mercredi 19 septembre 2018

Bande de nazes

mengeleLa traque romancée d'un des médecins d'Auschwitz qui, à ma grande surprise, n'a débuté qu'en 1959. Naïvement, on aurait été en droit de croire que son nom figurait en bonne place sur les listes des criminels de guerre recherchés par les Alliés dès la fin du conflit. Que nenni, l'heure est à la reconstruction, les Américains s'engage dans la Guerre froide débutante, la RFA opte pour "la reconnaissance du droit à l'erreur politique, amnistie pour les victimes de la dénazification, cohésion nationale, amnésie générale...".

Arrivé en Amérique du sud en 1949, après avoir pourtant séjourné dans un camp de prisonniers américain, Josef Mengele va mener la belle vie avec ses petits copains grâce à la complicité de Perón, alors au mieux de sa forme, qui voyait le fascisme comme un bon compromis entre communisme et capitalisme..."Alors, en attendant que la guerre froide dégénère, Perón devient le grand chiffonnier. Il fouille les poubelles d’Europe, entreprend une gigantesque opération de recyclage : il gouvernera l’Histoire, avec les détritus de l’Histoire. Perón ouvre les portes de son pays à des milliers et des milliers de nazis, de fascistes et de collabos ; des soldats, des ingénieurs, des scientifiques, des techniciens et des médecins ; des criminels de guerre invités à doter l’Argentine de barrages, de missiles et de centrales nucléaires, à la transformer en superpuissance."

Mengele sera cependant repéré dès 1954 par un ancien combattant communiste autrichien, mais le mandat d'arrêt ne sera émis qu'en 1959, alors qu'en 56 il récupère, en toute légalité et sous sa véritable identité, un passeport ouest-allemand, revient en Allemagne après un petit séjour suisse, où il retrouve son fils Rolf pour faire du ski (on croit rêver), avant de regagner ses pénates sud-américaines. Le Mossad se lance alors sur sa trace, mais les Israéliens ont beaucoup d'autres chats à fouetter tout au long des années 60. Occasions manquées, complicités de différents dictateurs sud-américains, appuis familiaux et lenteurs administratives gangrenées allemandes, grosses aides financières à l'appui, Argentine, Paraguay, Brésil, Mengele passe la seconde moitié de sa vie à fuir mais s'en tire toujours, jusqu'à sa mort en 1979 sur une plage brésilienne.

Je me demande toujours comment vivre quand on est l'enfant d'un tel personnage. Rolf Mengele avait revu son père au Brésil en 1977. Le dialogue n'avait pas été franchement cordial. "Toi, mon fils unique, tu crois à toutes les saloperies qu'on écrit sur moi ! Tu n'es qu'un petit bourgeois, influencé par ton idiot de beau-père, tes études de droit et les médias, comme toute ta génération merdeuse. Cette histoire vous dépasse, alors foutez la paix à vos aînés, et respectez-les. Je n'ai rien fait de mal, Rolf, tu m'entends ?". Rolf exerce le métier d'avocat sous le nom de son épouse, il ne fut jamais condamné, tout comme le reste de la famille, pour délit d'assistance à criminel.

Un livre intelligent au ton vif et concis, extrêmement bien documenté, ne se complaisant pas dans le récit des atrocités commises par cet homme qui, comme beaucoup de ses semblables, a bénéficié d'un régime lui permettant de cultiver sa mégalomanie, pour finalement mourir en homme libre, mais enfermé dans sa paranoïa.  On ne va pas le plaindre..

Lu d'une traite, confondant mais passionnant !

Sylire l'a écouté et apprécié.

La disparition de Josef Mengele     Olivier Guez     Editions Le Livre de Poche

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vendredi 31 août 2018

Déjà fin Août

music_instr_020 Un petit clin d'oeil musical pour clore ce mois consacré à l'Allemagne. En dehors des compositeurs et chanteurs classiques, je ne connais pas grand chose à la scène musicale allemande. A part Marlène Dietrich et Nina Hagen, seule la voix d'Ute Lemper m'est familière. Je vous invite donc à l'écouter dans la célèbre "Complainte de Mackie". On pourrait croire qu'il s'agit d'un standart américain tant ce morceau a été repris outre-atlantique (Louis Amstrong, Ella Fitzgerald, Frank Sinatra etc...). Extrait du célèbre Opéra de quat'sous, écrit en 1928 par Bertolt Brecht sur une musique de Kurt Weill. La république de Weimar et sa richesse culturelle n'avaient plus que quelques années à vivre avant que ne s'abatte sur la démocratie le rideau hitlérien.

