregistre un disque et rempile pour un an, fréquente une faune hétéroclite qui mêle mafieux, personnages troubles du contre-espionnage ou simples quidams. Se familiarisant avec les us et coutumes locales, il tente de composer entre son statut de privilégié et une certaine réalité chinoise qui donne rarement bonne conscience. Le jour où il tombe amoureux d'une jeune Ouïghoure il apprendra qu'en Chine, star ou pas, on ne décline pas impunément le mot "liberté" à toutes les sauces. Et celle à laquelle il sera assaisonné sera plus aigre que douce...

Si vous voulez du dépaysement et de l'aventure, jetez-vous sur ce bouquin qui renferme tout cela mais bien plus encore !

L'auteur nous fait partager sa bonne connaissance des cultures qui composent ce continent enclavé qu'est l'Asie centrale. Il nous livre un témoignage qui fait le grand écart entre la jeune Russie indépendante balbutiante, le pays Ouïghour écrasé par une Chine expansionniste à l'affût des ressources pétrolières - prétexte à une politique de la table rase (et pas seulement depuis les émeutes médiatisées de juillet 2009) proche de celle mise en oeuvre au Tibet -  et enfin les grands espaces sauvages et inhospitaliers situés entre l'ouest de ce Turkistan oriental baillonné et le Kirghizistan indépendant où Andreï terminera son périple dans une fuite éperdue, tour à tour cauchemardesque et magique.

C'est aussi un livre magnifique sur l'amitié qui lie des hommes rudes malmenés par l'Histoire. Si le ton est dans son ensemble plutôt léger, genre cigarettes, vodka et p'tites pépées, l'auteur à l'art de nous décocher des coups de poings en pleine face quand on s'y attend le moins, nous assénant de cruelles réalités.

"Les Chinois disent qu'on peut toujours se sortir d'une impasse. Au fond, il suffirait de se retourner et reprendre le chemin inverse, or on est habitué à aller de l'avant uniquement, parce qu'on a les yeux sur la figure, et pas sur le cul. Quand on se trouve dans une impasse, on craque, on s'affole, on perd le moral, alors que les Chinois se dirigent tout simplement vers la sortie. J'ai compris le sens de cet adage au lever du jour, c'est ce qui a été mon satori, mon illumination. Je me suis tout bonnement évanoui. C'était une issue comme une autre, n'est-ce pas ?"

Le narrateur réussira-t-il à rester fidèle à son serment ? En tout cas il tentera de trouver la Voie qui y mène et ne rentrera pas au pays tel qu'il en est parti. J'avoue que la dernière partie m'a secouée. Un sentiment de malaise m'est tombé dessus et, bien que déjà vigilante à limiter tout ce qui est estampillé made in China, je me suis mise à regarder d'un air triste les enceintes de mon ordinateur, sentant s'échapper, en même temps que la musique, le souffle chaud du Taklamatan.

Lisez ce livre, faites-le connaître, réclamez-le à vos libraires, que la voix de ces peuples lointains se fasse entendre haut et fort grâce à l' auteur qui réussit là un joli coup bien peu médiatisé.   

Une autre critique et un tas d'autres choses à y lire
Et pour en savoir plus allez faire un tour  ICI
 

Le Tao du saxophoniste      Andreï Batov     Editions  Mon Petit Editeur


Une petite chronique instructive


 

ouighour

 

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mardi 11 mars 2008

Qu'est-ce que tadjik ?

8monoJ'ai dit que c'est dommage que ces monologues de femmes aient été écrits par un homme !

Huit textes pour dire la vie de quelques femmes.
Qu'elles soient comblées ou trompées, dans la mouise ou du côté du pouvoir, mère, épouse, amante ou prostituée, elles ont toutes plus ou moins la même vision d'elles-mêmes, une image souvent dépréciée. La faute aux hommes violents, alcooliques, absents, volages ?
Pas seulement. Ces femmes savent aussi se mettent des claques, se moquer d'elles-mêmes et des autres, se secouer, pour mieux rebondir ou supporter leur quotidien.

