lundi 2 avril 2018

Le pays de 6h35

CVT_Zinc_8414Si vous n'êtes pas Belges, qui a déjà entendu parler du village de Moresnet ? Et par où commencer son histoire ?

En 1526, alors que Paracelse remarque ce dépôt de cristaux argentés et de forme acérée au fond d'un four et qu'il nomme Zink (zinken signifie pic en allemand), venant ainsi de découvrir un huitième métal ?

En 1816, quand, suite à la défaite de Waterloo, le congrès de Vienne redessine les frontières de la Prusse et du Royaume-Uni des Pays-Bas sans parvenir à trouver un accord sur un minuscule territoire de 3,44 kilomètres carrés à cause de la présence d'une mine de zinc que chacun revendique ?

En 1903, année où Maria Rixen, servante à Düsseldorf dans la famille Hütten et chassée car enceinte du maître de maison, va se réfugier à Moresnet où elle accouche de son fils Joseph, qui deviendra Emil après son adoption par la famille Pauly ?

Dans un habile maillage, l'auteur va conjuguer ces trois aspects de l'histoire avec pour fil conducteur la vie d'Emil Rixen, né sur ce curieux îlot qu'est Moresnet-Neutre.

"Sans avoir déménagé une seule fois de sa vie, il a été successivement citoyen d'un Etat neutre, sujet de l'Empire allemand, habitant du Royaume de Belgique et citoyen du Troisième Reich. Avant de redevenir Belge, ce qui sera son cinquième changement de nationalité.(...) Il n'a pas traversé de frontières, ce sont les frontières qui l'ont traversé."

Moresnet-Neutre est une enclave entre Moresnet-Belge et Moresnet-Prussien. En 1816, 250 habitants occupent "la capitale", un hameau d'une cinquantaine de maisons nommé Kelmis ou La Calamine, selon la langue utilisée, situé dans la vallée de la Gueule. En 1903, à la naissance d'Emil, 3433 habitants sont recensés, essentiellement des mineurs. C'est bien connu, le provisoire souvent s'éternise, et les aléas géopolitiques des différents acteurs ont fait perdurer cette situation. C'est ainsi qu'au fil du temps, cette bourgade se voit dotée d'un conseil communal par tirage au sort, très peu d'impôts, pas vraiment de langue ni de monnaie officielles, on les parlait et acceptait toutes, pas de scolarité ni de service militaire obligatoires, pas de justice, pas de douane. Par contre, un drapeau et une médaille existaient, un timbre poste a même été édité. Et comme la justice, l'heure était un vrai casse-tête !

"Le territoire neutre était dans le fuseau horaire de Paris, tandis que de l'autre côté de la route, on se réglait sur l'heure de Berlin. Et pour tout arranger, les pendules néerlandaises avaient de surcroît vingt minutes d'avance sur les belges, car avant l'apparition de liaisons ferroviaires internationales, l'heure était encore une affaire locale."

Bien évidemment, cette situation de neutralité prête au développement de la contrebande, sans compter que le délit d'îvresse n'existant pas, cafés et distilleries prolifèrent, ce qui attire une faune pas toujours recommandable, "Tous ceux qui avaient quelque chose à se reprocher venaient s'y réfugier". Afin de contrer cet état de fait, la direction de la mine instaure un paternalisme qui permet de développer école, habitat, dispensaire, caisse d'épargne, église ou temple protestant, fanfare et chorale, guildes et clubs. Enfin, comble de surprise, c'est à Moresnet-Neutre que l'Espéranto est intronisée langue officielle de ce drôle de territoire !

Le 4 Août 1914, tout bascule pour les habitants et 1919 verra Moresnet-Neutre disparaître au profit du Moresnet-Belge. Mais l'histoire ne s'arrête pas là, notamment celle d'Emil Rixen que je vous laisse découvrir.

J'ai été littéralement happée par cette lecture et cette découverte d'un pan d'histoire dont j'ignorais absolument tout. Un livre qui fait revivre cet Etat unique grâce au travail de recherche de l'auteur mais aussi de par les témoignages de quelques anciens et descendants de ceux qui ont connu cette étrange époque. Un livre qui donne à réfléchir, intelligent, passionnant, qui se lit comme un roman.