 

 

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mardi 28 août 2018

Ostalgie

La-fille-qui-venait-d-un-pays-disparuSaskia Hellmund avait quinze ans en 1989 lors de la chute du Mur. Elle vivait près de la frontière bavaroise à Römhild, en Thuringe, le long du rideau de fer, côté RDA. On pourrait s'attendre à de la joie, de la reconnaissance, au lieu de quoi, l'auteure s'autorise à livrer sa tristesse, sa colère, sa gueule de bois des lendemains qui chantent, et à revendiquer sa souffrance face à la perte des valeurs et des acquis avec lesquels elle a grandi, balayant d'un coup son enfance.

"La chute du mur a détruit un huis clos. Ceux qui y ont été enfermés se sont réveillés dans un ailleurs où ils ont douloureusement appris que leur façon de voir et de faire les choses ne comptait plus. Ils se sont retrouvés en porte-à-faux, anachroniques, ridicules. Inadaptés à leur entourage."

Comme nombre de ses compatriotes, l'auteure pensait qu'on allait réformer la RDA, la vie comme avant mais la liberté en plus. Mais la réunification, réalisée à la va vite contrairement au plan initial, va précipiter le désenchantement. Lors des élections de mars 1990, le puissant CDU n'a pas permis aux petits partis d'opposition de défendre l'idée d'une période de transition plus longue, "le vote du ventre" l'a emporté et le pays a disparu.

La RFA a démantelé les entreprises, enrichissant au passage le patronat ouest-allemand, laissant dans certaines régions près de 20% de la population au chômage, population qui n'a alors que faire des nouveaux D-Marks qui lui permettent à peine de survivre plutôt que de profiter de denrées si longtemps convoitées. Pouvoir d'achat et économies divisés par deux, dépeuplement des zones rurales, aides sociales,  apparition de la délinquance, aînés et jeunesse déboussolés, repli sur soi, l'équation est classique. 

"On considérait tous les Allemands de l'Est déformés par un système corrompu, inadaptés à la démocratie, inadaptés au libre marché. Qu'ils avaient tous besoin d'être rééduqués. Ainsi,  tout un peuple dut avoir honte de son passé. Il était forcé de jeter du jour au lendemain ses connaissances et son savoir-vivre pour reproduire les schémas habituels de l Ouest."

La jeune fille a 16 ans, elle doit choisir une orientation professionnelle, chose impensable puisqu'avant le système décidait pour vous, mais elle se retrouve complètement désorientée face à des filières qu'elle ne connaît pas, des diplômes inconnus, les anciens n'ayant pas d'équivalence ou n'existant plus, elle fait partie de "la génération sans tuteur". Seul avantage pour elle, plus de performances sportives exigées, ni de service militaire et de maniement de fusils.

Si beaucoup de ses compatriotes se saisissent de ces nouvelles opportunités, les plus aventureux, les plus qualifiés, elle, elle pense quand même au suicide. Plus tard, elle finira aussi par partir à l'Ouest mais ne s'y sentira jamais à sa place. Alors tant qu'à être étrangère, elle pousse encore plus loin, jusqu'à la pointe de l'Europe et s'installe en Finistère où elle se sent en résonance avec le peuple breton et son fort sentiment d'appartenance qui remplace celui qu'elle a perdu.

Si elle ne glorifie pas la dictature est-allemande, lui reprochant principalement l'absence de libertés individuelles, elle regrette la solidarité qui existait alors, et rejette l'idéologie capitaliste et consumériste qui est devenue la norme. "Il y a 25 ans, les personnes dans la rue ont risqué leur vie. Pour se retrouver dans un supermarché géant ?" Les différences de mentalités et de convictions restent prégnantes, les familles séparées, passées les joies des retrouvailles, ont parfois du mal à se ressouder et les Ossis se sentent souvent discriminés. Le mur est tombé mais reste dans les têtes.

Elle retourne dans sa petite ville en 2009 et 2014. Il lui faudra attendre ce second voyage pour trouver que les choses se régulent un peu, les gens reprennent en main leur destin, moins de chômage, moins de jeunes désoeuvrés, reprise de la natalité. "Il fallait 25 ans. Il fallait une nouvelle génération. Il fallait beaucoup de patience et d'endurance. Il n'y a plus ce parfum de désespoir qui flottait partout autrefois. Qui a fait que j'ai quitté mon pays, qui m'a fait fuir pour pouvoir vivre."

 Ecrit en français, il s'agit d'un joli texte, simple, touchant et courageux pour rendre un hommage douloureux à un pays qui a dû se réinventer pour ne pas disparaître complètement.

Ce sera ma modeste contribution au Défi littéraire de Madame lit pour ce mois consacré à l'Allemagne.

