mardi 13 février 2018

La vie en rouge

51e+rZjlJtLBerlin-Est, Février 1975. Le corps d'une adolescente est retrouvé au pied du "Rempart antifasciste" comme l'on nomme sobrement le Mur côté RDA. Problème, tout laisse à croire que, contrairement au scénario habituel, la jeune fille a été abattue alors qu'elle fuyait l'Ouest. Lorsque que Karin Müller, lieutenant de la Kripo (Kriminalpolizei), arrive sur place, la Stasi est déjà sur le coup en la personne de Klaus Jäger. Ce haut gradé a déjà tiré des conclusions officielles, il demande à Müller de les corroborer et lui propose un marché non négociable, la Kripo garde le contrôle de l'enquête à condition de ne pas nuire à l'idéologie socialiste...

"La victime a donc réussi à escalader un mur de quatre mètres de haut, à traverser la piste de contrôle, à échapper aux chiens de garde et aux gardes-frontières est-allemands avant d'escalader un autre mur de quatre mètres - le tout sous une pluie de balles venue de l'Ouest ? résuma Müller, espérant que son incrédulité ne sonnait pas comme un sarcasme pur et simple."

Parallèlement à l'enquête, nous découvrons en mer Baltique l'île de Rügen et surtout Prora, ancienne station balnéaire conçue par Hitler pour les travailleurs du Reich, qui abrite désormais une maison de correction pour mineurs. Nous faisons connaissance avec deux adolescentes, Irma et Beate, qui y sont déjà retenues neuf mois avant que ne débute l'enquête de Müller à Berlin. Inutile de dire que la vie qu'elles y mènent est plus proche de l'univers carcéral que du centre de villégiature. Gottfried, professeur et mari de Karin Müller, peut en témoigner puisqu'il y a été enseigner quelques mois car " banni pour n'avoir pas su instiller assez de fanatisme partisan à ses élèves berlinois ".

Müller, bonne citoyenne, fière de son pays et camarade lieutenant reconnue, aura fort à faire pour concilier sa loyauté au régime et ses convictions professionnelles et personnelles, d'autant plus que Klaus Jäger, personnage trouble et énigmatique, joue le chaud et le froid avec elle. Mais n'en va-t-il pas de même avec ses collègues, ses voisins, son mari ? Stasi quand tu nous tiens !... Les flics eux-mêmes ne sont pas à l'abri.

Que voilà un polar instructif ! C'est tout un mode de vie et de pensée que nous offre David Young. Bien qu'anglais, il a su à merveille récréer l'ambiance pesante et grise de la capitale est-allemande grâce aux nombreux petits détails spécifiques dont il parsème son récit, les incontournables Traban et Wartburg, le Vita Cola et les cornichons du Spreewald, l'emblématique tour de la télévision et l'Alexanderplatz, le jeu Pebe et l'appareil photo Praktica, la pollution due au chauffage au charbon, les montures de lunettes et les regards fuyants, les rassemblements dans les églises comme lieux de protestation, les réflexes quand on sort ou entre quelque part etc...  Une atmosphère de suspicion qui oblige à une gymnastique mentale permanente, qui colle à la peau et dont souvent les responsables ne se cachent même pas, car tous les moyens sont bons pour vous faire passer de l'autre côté au nom de la Sécurité de l'Etat. Le quotidien des maisons de correction, hélas, n'échappe pas à la règle. 

Il y a quelques semaines, le journal Ouest-France publiait justement un article concernant les archives de la Stasi qui ont été déchirées à la main, tant les broyeurs de papier ne suffisaient plus, entre Novembre 89 et Janvier 90.  Impressionnant

 

Stasi Child    David  Young   (traduit de l'anglais par Françoise Smith)   Editions 10/18

 

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dimanche 4 février 2018

Mysterium Tremendum

Chimie-des-larmesTrouvé chez un bouquiniste, attirée que je fus par une couverture sensuelle, un joli titre et une 4ème prometteuse, je me voyais déjà tourner frénétiquement les pages de ce bouquin, prête à déguster avec gourmandise cette histoire d'horlogerie et d'automate, de 1854 à nos jours, entre Londres et la Forêt-Noire. Et bien, je suis restée sur ma faim.