C'était ma première contribution pour le mois belge du Défi littéraire de Madame lit.

Zinc    David van Reybrouck  (traduit du néerlandais (Belgique) par P. Noble)   Editions Actes Sud

 

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"Les frontières orientale et occidentale ressemblaient aux aiguilles d'une montre qui indique         six heures  moins vingt-cinq."

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mardi 13 février 2018

La vie en rouge

51e+rZjlJtLBerlin-Est, Février 1975. Le corps d'une adolescente est retrouvé au pied du "Rempart antifasciste" comme l'on nomme sobrement le Mur côté RDA. Problème, tout laisse à croire que, contrairement au scénario habituel, la jeune fille a été abattue alors qu'elle fuyait l'Ouest. Lorsque que Karin Müller, lieutenant de la Kripo (Kriminalpolizei), arrive sur place, la Stasi est déjà sur le coup en la personne de Klaus Jäger. Ce haut gradé a déjà tiré des conclusions officielles, il demande à Müller de les corroborer et lui propose un marché non négociable, la Kripo garde le contrôle de l'enquête à condition de ne pas nuire à l'idéologie socialiste...

"La victime a donc réussi à escalader un mur de quatre mètres de haut, à traverser la piste de contrôle, à échapper aux chiens de garde et aux gardes-frontières est-allemands avant d'escalader un autre mur de quatre mètres - le tout sous une pluie de balles venue de l'Ouest ? résuma Müller, espérant que son incrédulité ne sonnait pas comme un sarcasme pur et simple."

Parallèlement à l'enquête, nous découvrons en mer Baltique l'île de Rügen et surtout Prora, ancienne station balnéaire conçue par Hitler pour les travailleurs du Reich, qui abrite désormais une maison de correction pour mineurs. Nous faisons connaissance avec deux adolescentes, Irma et Beate, qui y sont déjà retenues neuf mois avant que ne débute l'enquête de Müller à Berlin. Inutile de dire que la vie qu'elles y mènent est plus proche de l'univers carcéral que du centre de villégiature. Gottfried, professeur et mari de Karin Müller, peut en témoigner puisqu'il y a été enseigner quelques mois car " banni pour n'avoir pas su instiller assez de fanatisme partisan à ses élèves berlinois ".

Müller, bonne citoyenne, fière de son pays et camarade lieutenant reconnue, aura fort à faire pour concilier sa loyauté au régime et ses convictions professionnelles et personnelles, d'autant plus que Klaus Jäger, personnage trouble et énigmatique, joue le chaud et le froid avec elle. Mais n'en va-t-il pas de même avec ses collègues, ses voisins, son mari ? Stasi quand tu nous tiens !... Les flics eux-mêmes ne sont pas à l'abri.

Que voilà un polar instructif ! C'est tout un mode de vie et de pensée que nous offre David Young. Bien qu'anglais, il a su à merveille récréer l'ambiance pesante et grise de la capitale est-allemande grâce aux nombreux petits détails spécifiques dont il parsème son récit, les incontournables Traban et Wartburg, le Vita Cola et les cornichons du Spreewald, l'emblématique tour de la télévision et l'Alexanderplatz, le jeu Pebe et l'appareil photo Praktica, la pollution due au chauffage au charbon, les montures de lunettes et les regards fuyants, les rassemblements dans les églises comme lieux de protestation, les réflexes quand on sort ou entre quelque part etc...  Une atmosphère de suspicion qui oblige à une gymnastique mentale permanente, qui colle à la peau et dont souvent les responsables ne se cachent même pas, car tous les moyens sont bons pour vous faire passer de l'autre côté au nom de la Sécurité de l'Etat. Le quotidien des maisons de correction, hélas, n'échappe pas à la règle. 