La fille qui venait d'un pays disparu     Saskia Hellmund     Editions Les Points sur les i

 

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lundi 2 avril 2018

Le pays de 6h35

CVT_Zinc_8414Si vous n'êtes pas Belges, qui a déjà entendu parler du village de Moresnet ? Et par où commencer son histoire ?

En 1526, alors que Paracelse remarque ce dépôt de cristaux argentés et de forme acérée au fond d'un four et qu'il nomme Zink (zinken signifie pic en allemand), venant ainsi de découvrir un huitième métal ?

En 1816, quand, suite à la défaite de Waterloo, le congrès de Vienne redessine les frontières de la Prusse et du Royaume-Uni des Pays-Bas sans parvenir à trouver un accord sur un minuscule territoire de 3,44 kilomètres carrés à cause de la présence d'une mine de zinc que chacun revendique ?

En 1903, année où Maria Rixen, servante à Düsseldorf dans la famille Hütten et chassée car enceinte du maître de maison, va se réfugier à Moresnet où elle accouche de son fils Joseph, qui deviendra Emil après son adoption par la famille Pauly ?

Dans un habile maillage, l'auteur va conjuguer ces trois aspects de l'histoire avec pour fil conducteur la vie d'Emil Rixen, né sur ce curieux îlot qu'est Moresnet-Neutre.

"Sans avoir déménagé une seule fois de sa vie, il a été successivement citoyen d'un Etat neutre, sujet de l'Empire allemand, habitant du Royaume de Belgique et citoyen du Troisième Reich. Avant de redevenir Belge, ce qui sera son cinquième changement de nationalité.(...) Il n'a pas traversé de frontières, ce sont les frontières qui l'ont traversé."

Moresnet-Neutre est une enclave entre Moresnet-Belge et Moresnet-Prussien. En 1816, 250 habitants occupent "la capitale", un hameau d'une cinquantaine de maisons nommé Kelmis ou La Calamine, selon la langue utilisée, situé dans la vallée de la Gueule. En 1903, à la naissance d'Emil, 3433 habitants sont recensés, essentiellement des mineurs. C'est bien connu, le provisoire souvent s'éternise, et les aléas géopolitiques des différents acteurs ont fait perdurer cette situation. C'est ainsi qu'au fil du temps, cette bourgade se voit dotée d'un conseil communal par tirage au sort, très peu d'impôts, pas vraiment de langue ni de monnaie officielles, on les parlait et acceptait toutes, pas de scolarité ni de service militaire obligatoires, pas de justice, pas de douane. Par contre, un drapeau et une médaille existaient, un timbre poste a même été édité. Et comme la justice, l'heure était un vrai casse-tête !

"Le territoire neutre était dans le fuseau horaire de Paris, tandis que de l'autre côté de la route, on se réglait sur l'heure de Berlin. Et pour tout arranger, les pendules néerlandaises avaient de surcroît vingt minutes d'avance sur les belges, car avant l'apparition de liaisons ferroviaires internationales, l'heure était encore une affaire locale."

Bien évidemment, cette situation de neutralité prête au développement de la contrebande, sans compter que le délit d'îvresse n'existant pas, cafés et distilleries prolifèrent, ce qui attire une faune pas toujours recommandable, "Tous ceux qui avaient quelque chose à se reprocher venaient s'y réfugier". Afin de contrer cet état de fait, la direction de la mine instaure un paternalisme qui permet de développer école, habitat, dispensaire, caisse d'épargne, église ou temple protestant, fanfare et chorale, guildes et clubs. Enfin, comble de surprise, c'est à Moresnet-Neutre que l'Espéranto est intronisée langue officielle de ce drôle de territoire !

Le 4 Août 1914, tout bascule pour les habitants et 1919 verra Moresnet-Neutre disparaître au profit du Moresnet-Belge. Mais l'histoire ne s'arrête pas là, notamment celle d'Emil Rixen que je vous laisse découvrir.

J'ai été littéralement happée par cette lecture et cette découverte d'un pan d'histoire dont j'ignorais absolument tout. Un livre qui fait revivre cet Etat unique grâce au travail de recherche de l'auteur mais aussi de par les témoignages de quelques anciens et descendants de ceux qui ont connu cette étrange époque. Un livre qui donne à réfléchir, intelligent, passionnant, qui se lit comme un roman.

C'était ma première contribution pour le mois belge du Défi littéraire de Madame lit.

Zinc    David van Reybrouck  (traduit du néerlandais (Belgique) par P. Noble)   Editions Actes Sud

 

moresnet

"Les frontières orientale et occidentale ressemblaient aux aiguilles d'une montre qui indique         six heures  moins vingt-cinq."