Catherine Gehrig travaille au musée de l'Horlogerie de Londres, son collaborateur et amant vient de mourir, elle souffre de devoir vivre son deuil en secret. On lui confie la tâche de restaurer un automate datant du milieu du XIXe siècle. En 1854, Henry Brandling quitte son Angleterre natale pour rejoindre la ville de Karlsruhe et s'enfonce dans la Forêt Noire, là où fut inventé le coucou. Il a laissé son fils gravement malade afin de trouver les meilleurs horlogers capables de fabriquer un automate sophistiqué qui, seul, sauvera son enfant. Il s'agit d'une copie du célèbre canard digérateur de Vaucanson datant de 1744. Ce qui réunira ces deux personnages ? Les onze carnets rédigés par Brandling, narrant son périple et ses difficultés, que Catherine découvre dans les caisses renfermant les pièces détachées de l'automate retrouvé. Entre temps, le canard se transformera en cygne.

"Il avait prévu que quelqu'un l'observerait un jour à travers le trou de ver du temps, c'était certain. Il écrivait pour cette personne. Il ne cessait de penser au moment où la chaîne ferait bouger le cygne qu'il s'entêtait à appeler "mon canard"."

J'ai trouvé les personnages antipathiques. Je n'ai ressenti ni compassion pour cette femme en deuil aux agissements souvent étranges, ni compréhension pour cet homme se lançant dans une quête hasardeuse tout en craignant de ne pas revoir son fils vivant. Leurs réactions violentes, leurs jérémiades et lamentations m'ont agacée, et je suis restée hermétique à la chimie qui s'opère entre les deux protagonistes de cette histoire par delà les siècles . Le climat de manipulation qui flotte aussi bien à Londres qu'au fin fond de la Forêt Noire m'a mise mal à l'aise et irritée. Le récit est souvent confus, et les ponts entre présent et passé n'ont pas réussi à me passionner. Bref, un vrai raté, c'est sans doute ça le Mysterium tremendum ! Seule note positive, j'ai appris quelques rudiments en matière d'orfèvrerie et de mécanismes propres à ces curieuses créatures que sont les automates. Et maintenant, je sais ce qu'est la leucine encéphalique...

"Il m'a dit que les larmes produites par les émotions sont d'une autre composition chimique différente de celle des larmes dont nous avons besoin aux fins de lubrification. Ainsi, a-t-il expliqué, mes honteux petits mouchoirs contenaient maintenant une hormone participant au processus de satisfaction sexuelle, et une autre qui faisait diminuer le stress; avec, enfin, un puissant anti-douleur naturel."

Quelques avis plus favorables sur BABELIO

La chimie des larmes  Peter Carey  (traduit de l'anglais par P. Girard)  Editions Actes Sud

                               

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lundi 14 mai 2012

Les chiens et les enfants d'abord

9782253161837Voilà une auteur avec laquelle les retrouvailles sont toujours un plaisir.
Même si j'ai un faible pour ses premiers romans, j'apprécie aussi la série Jackson Brodie, inaugurée par l'excellent La souris bleue. J'ai failli me fâcher avec Les choses s'arrangent mais ça ne va pas mieux - que j'ai trouvé un peu fouillis et ennuyeux -, je me suis réconciliée avec A quand les bonnes nouvelles ? - plus palpitant -. Et je récidive avec le dernier - une balade tranquille dans les pas de Brodie dans tous les machinshire - on va pas cracher dessus -, un gentil toutou à nos basques, sur des chemins bien balisés entre passé et présent, à la recherche de la solution des intrigues, à première vue distinctes, mais qui finissent bien sûr par se rejoindre.

"Jackson repart pour une nouvelle chevauchée."

Une ancienne policière à la retraite qui se fait un coup de calcaire, une dame des antipodes à la recherche de ses origines, des policiers véreux, une actrice vieillissante qui yoyote du ciboulot, une gamine goulue et championne de l'adaptation tous terrains, un chien intelligent, de l'humour et un bon vieux Brodie au mieux de sa forme. Mettez tout ça dans un shaker, secouez, et dégustez.

"Sa perruque qui avait glissé sur le côté lui donnait un petit air malencontreusement guilleret. Jackson espérait que quelqu'un le tuerait avant qu'il en arrive là. Il supposait qu'il devrait se charger du boulot lui-même. Il avait l'intention de finir comme l'explorateur de l'Antarctique ( "Je pourrais en avoir pour un moment" Lawrence Edward Grace Oates) : il se coucherait sur la glace avec une bouteille du même millésime que lui et sombrerait dans le grand sommeil. Il espérait que le réchauffement climatique ne saboterait pas son projet."