Il y a quelques semaines, le journal Ouest-France publiait justement un article concernant les archives de la Stasi qui ont été déchirées à la main, tant les broyeurs de papier ne suffisaient plus, entre Novembre 89 et Janvier 90.  Impressionnant

 

Stasi Child    David  Young   (traduit de l'anglais par Françoise Smith)   Editions 10/18

 

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dimanche 4 février 2018

Mysterium Tremendum

Chimie-des-larmesTrouvé chez un bouquiniste, attirée que je fus par une couverture sensuelle, un joli titre et une 4ème prometteuse, je me voyais déjà tourner frénétiquement les pages de ce bouquin, prête à déguster avec gourmandise cette histoire d'horlogerie et d'automate, de 1854 à nos jours, entre Londres et la Forêt-Noire. Et bien, je suis restée sur ma faim.

Catherine Gehrig travaille au musée de l'Horlogerie de Londres, son collaborateur et amant vient de mourir, elle souffre de devoir vivre son deuil en secret. On lui confie la tâche de restaurer un automate datant du milieu du XIXe siècle. En 1854, Henry Brandling quitte son Angleterre natale pour rejoindre la ville de Karlsruhe et s'enfonce dans la Forêt Noire, là où fut inventé le coucou. Il a laissé son fils gravement malade afin de trouver les meilleurs horlogers capables de fabriquer un automate sophistiqué qui, seul, sauvera son enfant. Il s'agit d'une copie du célèbre canard digérateur de Vaucanson datant de 1744. Ce qui réunira ces deux personnages ? Les onze carnets rédigés par Brandling, narrant son périple et ses difficultés, que Catherine découvre dans les caisses renfermant les pièces détachées de l'automate retrouvé. Entre temps, le canard se transformera en cygne.

"Il avait prévu que quelqu'un l'observerait un jour à travers le trou de ver du temps, c'était certain. Il écrivait pour cette personne. Il ne cessait de penser au moment où la chaîne ferait bouger le cygne qu'il s'entêtait à appeler "mon canard"."

J'ai trouvé les personnages antipathiques. Je n'ai ressenti ni compassion pour cette femme en deuil aux agissements souvent étranges, ni compréhension pour cet homme se lançant dans une quête hasardeuse tout en craignant de ne pas revoir son fils vivant. Leurs réactions violentes, leurs jérémiades et lamentations m'ont agacée, et je suis restée hermétique à la chimie qui s'opère entre les deux protagonistes de cette histoire par delà les siècles . Le climat de manipulation qui flotte aussi bien à Londres qu'au fin fond de la Forêt Noire m'a mise mal à l'aise et irritée. Le récit est souvent confus, et les ponts entre présent et passé n'ont pas réussi à me passionner. Bref, un vrai raté, c'est sans doute ça le Mysterium tremendum ! Seule note positive, j'ai appris quelques rudiments en matière d'orfèvrerie et de mécanismes propres à ces curieuses créatures que sont les automates. Et maintenant, je sais ce qu'est la leucine encéphalique...

"Il m'a dit que les larmes produites par les émotions sont d'une autre composition chimique différente de celle des larmes dont nous avons besoin aux fins de lubrification. Ainsi, a-t-il expliqué, mes honteux petits mouchoirs contenaient maintenant une hormone participant au processus de satisfaction sexuelle, et une autre qui faisait diminuer le stress; avec, enfin, un puissant anti-douleur naturel."

Quelques avis plus favorables sur BABELIO

La chimie des larmes  Peter Carey  (traduit de l'anglais par P. Girard)  Editions Actes Sud

                               

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samedi 21 avril 2012

Philosophons à Venise...

9782081247475Arthur Schopenhauer quitte Leipzig en 1818 fâché contre son éditeur qui retarde encore la parution de son traité de philosophie. En voiture postale, il prend la route de Venise avec dans sa poche une lettre de Goethe qui l'introduira dans le cercle du poète Lord Byron, lui-même installé dans la Sérénissime alors sous le joug de l'empire autrichien.
Il rencontre sur sa route le fantasque Fidelis von Morgenrot avec lequel il se lie d'amitié. Celui-ci s'en revient d'Orient avec un goût prononcé pour l'opium, les brahmanes et les Upanishads. Or, Schopenhauer a lui aussi était fortement impressionné par la lecture de ces textes sacrés au point qu'il s'en est inspiré pour asseoir certaines de ses théories philosophiques.