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mardi 13 février 2018

La vie en rouge

51e+rZjlJtLBerlin-Est, Février 1975. Le corps d'une adolescente est retrouvé au pied du "Rempart antifasciste" comme l'on nomme sobrement le Mur côté RDA. Problème, tout laisse à croire que, contrairement au scénario habituel, la jeune fille a été abattue alors qu'elle fuyait l'Ouest. Lorsque que Karin Müller, lieutenant de la Kripo (Kriminalpolizei), arrive sur place, la Stasi est déjà sur le coup en la personne de Klaus Jäger. Ce haut gradé a déjà tiré des conclusions officielles, il demande à Müller de les corroborer et lui propose un marché non négociable, la Kripo garde le contrôle de l'enquête à condition de ne pas nuire à l'idéologie socialiste...

"La victime a donc réussi à escalader un mur de quatre mètres de haut, à traverser la piste de contrôle, à échapper aux chiens de garde et aux gardes-frontières est-allemands avant d'escalader un autre mur de quatre mètres - le tout sous une pluie de balles venue de l'Ouest ? résuma Müller, espérant que son incrédulité ne sonnait pas comme un sarcasme pur et simple."

Parallèlement à l'enquête, nous découvrons en mer Baltique l'île de Rügen et surtout Prora, ancienne station balnéaire conçue par Hitler pour les travailleurs du Reich, qui abrite désormais une maison de correction pour mineurs. Nous faisons connaissance avec deux adolescentes, Irma et Beate, qui y sont déjà retenues neuf mois avant que ne débute l'enquête de Müller à Berlin. Inutile de dire que la vie qu'elles y mènent est plus proche de l'univers carcéral que du centre de villégiature. Gottfried, professeur et mari de Karin Müller, peut en témoigner puisqu'il y a été enseigner quelques mois car " banni pour n'avoir pas su instiller assez de fanatisme partisan à ses élèves berlinois ".

Müller, bonne citoyenne, fière de son pays et camarade lieutenant reconnue, aura fort à faire pour concilier sa loyauté au régime et ses convictions professionnelles et personnelles, d'autant plus que Klaus Jäger, personnage trouble et énigmatique, joue le chaud et le froid avec elle. Mais n'en va-t-il pas de même avec ses collègues, ses voisins, son mari ? Stasi quand tu nous tiens !... Les flics eux-mêmes ne sont pas à l'abri.

Que voilà un polar instructif ! C'est tout un mode de vie et de pensée que nous offre David Young. Bien qu'anglais, il a su à merveille récréer l'ambiance pesante et grise de la capitale est-allemande grâce aux nombreux petits détails spécifiques dont il parsème son récit, les incontournables Traban et Wartburg, le Vita Cola et les cornichons du Spreewald, l'emblématique tour de la télévision et l'Alexanderplatz, le jeu Pebe et l'appareil photo Praktica, la pollution due au chauffage au charbon, les montures de lunettes et les regards fuyants, les rassemblements dans les églises comme lieux de protestation, les réflexes quand on sort ou entre quelque part etc...  Une atmosphère de suspicion qui oblige à une gymnastique mentale permanente, qui colle à la peau et dont souvent les responsables ne se cachent même pas, car tous les moyens sont bons pour vous faire passer de l'autre côté au nom de la Sécurité de l'Etat. Le quotidien des maisons de correction, hélas, n'échappe pas à la règle. 

Il y a quelques semaines, le journal Ouest-France publiait justement un article concernant les archives de la Stasi qui ont été déchirées à la main, tant les broyeurs de papier ne suffisaient plus, entre Novembre 89 et Janvier 90.  Impressionnant

 

Stasi Child    David  Young   (traduit de l'anglais par Françoise Smith)   Editions 10/18

 

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dimanche 4 février 2018

Mysterium Tremendum

Chimie-des-larmesTrouvé chez un bouquiniste, attirée que je fus par une couverture sensuelle, un joli titre et une 4ème prometteuse, je me voyais déjà tourner frénétiquement les pages de ce bouquin, prête à déguster avec gourmandise cette histoire d'horlogerie et d'automate, de 1854 à nos jours, entre Londres et la Forêt-Noire. Et bien, je suis restée sur ma faim.