On pourrait croire que Kate Atkinson écrit toujours le même roman, mais non. C'est sans doute ce qu'on appelle le talent, ça a un petit goût différent à chaque fois. Sans doute une question de dosage, à moins que ça ait à voir avec l'ordre d'introduction des ingrédients. En tout cas, ça s'avale sans soif. Mais au fait, d'où lui vient cette obsession pour les disparitions d'enfants ???

Parti tôt, pris mon chien     Kate Atkinson     Editions Le Livre de Poche


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samedi 28 avril 2012

Terra nullius

9782864248521Très jeune déjà, Daniel Rooke préfère la compagnie des chiffres et des astres à celle de ses semblables.
Plutôt doué, il décide de devenir astronome. Hélas, le royaume de sa Majesté n'ayant pas de poste à lui proposer, il entre dans les Marine Forces et, jusqu'en 1781, s'en ira guerroyer outre-atlantique sur le Resolution où il se lie d'amitié avec le jeune, l'avenant et ambitieux Talbot Silk aussi à l'aise avec les mots que Rooke l'est avec les chiffres.
De retour en Angleterre, le voilà en 1786 en partance pour la Nouvelle-Galles du Sud sur un bateau convoyeur de prisonniers anglais. Rooke, recommandé par l'Astronome royal,  est chargé d'observer l'éventuel retour d'une comète uniquement visible dans l'hémisphère sud . Silk, devenu entre temps capitaine-lieutenant, fait aussi parti du voyage.

"Comme un organe étranglé par un garrot, Rooke avait l'impression d'avoir été comprimé par toutes ces années de scolarité et de vie en mer. A présent, il pouvait enfin se dilater et combler l'espace qui lui convenait, quel qu'il fût. Dans ce lieu, avec ses pensées comme seule compagnie, il deviendrait la personne qu'il était vraiment, ni plus ni moins.
Lui-même. C'était un territoire aussi inexploré que celui où il se trouvait."

Effectivement, retranché dans son observatoire, une hutte sommaire à l'écart du reste des soldats et des prisonniers, Rooke a enfin trouvé sa place. Si la population locale, "les naturels" comme les nomment les Anglais, se montre dans un premier temps distante et observatrice, elle se voit bientôt contrainte d'entrer en contact avec les sujets de sa Majesté. De son côté, Rooke ne tarde pas à attiser la curiosité d'un groupe de femmes et d'enfants avec lesquels il entreprend de communiquer malgré la barrière de la langue. Fascination mutuelle, étrange étranger l'un pour l'autre, Rooke et une fillette nommée Tagaran se nouent d'amitié, chacun partant explorer le monde et le langage de l'autre.

"Le voyage de découverte dans lequel il venait de se lancer était d'une importance comparable, un voyage qui ne se contentait pas d'explorer la langue d'une race jusque-là inconnue, mais qui allait à l'intérieur du cosmos qu'ils habitaient : l'organisation de leur société, les dieux qu'ils vénéraient, leurs pensées et espoirs, leurs craintes et passions."

Transporté par l'enthousiasme de ces échanges, Rooke en oublierait presqu'il porte un uniforme, jusqu'au jour où un événement lui rappelle qu'un soldat se doit d'obéir aveuglément aux ordres.

 Que voilà un roman original ! Comme on voudrait qu'il dure encore un peu ! J'ai même été jusqu'à imaginer une suite, hautement improbable, où fusionneraient Daniel Rooke et Narcisse Pelletier (croisé ICI) !  Et avec quel talent son auteur nous dépeint l'évolution de ce petit lieutenant devenu grand ! Lui, le timide et le maladroit qui ne trouve pas les mots, le solitaire enfermé dans sa tour d'ivoire pour mieux se protéger de l'ombre de ses pairs, lui qui jusqu'alors se suffisait à lui-même, le voilà soudain pris d'un frénétique désir des autres, ces autres si semblables et si différents à la fois, le voilà heureux de constater que toutes les faiblesses qui l'éloignaient des ses congénères deviennent une force irrésistible qui le pousse enfin vers autrui. Et si, sous l'influence de son ami Silk, la fugace tentation de tirer gloriole d'être le premier déchiffreur d'une langue inconnue l'effleure un instant, il comprendra rapidement que la finalité de cette entreprise est ailleurs, bien au-delà des mots.

Mêlant adroitement fiction et réalité, l'auteur  nous offre un bien beau dépaysement littéraire et une habile réflexion romanesque autour des notions d'identité, d'altérité et d'intégrité, le tout servi dans une langue non dénuée de poésie. Une simple mais attachante histoire, celle d'une naissance d'un homme à lui-même ! A savourer, vraiment.