"Qui aurait dit que j'en arriverais là ? Parce que, entre nous, j'ai l'air fin de me retrouver ici, avec un fils de vingt ans, presque fiancé, une fille de seize, elle aussi à marier bientôt... Dire que je ne vais pas tarder à être grand-mère. Grand-mère ! A même pas quarante ans... Mais sans un cheveu blanc, s'il vous plaît. Si, si, vous pouvez venir voir vous-mêmes: ce n'est pas de la teinture, c'est ma couleur naturelle. Et presque pas une ride, avec ça. Juste une ou deux, peut-être, autour des yeux. Mais ça, c'est la vie qui le veut."

Une écriture résolument moderne, tonique et réaliste.
Est-ce un fait de la traduction ou le ton propre à l'auteur ? En tout cas, c'est une belle surprise que ces monologues tadjiks qui font souffler un vent de fierté venu d'un pays dont j'aimerais entendre plus souvent parler.
Merci à l'auteur de combler ce manque et de prêter sa plume aux femmes de son pays.

Les articles de SYLIRE  et  NAINA

Huit monologues de femmes    Barzou Abdourazzoqov    Editions Zulma

Tajikistan
image Unesco

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jeudi 21 février 2008

Amers ricains...

9782226179739Six nouvelles écrites entre 1997 et 2002.
Et un contexte particulier, puisque nous sommes dans le nord de l'Afghanistan peu après le départ des Talibans, et dans les républiques d'Asie centrale récemment libérées du joug soviétique.

Nous suivons respectivement les tribulations de photographes de guerre plutôt mal en point, une scientifique venue au secours de la mer d'Aral, un couple de treackers, le fils d'un ambassadeur, des humanitaires tourmentés.
Premier point commun, tous ces personnages sont américains...
Voilà de quoi éclairer, déjà, l'angle sous lequel l'auteur va aborder la rencontre d'univers forcément aux antipodes les uns des autres.

J'ai été assez sensible à la première nouvelle "Défi à la mort", qui nous plonge dans le chaos politique afghan de l'après 11 septembre 2001 et dans la complexité des relations entre petits chefs de guerre et forces US agissant en sous-main des autorités officielles. Entre les deux, que pèse l'existence de civils et les codes habituels peuvent-ils encore régir les rapports humains ? Un récit réaliste et de beaux portraits.

Savoir-faire et négociations KGB-ONU à la sauce ouzbeke, dans "Aral". Désastre écologique et conséquences.
Crise conjugale lors d'un treacking dans les montagnes kazakhes, sous l'oeil imperturbable de Viktor, ancien combattant de la guerre soviétique en Afghanistan reconverti en guide touristique. Désenchantement et ironie !

"Sa critique de l'individualisme bourgeois ne l'avait pas préparé à de tels événements, de même que rien n'avait préparé les Américains à ce qu'un jour ils le paient pour veiller sur leurs loisirs."

"Le fils de l'amabassadeur" et "Dieu vit à St Pétersbourg" nous livrent une caricature d'expatriés, de milieux sociaux bien différents mais tout aussi désabusés les uns que les autres, imbus de leur supériorité, voire de leur impunité, et de leurs certitudes. Turpides sexuelles sur fond de désoeuvrement alcoolisé ou d'évangélisation !
Et dans quel état d'esprit revient-on au pays après plusieurs mois passés au Kirghizstan ? C'est ce à quoi ce confronte le héros de la dernière nouvelle "Les animaux de notre vie".

L'auteur, sans complaisance pour ses compatriotes, dresse un tableau plutôt désespéré de ces êtres en exil venus fuir on ne sait quoi. L'éloignement aidant et l'immersion dans un monde où les repères habituels n'ont plus cours, rien de mieux pour se révéler à soi-même.
Derrière la fiction, on sent le vécu. L'auteur est parti, à 23 ans, enseigner l'anglais dans ces territoires lointains. Il a été rapatrié au bout de huit mois, suite à des problèmes de santé et des désordres psychiques. Il participe ensuite à différentes missions des Peace Corps en Afghanistan et en Irak.
En filigramme, Tom Bissell pose la seule et unique question : qu'est-ce que les Etats-Unis sont venus foutre là, et de quel droit ?