Catherine Gehrig travaille au musée de l'Horlogerie de Londres, son collaborateur et amant vient de mourir, elle souffre de devoir vivre son deuil en secret. On lui confie la tâche de restaurer un automate datant du milieu du XIXe siècle. En 1854, Henry Brandling quitte son Angleterre natale pour rejoindre la ville de Karlsruhe et s'enfonce dans la Forêt Noire, là où fut inventé le coucou. Il a laissé son fils gravement malade afin de trouver les meilleurs horlogers capables de fabriquer un automate sophistiqué qui, seul, sauvera son enfant. Il s'agit d'une copie du célèbre canard digérateur de Vaucanson datant de 1744. Ce qui réunira ces deux personnages ? Les onze carnets rédigés par Brandling, narrant son périple et ses difficultés, que Catherine découvre dans les caisses renfermant les pièces détachées de l'automate retrouvé. Entre temps, le canard se transformera en cygne.

"Il avait prévu que quelqu'un l'observerait un jour à travers le trou de ver du temps, c'était certain. Il écrivait pour cette personne. Il ne cessait de penser au moment où la chaîne ferait bouger le cygne qu'il s'entêtait à appeler "mon canard"."

J'ai trouvé les personnages antipathiques. Je n'ai ressenti ni compassion pour cette femme en deuil aux agissements souvent étranges, ni compréhension pour cet homme se lançant dans une quête hasardeuse tout en craignant de ne pas revoir son fils vivant. Leurs réactions violentes, leurs jérémiades et lamentations m'ont agacée, et je suis restée hermétique à la chimie qui s'opère entre les deux protagonistes de cette histoire par delà les siècles . Le climat de manipulation qui flotte aussi bien à Londres qu'au fin fond de la Forêt Noire m'a mise mal à l'aise et irritée. Le récit est souvent confus, et les ponts entre présent et passé n'ont pas réussi à me passionner. Bref, un vrai raté, c'est sans doute ça le Mysterium tremendum ! Seule note positive, j'ai appris quelques rudiments en matière d'orfèvrerie et de mécanismes propres à ces curieuses créatures que sont les automates. Et maintenant, je sais ce qu'est la leucine encéphalique...

"Il m'a dit que les larmes produites par les émotions sont d'une autre composition chimique différente de celle des larmes dont nous avons besoin aux fins de lubrification. Ainsi, a-t-il expliqué, mes honteux petits mouchoirs contenaient maintenant une hormone participant au processus de satisfaction sexuelle, et une autre qui faisait diminuer le stress; avec, enfin, un puissant anti-douleur naturel."

Quelques avis plus favorables sur BABELIO

La chimie des larmes  Peter Carey  (traduit de l'anglais par P. Girard)  Editions Actes Sud

                               

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samedi 21 avril 2012

Philosophons à Venise...

9782081247475Arthur Schopenhauer quitte Leipzig en 1818 fâché contre son éditeur qui retarde encore la parution de son traité de philosophie. En voiture postale, il prend la route de Venise avec dans sa poche une lettre de Goethe qui l'introduira dans le cercle du poète Lord Byron, lui-même installé dans la Sérénissime alors sous le joug de l'empire autrichien.
Il rencontre sur sa route le fantasque Fidelis von Morgenrot avec lequel il se lie d'amitié. Celui-ci s'en revient d'Orient avec un goût prononcé pour l'opium, les brahmanes et les Upanishads. Or, Schopenhauer a lui aussi était fortement impressionné par la lecture de ces textes sacrés au point qu'il s'en est inspiré pour asseoir certaines de ses théories philosophiques.

"Fidelis fabulait déjà de nouveau : Les yeux s'ouvrirent : des yeux bondit un regard, et du regard naquit le soleil ; et il le répéta plusieurs fois.
Mais oui, ce sont bien mes paroles, jubila Schopenhauer, vous ne connaissez ni un soleil ni une terre, vous connaissez seulement un oeil qui voit un soleil, et une main qui touche une terre. Tout ceci est seulement votre représentation. Rien que de la représentation. Tout est représentation ! "

Lorsque le mot "brahmanes" tombe dans les oreilles des espions du gendarme de l'Europe, l'influent Metternich, Schopenhauer est dès lors dans l'oeil de mire des Autrichiens, ne fréquenterait-il pas des proches des Carbineri locaux, ces mystérieux agitateurs politiques. De là à penser que les brahmanes pourraient mettre en danger le pouvoir autrichien en Italie, il n'y a qu'un pas ! Schopenhauer devient persona non grata mais ne s'inquiète pas pour si peu, il est tombé amoureux de la belle Teresa, souffleuse de verre sur l'île de Murano, et fréquente le peuple des canaux, dont le célèbre gondolier de Lord Byron, Tita, qui lui apprendra à manoeuvrer les gondoles.