"Il n'y avait pas de débat possible avec les étoiles. Elles n'avaient que faire de la logique. Elles étaient merveilleusement indifférentes au dilemme du lieutenant Daniel Rooke, cette poussière de conscience. Sous la lumière éternelle des cieux, son scintillement de vie n'était pas plus important que les étincelles qui s'échappaient du feu."

L'avis de  Keisha 

 Le Lieutenant     Kate Grenville     Editions Métailié

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vendredi 10 février 2012

Du rififi en Normandie

9782353060542Mamie Hélène aime avoir les mains dans la farine et fabriquer de bons gâteaux qu'elle livre à domicile. Mais elle déteste les Vendredis 13. Comme celui-ci où, lors d'une livraison chez ses voisins, elle est témoin d'un assassinat en règle. Toute la petite famille Devauchelle décimée en sept minutes trente-cinq secondes. Mamie Hélène n'a pas besoin de réviser ses séries américaines pour comprendre qu'il s'agit d'un contrat en bonne et due forme. Et pour cause, Mamie Hélène n'est pas exactement ce qu'elle paraît, une fragile petite veuve qui arrondit sa maigre retraite à coup de rouleau à pâtisserie. Elle a eu une vie avant, trépidante, agitée, musclée et un mari qui lui a appris la prévoyance et les ficelles d'un drôle de métier.

Repérée par les auteurs du massacre, une course poursuite s'en suit le long de la côte normande pour ne s'achèver que 221 pages plus loin. Et ça m'a laissé le sourire aux lèvres car on s'amuse beaucoup avec Mamie Hélène. Aucun temps mort dans cette cavale du troisième âge à l'exception de la fin du roman qui, je trouve, se termine de façon trop abrupte, pff j'ai carrément eu le sentiment de me faire éjecter du bouquin ! 

"La femme était là, tout près. Le logiciel affirmait que son téléphone cellulaire se trouvait dans un rayon de moins de 100 mètres. Ils avaient bien fait de surveiller la gare. Le train était un moyen de se déplacer plus discret que l'avion. Il chercha des yeux une grosse mémère affolée tirant sa valise à roulettes. Une Mamie Hélène."

Voilà, c'est tellement invraissemblable, comme toujours avec cette auteur, que ça ne se raconte pas, ça se lit, un point c'est tout. Je suis une inconditionnelle de Brigitte Aubert aussi ne comptez pas sur moi pour en dire du mal. Pour celles et ceux qui ne la connaissent pas encore, je vous avais déjà présenté plus longuement un autre de ses livres ICI.

Et le billet d' YV, plus consistant que le mien, est par LA

Freaky Fridays      Brigitte Aubert      Editions la Branche


Et en face, de l'autre côté du Channel 

9782746730465

Dans un genre purement british, vous aimerez peut-être retrouver le style pince sans rire mais décomplexé de Willa March déjà croisé dans Meurtres entre soeurs et dans l'excellent Journal secret d'Amy Wingate.

Si vous êtes à la recherche de l'âme soeur et qu'un jeune veuf anglais, vivant dans un splendide manoir avec ses deux vieilles adorables tantines, tombe éperduement amoureux de vous, ne croyez surtout pas que c'est votre jour de chance, ne faites pas comme Clarissa, passez votre chemin.
Si malgré tout vous succombez et invitez votre meilleure amie juste pour le plaisir de la voir devenir verte de jalousie devant votre veine, bien fait pour vous.

"Lorsque Clarissa voit la maison pour la première fois, elle en a le souffle coupé. Le colombage, les tuyaux de cheminée en cuivre pur Tudor, les petits carrelages roses d'origine, les fenêtres à meneaux  et la grande porte de chêne la font soupirer d'aise.
- Oh, Thomas, dit-elle, les yeux humides. C'est absolument magique.
Thomas sourit avec gratitude."

Non, Thomas ne prendra pas Clarissa sur le capot de sa Ferrrrrari rouge, il a une Bentley. Et non, vous n'êtes pas dans un roman de la collection Harlequin. C'est juste un conte de fées machiavéliques, une histoire aussi invraisemblable que la précédente où les tantines Olwen et Gwyneth cachent sous un look Miss Marple une âme à la Rosemary's baby, version celtique.

J'emprunte la formule à CATHULU "grosses ficelles et sorcellerie païenne à deux balles, j'assume". Je l'ai moi aussi dévoré sans honte.