"Parce qu'il était américain, Misterrr Timothy avait raison même quand il avait tort."

Dieu vit à Saint-Pétersbourg     Tom Bissell     Editions Albin Michel

 

 

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dimanche 27 janvier 2008

A votre kirghiz !

djamSeït a treize ans en 1943, et il se souviendra longtemps de cet été là.
Tous ses frères sont partis défendre la Patrie. Si le nomadisme des tribus d'Asie centrale a cessé depuis déjà quelques années, les familles vivent encore selon les lois ancestrales.
C'est en qualité d'unique fils resté auprès des siens, qu'il se retrouve à veiller sur Djamilia, la très jeune et rebelle épouse de son frère aîné.
En ces années de guerre, il faut atteindre le plan drastique décrété par les soviets afin de nourrir les troupes. Femmes et enfants travaillent au kolkhoze, ainsi que les soldats convalescents revenus au village.

C'est ainsi que Seït et Djamilia font connaissance et équipe avec Danïiar, jeune Kazakh solitaire, rêveur, taciturne et encore tourmenté par les années passées au front.
Seït, à peine sorti de l'enfance, a dû arrêter l'école et la peinture pour laquelle il montre de grandes dispositions. Veillant jalousement sur Djamilia, Seït n'en est pas moins fasciné par Danïiar, son mystère et sa voix envoûtante.
Sous les yeux de l'adolescent qu'il devient, et dans le décor somptueux qu'offrent les montagnes kirghiz et la plaine kazakh, il va être l'unique témoin et complice de la relation qui se noue entre ses deux compagnons de labeur.
Débordé par les émotions et les sentiments qui l'agitent mais qu'il ne sait identifier et encore moins nommer, la nature et le dessin seront ses seules voies de salut.

"Là-bas, au-delà de la rivière, quelque part au bord de la steppe kazakh, comme la bouche d'un tandyr (four) brûlant, flambait langoureusement le soleil vespéral de la moisson. Il s'enfonça lentement derrière l'horizon, trempant d'une lueur d'incendie de petits nuages friables sur le ciel et jetant ses derniers miroitements sur la steppe mauve, déjà couverte en ses bas-fonds par le bleu de ténèbres précoces."

J'ai eu un coup de foudre pour cette longue nouvelle et pour Seït, son jeune narrateur.
Outre l'aspect historique et ethnologique, cette balade en Asie centrale est un hommage vibrant à la terre.
Seït y ancre sa fierté de petit homme, mais la beauté brute des éléments et les parfums portés par les vents brûlants de la steppe lui permettront aussi de s'aventurer dans des territoires plus intimes.
Ce gamin est craquant de naïveté et c'est avec tendresse qu'on l'accompagne jusqu'à la découverte du sentiment amoureux. Sur le chemin du grandir, on n'a pas envie de lui lâcher la main, mais pourtant il faudra bien.
Grâce à ses couleurs et ses pinceaux, il trouvera seul la ressource de transformer sa souffrance.
C'est ce qu'on appelle l'art, et il vient de le rencontrer...

Pour ARAGON, qui a participé à la traduction et en signe la jolie préface, "c'est la plus belle histoire d'amour du monde".
Je ne suis pas loin de penser de même. C'est aussi un très beau portrait de femme libre. Et cette lecture fait un bien fou après les méandres nombrilistes dans lesquels je me suis fourvoyée il y a peu... C'est tout ce qu'il me fallait pour me purifier l'esprit !

Un petit tour au Kirghizstan ?  C'est ICI et vous en saurez plus aussi sur cet auteur.

Djamilia   Tchinghiz Aïtmatov   Editions Folio

 

 

 

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