Si comme moi vous préférez la philosophie lorsqu'elle est romancée plutôt qu'enfermée dans l'austérité des manuels, peut-être aimerez-vous ce livre léger et drôle qui m'a permis de faire connaissance avec ceux qui n'étaient jusque là que des noms, Schopenhauer et Lord Byron. Les chapitres alternent les rencontres dans une Venise hivernale et pittoresque de ce début de XIXe siècle, mais nous entraînent aussi à Weimar où vivent la mère et la soeur de Schopenhauer avec lesquelles il entretient des relations compliquées.Voilà un tableau plus ou moins fidèle à la réalité mais qui s'appuie néanmoins sur des faits authentiques. A partir d'expériences et d'anecdotes dont Schopenhauer est l'acteur ou le témoin l'auteur jette des ponts vers la pensée originale de ce philosophe. De caractère plutôt bougon et virulent en son temps, la reconnaissance de son oeuvre et la valeur des ses théories ne vinrent qu'après sa mort mais influencèrent nombre d'auteurs, notamment Hermann Hesse. J'ai refermé le roman un petit peu moins inculte...

"Le matin, il allait souvent à la Fondamenta Nuova pour contempler le gris et voir comment la lagune, le brouillard et les nuages se disputaient pour lui donner sa meilleure expression : les nuages lui conféraient la forme, l'eau de l'éclat, le brouillard de la profondeur. Quand alors des bateaux, collier de perles noires, passaient sur San Michele derrière une gondole funèbre, tandis que retentissait toujours faiblement la clochette des morts, plus d'un sans doute aurait sombré dans la tristesse, au moins dans la mélancolie. Or, Schopenhauer goûtait ce monde indécis et sans ombres ; on était bien pour penser, en lui, et sur lui, et sa peinture en grisaille disait l'absence de tous extrêmes et le règne de l'équilibre."    

Le Monde est dans la tête      Christoph Poschenrieder     Editions Flammarion


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mercredi 18 avril 2012

Un pavé

9782246739715En 1982, Brejnev vient de s'éteindre à Moscou,  Iouri Andropov lui succède et la RDA ne sait pas encore qu'elle entame la dernière ligne droite qui la verra bientôt foncer droit dans le Mur. Mais en attendant, non loin de la frontière tchécoslovaque, à Dresde vivent quelques habitants que l'on pourrait qualifier de privilégiés, puisque certains ont des postes respectables et fréquentent à l'occasion "la Rome orientale", comme on appelle cet îlot suspendu au bout d'un pont bien gardé, et qui abrite la nomenklatura locale.

"Aux mâts qui se dressaient à droite du point de contrôle, les drapeaux battaient mollement : le rouge, avec le marteau et la faucille, le noir-rouge-or avec le marteau, le compas et la couronne d'épis, le bleu avec le soleil qui se levait en son centre, un blanc avec les portraits stylisés de Marx, Engels et Lénine. Les sentinelles postées à côté des mâts regardaient fixement, droit devant, en présentant leur kalachnikov. Ces visages semblaient parfaitement impassibles et pourtant, il le savait, ils observaient le moindre de ses mouvements. Il sentit aussi le regard du capitaine derrière le miroir sans tain du poste de contrôle, celui qui donnait sur la place."

C'est le cas de Meno Rhode, correcteur pour les Editions de Dresde, de son beau-frère Richard Hoffman, médecin-chef et chirurgien réputé, d'Anne, son épouse et de leur deux enfants, dont Christian leur fils aîné. Si le roman tourne autour de ses quatre personnages principaux, l'auteur nous offre aussi un foisonnement de portraits divers et variés qui composent ce microcosme  étonnant auquel se mêle la classe laborieuse. Car nous sommes dans "la bourgeoisie" d'un quartier résidentiel dont la Tour est le centre à partir duquel rayonnent la Maison des Mille Yeux, la Maison Etoile du soir, la Maison aux Dauphins, la Maison Italienne, la Maison aux Glycines, la Caravelle. Mais ne vous y trompez pas, ces noms poétiques ne sont pas la garantie d'un confort grand luxe ni d'une vie facile et insouciante tout bourgois que l'on est au paradis socialiste. Car si les protagonistes jouissent de quelques facilités, ils doivent se plier comme tout un chacun à la bureaucratie ubuesque du pays.