"- C'est injuste, soupire Clarissa.
Olwen et Gwyneth, postées devant la porte de la jeune femme, approuvent en silence la note de frustration qu'elles détectent dans sa voix et hochent la tête avec sagacité." 

Meurtres au manoir     Willa Marsh     Editions Autrement

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(porcelaines Yvonne Lee Schultz)

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lundi 9 janvier 2012

Le tonton d'Amérique

9782259212953Damien March, 35 ans, va sortir de sa routine de petit gratte papier à la BBC lorsqu'il reçoit en héritage la maison de Cape Cod léguée par un oncle oublié, Patrick, brutalement décédé. Cela va se révéler plus contraignant qu'il l'imaginait puisqu'une clause du testament stipule que cette maison, et ce qui se trouve à l'intérieur, doit rester en état.

S'il retrouve avec plaisir le lieu de ses vacances d'enfance, Damien découvre aussi  un véritable capharnaüm accumulé par son oncle tout au long de sa vie.

 "Un sacré personnage. Cela faisait de Patrick quelqu'un d'une étrangeté touchante, comme s'il était bizarre par choix, et non de ses propres compulsions. Au milieu des vitamines de la salle de bains, il y avait toute une pharmacie d'antidépresseurs. Paranoïaque, solitaire, dépressif chronique : on peut dire que c'était un sacré personnage."

Ne pouvant toucher à rien, Damien se lance dans l'exploration du bric à brac. Ecrivain ayant connu un bref succès, Patrick a laissé beaucoup d'écrits et de correspondance, et c'est entre tirelires et collection de sous-tasses que Damien va découvrir Les Confessions de Mycroft Holmes, manuscrit qui tente de faire la lumière sur le supposé frère de ce cher Sherlock. Comme un miroir sans tain, cette histoire va renvoyer à Damien une image de sa propre vie derrière laquelle s'en cache peut-être une autre.

"J'ai compris que les membres de la famille de Patrick avaient tous un peu peur de lui. Il les avait invariablement exclus et offensés. Si l'un d'entre nous lui avait rendu visite de son vivant, il se serait probablement réfugié dans une pièce du premier sans se donner la peine de descendre. Et les gens s'étaient mis à avoir peur de lui."

Publié pour la première fois en 2001, ce roman laisse entrevoir le talent de l'auteur pour brouiller les pistes et les identités de ses personnages. Celles dont il est question ici sont beaucoup plus classiques que dans Au nord du monde. Moins romanesque et moins surprenant que son épopée sibérienne, le procédé du roman à tiroirs fonctionne et entraîne le lecteur dans un labyrinthe familial sympathique où celui-ci, s'il est un brin futé, déniche facilement la sortie. On sent le goût de l'auteur pour les personnages excentriques et solitaires, et le tout m'a permis une balade agréable entre Londres et Cape Cod, de ce côté de l'Atlantique où je mets rarement les pieds !

Quelques avis CATHULU  CLARA KEISHA

Jeu de pistes     Marcel Theroux     Editions  Plon

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dimanche 16 octobre 2011

Crise de mères

51qWhIL4%2BjLCharlotte Dutilleul n'est qu'une petite fille lorsqu'éclate la guerre de 14. Turbulente, elle tente tant bien que mal de se conformer aux desiderata de sa mère, une femme rigide pour laquelle seule importe l'apparente perfection de sa famille offerte aux yeux des autres. Au cours d'une réception, deux événements vont marquer à jamais la fillette, un des deux sera passé sous silence face à l'énormité du second.  
Quelques années plus tard, la trépidante Charlotte, pour laquelle  on avait d'emblée tendance à éprouver une franche sympathie, s'est assagie, ravalant sa douleur et devient mère à son tour. Nicole naît d'une union sans amour et hérite du même caractère maternel. Mais les temps ont changé, les moeurs aussi. Nicole grandit à Saint-Germain des Prés et, contrairement à sa mère qui ne s'est pas opposée à la sienne, adolescente elle rue dans les brancarts... Les représailles seront féroces et la fin terrifiante.

Une traversée rapide de la première partie du XXe siècle et une galerie de mères et de filles sur trois générations font de ce court roman un condensé efficace des mécanismes qui conduisent à déclarer l'autre fou afin de maintenir l'équilibre familial.