"Dans le bureau DH - Dossiers Habitation -, traits obliques chiffre romain deux, Richard apprit que le chargé de dossier de l'Accueil central s'était trompé et que le bureau des demandes de chauffe-eau communaux se trouvait au onzième étage, couloir G, bureau AML - Administration municipale du Logement -, porte cinq en chiffre arabe. (...) En montant, en descendant, il croisa des connaissances, salua ici Mme Teerwagen, là Mme Stahl, de la maison des Mille Yeux, papota brièvement avec Clarens.
- Alors, pas en service non plus Hans ?
Clarens haussa les épaules, signe d'une impuissance silencieuse.
- Qu'est-ce que tu viens faire là ? cria-t-il d'un escalier à l'autre.
- Chauffe-eau, expertise, je rends service, dit Richard en brandissant le violon. Et toi ?
- Bureau d'autorisation des véhicules, augmentation du contingent de charbon, bureau des enterrements !
- Qui donc est mort ? fit Richard d'une voix forte.
Le psychiatre fit un signe de dénégation :
- Eh bien disons : l'espoir, mon cher, l'espoir !" 

 S'ils osent se livrer sur le ton de la plaisanterie ou de la confidence à quelques critiques, la question centrale et omniprésente est "Qui en est ?" (de la Stasi, évidemment), et le procédé est à la fois simple et pervers pour vous en faire "y être" et devenir "un de Ceux-là"... Et quand il s'avère que Richard mène une double vie et que son fils Christian fait des siennes lors de sa préparation militaire qui doit lui ouvrir les portes de l'université, la belle façade de respectabilité n'est pas loin de se fissurer.

Voilà un livre impossible à résumer davantage, car il s'agit d'une immersion à haute valeur littéraire dans plusieurs univers, sociologique, politique et culturel. Les critiques évoquent un talent égal à celui de Thomas Mann dans Les Buddenbrook. Personnellement, ce livre représente pour moi l'idée que je me fais d'un prix Nobel, ce que je lis rarement. Le sujet est ambitieux, l'écriture riche et dense (bien trop, n'hésitons pas à le dire), les personnages et références nombreux (pour qui n'est pas familiarisé avec l'Allemagne des notes de bas de page auraient souvent été les bienvenues) et c'est un roman presqu'aussi long que l'Elbe, 965 pages dans lesquelles je me suis parfois égarée mais pour mieux y revenir !

" Lorsque les noms de Hongrie et Budapest prirent la couleur de la conjuration et de la liberté, Anne et Judith Schevola se chargèrent des tirages ; au lieu des brochures du parti, Judith Schevola reprographiait désormais des textes dissidents. Richard observait Anne et vit que leur appartement était devenu en peu de temps une sorte de repères de conjurés. Des cartons à chaussures pleins de textes ronéotypés s'empilaient dans les chambres ; elles étaient emportées par des types qui ne prononçaient qu'un mot de passe ; une fois, ce fut André Tischer, avec une ambulance. Des livres étranges entrèrent dans la maison, des gens tout aussi étranges firent leur apparition, on les logeait, ils ne tardaient pas à lever les bras bien haut pour parler avec exaltation de je ne sais quel modèle de société (...)"

 Il n'en reste pas moins que c'est un superbe témoignage sur la fin d'un monde et d'une époque, mais c'est un livre qui se mérite. Si l'Union des Travailleurs de l'Esprit existait encore, Uwe Tellkamp aurait eu une médaille, sans doute aucun il a atteint ici la norme !

L'avis de CLARA

La Tour     Uwe Tellkamp     Editions Grasset

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(Vue de Dresde Wikipedia)

 

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mardi 6 novembre 2007

Le diable au corps

9782070339754C'est à Caracas que Gonzalo fait la connaissance de Marina von Aspern. Il a à peine seize ans et est le fils d'un riche planteur de canne à sucre. Le comte von Aspern, client de son père, est en voyage d'affaires avec femme et enfant, lequel enfant tombant malade oblige Marina à prolonger son séjour de quelques mois, alors que son mari repart vers l'Allemagne.
En effet, quoi de mieux que l'hacienda familiale pour accueillir ce microcosme cultivé et privilégié. Entre musique de Brahms, poésie de Rilke, chevauchées sauvages et sensualité caribéenne, Marina et Gonzalo vont s'aimer.

"Les Européennes étaient des femmes libres, comme des oiseaux, tout le monde savait cela. Et jusque dans l'atmosphère raréfiée et puritaine de Caracas, on commentait à voix basse les moeurs des Parisiennes et des Berlinoises avec un mélange de mépris et d'envie."

Mais comme dit la mère de Gonzalo, "Si j'ai bien compris, elle n'est pas tout à fait comme nous" , faisant référence à la judéité de la belle européenne. Mais qu'importe, on a les idées larges dans la famille Herrera !
Un détail certes, mais qui aura son importance, lorsque sept ans huit mois et quatorze jours plus tard, en 1939, Gonzalo devenu homme, se rendra enfin à Berlin pour y retrouver celle qu'il croit aimer.