Les petits sacrifices      Caroline Sers     Editions Le Livre de Poche

veracandidaEncore trois générations de femmes, mais dans un environnement et une atmosphère plus exotiques que précédemment, pour nous conter la lutte de quelques femmes face à leur destin. 
Ce pourrait être l'antithèse du livre de Caroline Sers. Là où tout n'est qu'apparence, froideur, rigidité, soumission, Véronique Ovaldé aborde la maternité et les relations mère-fille sous un angle à la fois tendre et cruel avec une fantaisie qui sied à merveille au cadre sud-américain de ce roman et une poésie qu'on lui connaissait déjà.

Je ne m'étendrai pas plus tant ce livre a été commenté.

Ce que je sais de Vera Candida     Véronique Ovaldé     Editions J'ai lu

41M2LWgrmoLDans la famille de la narratrice, la coutume veut que l'on se transmette de mère en fille une icône. La fille la reçoit de sa mère le jour de ses quinze ans, puis la famille lui cherche un mari. Mais Marthe fait une entorse à la tradition. Le jour des quinze ans de sa fille, cette dernière est déjà enceinte... Marthe garde donc l'icône et n'en continue pas moins sa vie de patachon. Née en 1904 à Paris, elle fut élévée par ses grands-parents en Roumanie. Elle ne rejoindra ses parents en France qu'à ses trois ans. C'est une enfant déjà fantasque qui parle aux oiseaux et dont la mère est peu présente. S'en suit une adolescence, presque sans histoire, puis un mariage arrangé, sans amour mais avec beaucoup d'alcool, d'amants et d'enfants.
Femme avant d'être mère, Marthe aura une vie mouvementée mais saura cependant s'attacher l'amour de ses enfants, lesquels payeront beaucoup de pots cassés en flirtant avec la folie. Sans un sou, Marthe retournera finalement vivre chez sa propre mère avant de finir ses jours dans une maison de retraite où elle continuera à boire et à voyager dans sa tête trop pleine de souvenirs, plus souvent mauvais que bons. La narratrice recevra des mains de son père l'icône que Marthe n'avait pas voulu transmettre.

Un très beau tableau de famille, entre grandeur et décadence, déracinement et intégration. Un émouvant portrait de femme et un tendre hommage d'une petite-fille à sa grand-mère.

Tâche de ne pas devenir folle      Vanessa Schneider     Editions Points

sobibor

De la folie intime à la folie à l'échelle humaine, il n'y a qu'un pas que Jean Molla franchit avec talent pour nous conter l'histoire d'Emma, souffrant d'anorexie. A force de ténacité, elle parviendra à faire émerger son identité de femme d'un embrouillamini familial des plus sombres.
Si c'est sa grand-mère qui détient la clef des nombreuses questions qu'elle se pose, c'est seule qu'Emma devra trouver les réponses au risque de chambouler la respectabilité de sa famille.

Encore un cas d'école, car outre l'aspect romanesque de ce roman joliment mené, on trouve là encore une excellente illustration de ce que vient colmater la pathologie mentale. Si elle s'ancre dans le présent, elle s'enracine toujours dans les générations précédentes et véhicule souvent ce qui ne peut se dire. Ici, elle s'attaque au corps et renvoie, comme un miroir, l'image de celui d'Emma, décharné, à ceux, squelettiques aussi, qui hantaient les camps nazis.
Un autre endroit  où on en parle

Sobibor      Jean Molla      Editions Folio

41in9y%2BTfCLOn a souvent des surprises lorsqu'on se rend sur les tombes de ses ancêtres. Il y a parfois un petit quelque chose qui cloche dans les dates. C'est ce qui arrive à Leonora qui s'aperçoit, lors d'une visite au mémorial de Thiepval près d'Amien où sont enterrés de nombreux soldats britanniques tombés durant la bataille de la Somme, qu'elle ne peut pas être la fille de son père .

Révélations, rebondissements, meutre, Leonora devra, elle aussi, batailler dur pour connaître la vérité. Après les grands-mères, les mères, les belles-mères ! Celle de Leonora détient-elle la clef du mystère ? En tout cas c'est un morceau central du puzzle...

 Entre roman historique et roman des origines, ce livre, malgré quelques longueurs, tient son lecteur en haleine jusqu'à la dernière page.

Par un matin d'automne     Robert Goddard      Editions Le Livre de Poche    

 

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dimanche 24 avril 2011

Atmosphère

9782841114061Gwenni Morgan grandit dans un petit village du Pays de Galles à la fin des années 50. Elle observe le monde adulte du haut de ses douze ans et celui-ci ne semble guère l'enchanter, contrairement à celui qu'elle rejoint la nuit venue où, entre veille et sommeil, elle s'entraîne à voler au-dessus du village. Elle entretient ce don au grand dam de sa mère qui craint pour la réputation de Gwenni que l'on qualifie déjà de fillette un peu bizarre.

"Quand on monte très haut dans le ciel, on peut entendre la terre fredonner. C'est comme un enchantement, on n'a plus envie de redescendre."

Il faut dire que Gwenni a un imaginaire en perpétuelle ébullition... Elle donne vie à de curieux visages incrustés dans les murs, anime les pichets qui trônent sur les étagères ou les étoles de renard qui reposent sur les épaules de certaines villageoises. Elle aime également à se réfugier dans les romans policiers que lui prête sa tante. Aussi, lorsque le mari de Mrs Ewans disparaît, elle ne peut s'empêcher de fouiner partout d'autant plus qu'elle est persuadée d'avoir aperçu son cadavre lors d'une de ses virées nocturnes. Mais à trop fouiller, Gwenni va soulever des secrets qu'elle était loin d'avoir imaginés. 

L'intrigue policière passe vite au second plan pour laisser place à un roman d'atmosphère. Atmosphère humide de l'Angleterre rurale enveloppée de brume et sur laquelle règne encore l'esprit druidique celte. Atmosphère confinée des intérieurs saturés d'effluves de sandwiches au concombre ou de sauce à la menthe, tandis que sur un coin de poêle une bouilloire attend toujours prête pour le thé. Atmosphère prude et pudibonde que la religion fait peser jusqu'à la folie sur les habitants. Et enfin, celle de l'enfance qui s'échappe et qu'une fillette appréhende de quitter. Gwenni élève alors un rempart de petites phobies destiné à la protéger du monde compliqué des adultes, réveillant en cela nos peurs de petites filles, nos interrogations et nos explications parfois farfelues. 

On retrouve dans ce joli roman tout ce que les enfants sont capables de mettre en place pour faire de la triste réalité un monde merveilleux, et nous suivons Gwenni, telle une Alice sautillante, dans sa lecture de l'univers où ses meilleurs amis sont la nature, les livres, son chat et les gâteaux à la vanille.

"J'ai mis les six livres et les deux cahiers dans mon carton, sous mon lit, avec mes Camarades d'école, les romans policiers de Tante Lol, les aventures du Club des cinq que Tante Siân m'offre chaque année pour Noël, ma liste de mots préférés du dictionnaire de l'école et mes trois carnets de dédicaces, le bleu, le vert et le rouge."

Un livre en forme de balade initiatique, entre réalisme et poésie, à l'instar de la couverture en relief et d'un titre qui donnent envie de s'envoler et de retrouver le monde de notre enfance.

Lecture en partenariat avec  logobob01 que je remercie pour cette sympathique découverte.     

 La terre fredonne en si bémol      Mari  Strachan      Editions NiL

 

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jeudi 14 avril 2011

Attachements

000888400Quoi de mieux qu'une vieille voisine excentrique pour se tirer d'une déprime conjugale ?
Bien malgré elle, Georgie va en faire l'expérience et se transformer en ange gardien, celui de Mrs Shapiro qui, lorsqu'elle ne traîne pas clope au bec en robe de chambre et gros chaussons Roi Lion, sait se montrer très séductrice. 

"Elle était à l'âge où l'on porte des bottines extra-larges à scratch, mais elle trottinait comme une reine de l'élégance, coquettement perchée sur des escarpins à bouts ouverts, d'où émergeait l'extrémité crasseuse de ses chaussettes d'un blanc douteux."

Mrs Shapiro a aussi la chance d'être propriétaire d'une grande maison à Londres, bâtisse évidemment très convoitée par des agents immobiliers à l'affût de vieillards fragilisés qu'ils rêvent d'envoyer fissa au mouroir afin de réaliser de juteuses opérations... Sans famille, et vivant dans un taudis indescriptible avec ses sept chats, Mrs Shapiro est le parfait pigeon. Mais c'est sans compter sur la solidarité qui va s'établir entre les deux femmes et quelques autres personnages tout aussi originaux dont le sympathique Mr Ali.

La personnalité de cette vieille dame indigne fait tout le charme de ce roman, son accent, ses petites manies culinaires et autres, son amour des chats, ainsi que son passé un peu trouble. Car comme tout un chacun, Mrs Shapiro camoufle dans son capharnaüm londonien quelques secrets bien gardés que cette fouineuse de Georgie va se faire un plaisir de découvrir. Ce sera aussi pour elle l'occasion de se confronter à l'histoire d'autres cultures, de revenir sur celle de sa famille sous l'ère thatchérienne et d'appliquer aux êtres humains les théories techniques de la colle et les adhésifs, sujets sur lesquels elle planche parallèlement pour une revue.