"J'aperçus une silhouette appuyée contre le parapet. C'était Marina. Je me précipitais vers elle.(...) Elle me dévisageait et finit par sourire d'une façon un peu artificielle, où entrait une part de pose. Je retrouvais en un instant le mélange d'élégance étudiée et de sensualité dont je me souvenais si bien. Elle portait un manteau noir, avec quelque chose de jaune à gauche, sur la poitrine. Une fleur ? Une broche ? Elle était coiffée d'un petit chapeau noir."

Ces retrouvailles ne finiront pas de hanter l'innocent Gonzalo, mais pas de la façon espérée. Que restera-t-il de son amour face à la réalité de la vie sous le IIIe Reich.

Un court roman d'initiation amoureuse, mêlant candeur et lâcheté adolescentes. Malheureusement, rien de mieux que la guerre et la peur pour nous révéler à nous-mêmes et mettre à l'épreuve nos sentiments...

Le rendez-vous de Berlin     José Miguel Roig     Editions Folio

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dimanche 19 août 2007

Cot cot cot !

9782867462986Eva a seize ans lorsqu'elle épouse Hans après la Grande Guerre, et qu'ils s'installent dans une modeste ferme du sud de l'Allemagne.
Hans s'occupe du bétail et des quelques acres de champs qu'ils possèdent, avant de rejoindre l'atelier où il travaille comme tailleur de pierres. Eva s'occupe du potager, du poulailler, de la maison et de ses deux enfants.
On est en 1936. La machine de guerre est déjà en route, et Hans est mobilisé. Il intègre l'armée en laissant consignes et recommandations, afin que femme et enfants s'en sortent pour le mieux face à un contexte économique qu'il pressent difficile.

"A l'époque dont je parle, les choses évoluaient autour de nous mais nous étions trop surmenés pour nous en rendre compte. Et, soyons honnêtes, cela nous intéressait médiocrement.(...)
Un après-midi, un employé du Bureau gouvernemental du ravitaillement se présenta et inspecta l'exploitation. Il m'informa que nous pourrions avoir droit à des avantages.(...) Pour bénéficier de ces nouveaux avantages, il fallait produire nos extraits de naissance et ceux de nos parents."

La vie s'organise sans Hans et sans l'aide des enfants qui, adolescents, se donnent corps et âme au mouvement Hitler Jugend auquel il est mal vu de ne pas adhérer. Eva se retrouve donc seule à la tête de la ferme et  décide de développer son commerce des oeufs, en allant faire les marchés plusieurs fois par semaine. C'est dans son poulailler qu'elle découvre Nathanaël, étudiant juif expulsé de l'université, et évadé du camp de Mauernich.

"Je me demandais pourquoi il avait eu des ennuis à l'université mais le courage de lui poser la question me manquait.(...) Pendant les premières semaines qui suivirent l'arrivée de l'étranger, je vaquai à mes tâches quotidiennes. J'étais à tout instant très consciente de sa présence, mais je n'avais pas de difficulté à me comporter comme d'habitude, car je ne connaissais pas d'autre façon d'être."

Il y restera près de deux ans. Et participera à la prise de conscience d'Eva, face au désastre qui se prépare.
Grâce aux marchés, Eva s'ouvre aussi sur le monde qui l'entoure et sur ses incohérences. Elle devient experte dans l'art de la fausse compromission et de la dissimulation.
Mais surtout, elle s'ouvre à elle même, sous l'effet conjugué des caresses et des mots de Nathanaël.

"Le changement n'était pas immédiatement perceptible mais je savais qu'il survenait. Mes pensées, qui se réduisaient jusqu'alors à me rappeler ce que j'allais devoir faire juste après, je les entendais prendre dans ma tête la forme de dialogues. En remontant le seau du puits, en grattant les légumes du ragoût, je débattais avec tel ou tel sujet. Je pensais à Nathanaël. Je m'interrogeais. Lentement mon intelligence devenait plus concrète et ce que cela signifiait se clarifia."

Eva comprend aussi que ses enfants endoctrinés n'auraient aucun scrupule à la dénoncer, s'ils venaient à découvrir la vérité sur les agissements de leur mère. Fine mouche pleine de bon sens paysan, elle saura tirer parti de leur fanatisme.
Car au sud de l'Allemagne, au-delà de la Forêt Noire, il y a la Suisse...

Inutile de dire que j'ai énormément apprécié le portrait de cette femme simple et pleine d'humanité. On ne s'ennuie pas un instant en sa compagnie.
Puisse le récit de sa lente transformation, qui va de la naîveté à l'engagement en passant par la découverte de la sensualité, vous émouvoir autant que moi !

La coquetière     Linda D. Cirino     Editions Liana Levi-piccolo

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