"Parfois, quand j'essaie de comprendre ce qui se passe dans le monde, je me surprends à penser à la colle. Chaque adhésif interagit à sa manière avec les surfaces et l'environnement. (...) Vendredi, j'étais devant mon ordinateur, méditant cette profonde dualité philososphique, quand une idée subtile s'est fait jour dans mon esprit. Ce qu'il me fallait pour entrer en contact avec Mrs Shapiro, c'était un agent de durcissement. Et quoi de plus dur que Mr Wolf ?"

Souvent au bord du drame, l'auteur opte définitivement pour la pirouette et l'humour  afin de survoler pêle-mêle les thèmes les plus graves ( le sionisme, les grèves des mineurs anglais) comme les plus légers (dont un roman dans le roman dont on se réjouit de ne pas connaître la fin). Ce qui donne au final un livre sympathique et distrayant que l'on pourrait situer entre Pancol et Gavalda, et qu'on a très envie de retrouver sur un grand écran dans une comédie dont les Anglais ont le secret.

2693581074  Merci  ! 

Des adhésifs dans le monde moderne     Marina  Lewycka     Editions des Deux Terres

 

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jeudi 10 mars 2011

Pestitude

9782253157533Edwin et Maureen ont chacun une fille quand ils se rencontrent après leur veuvage respectif.
Les fillettes n'apprécient guère ce remariage mais comprennent assez vite qu'elles ont plutôt avantage à s'allier pour le confort de leur petite vie. Tout va donc bien jusqu'au jour où une troisième laronne pointe son nez. Cette petite soeur va sceller l'alliance entre Livy et Emmy, pour le meilleur et pour le pire, tandis que toute la famille s'installe à la campagne chez la grand-mère qui carbure au gin sur ses vieux jours.

"Elle rit joyeusement, dans l'espoir d'égayer un peu la pauvre vieille dame, qui est devenue assez bizarre depuis la mort de son mari. Sa mère continue de la toiser, du regard mélancolique de la femme ménopausée."

Après deux tentatives pour se débarasser de cet petit être vagissant qui rend gagas les parents, Livy et Emmy se résolvent à entrer dans l'adolescence quand Pamela débarque d'Amérique, une tante plutôt turbulente qui ne prête aucune attention à Rosie mais prend délibérément le parti de Livy et d'Emmy. Jusqu'au jour fatal où les adolescentes fêtent la fin du lycée, fête d'où est évincée Rosie qui n'est qu'une gamine. Entre temps, la gamine a appris à diviser pour mieux régner.

"Rosie, postée derrière les portes et les doubles rideaux, observe et écoute ; c'est une ombre sur le palier, qui surprend des secrets échangés à mi-voix ; c'est un bruit de pas feutré dans le couloir mal éclairé près du téléphone. Une fois la fête passée, l'harmonie entre Livy et Emmy commence à se déliter. Des secrets sont éventés..."

Et la vengeance de Rosie sera terrible. Elle leur pourrira la vie, mais Livy et Emmy tiendront toujours bon et se serreront encore les coudes  quand sonnera l'heure de la retraite...

"- Emmy, nous, on était prêtes à la tuer par jalousie.
- Mais on avait dix ans, s'insurje Emmy. Je veux bien admettre qu'elle ait fait tout ça à l'époque par dépit, mais pourquoi ce coup de téléphone maintenant qu'elle en a quarante-cinq ? Tu ne vas pas me dire qu'elle est toujours jalouse de nous !"

Un vrai festival de pestitude made in England, cinquante ans d'humour grinçant, drôle, noir, cynique à souhait, en 243 courtes pages.
Par l'auteur du  Journal secret d'Amy Wingate.
Et on se réjouit de savoir que cette Anglaise, qui a commencé à écrire à 50 ans, a à son actif   une vingtaine de romans. Passant allègrement de la haine à l'amour, " Entre rires et larmes" et "Une semaine en hiver" sont publiés chez Pocket sous le nom de Marcia Willet.
On attend la traduction des autres de toute urgence, merci.

Cathulu et Keisha ont beaucoup aimé. D'autres avis à consulter chez  Kathel  qui n'a pas apprécié plus que ça.

Meurtres entre soeurs      Willa  Marsh      Editions  Le Livre de Poche

 

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