"Fidelis fabulait déjà de nouveau : Les yeux s'ouvrirent : des yeux bondit un regard, et du regard naquit le soleil ; et il le répéta plusieurs fois.
Mais oui, ce sont bien mes paroles, jubila Schopenhauer, vous ne connaissez ni un soleil ni une terre, vous connaissez seulement un oeil qui voit un soleil, et une main qui touche une terre. Tout ceci est seulement votre représentation. Rien que de la représentation. Tout est représentation ! "

Lorsque le mot "brahmanes" tombe dans les oreilles des espions du gendarme de l'Europe, l'influent Metternich, Schopenhauer est dès lors dans l'oeil de mire des Autrichiens, ne fréquenterait-il pas des proches des Carbineri locaux, ces mystérieux agitateurs politiques. De là à penser que les brahmanes pourraient mettre en danger le pouvoir autrichien en Italie, il n'y a qu'un pas ! Schopenhauer devient persona non grata mais ne s'inquiète pas pour si peu, il est tombé amoureux de la belle Teresa, souffleuse de verre sur l'île de Murano, et fréquente le peuple des canaux, dont le célèbre gondolier de Lord Byron, Tita, qui lui apprendra à manoeuvrer les gondoles.

Si comme moi vous préférez la philosophie lorsqu'elle est romancée plutôt qu'enfermée dans l'austérité des manuels, peut-être aimerez-vous ce livre léger et drôle qui m'a permis de faire connaissance avec ceux qui n'étaient jusque là que des noms, Schopenhauer et Lord Byron. Les chapitres alternent les rencontres dans une Venise hivernale et pittoresque de ce début de XIXe siècle, mais nous entraînent aussi à Weimar où vivent la mère et la soeur de Schopenhauer avec lesquelles il entretient des relations compliquées.Voilà un tableau plus ou moins fidèle à la réalité mais qui s'appuie néanmoins sur des faits authentiques. A partir d'expériences et d'anecdotes dont Schopenhauer est l'acteur ou le témoin l'auteur jette des ponts vers la pensée originale de ce philosophe. De caractère plutôt bougon et virulent en son temps, la reconnaissance de son oeuvre et la valeur des ses théories ne vinrent qu'après sa mort mais influencèrent nombre d'auteurs, notamment Hermann Hesse. J'ai refermé le roman un petit peu moins inculte...

"Le matin, il allait souvent à la Fondamenta Nuova pour contempler le gris et voir comment la lagune, le brouillard et les nuages se disputaient pour lui donner sa meilleure expression : les nuages lui conféraient la forme, l'eau de l'éclat, le brouillard de la profondeur. Quand alors des bateaux, collier de perles noires, passaient sur San Michele derrière une gondole funèbre, tandis que retentissait toujours faiblement la clochette des morts, plus d'un sans doute aurait sombré dans la tristesse, au moins dans la mélancolie. Or, Schopenhauer goûtait ce monde indécis et sans ombres ; on était bien pour penser, en lui, et sur lui, et sa peinture en grisaille disait l'absence de tous extrêmes et le règne de l'équilibre."    

Le Monde est dans la tête      Christoph Poschenrieder     Editions Flammarion


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mercredi 18 avril 2012

Un pavé

9782246739715En 1982, Brejnev vient de s'éteindre à Moscou,  Iouri Andropov lui succède et la RDA ne sait pas encore qu'elle entame la dernière ligne droite qui la verra bientôt foncer droit dans le Mur. Mais en attendant, non loin de la frontière tchécoslovaque, à Dresde vivent quelques habitants que l'on pourrait qualifier de privilégiés, puisque certains ont des postes respectables et fréquentent à l'occasion "la Rome orientale", comme on appelle cet îlot suspendu au bout d'un pont bien gardé, et qui abrite la nomenklatura locale.

"Aux mâts qui se dressaient à droite du point de contrôle, les drapeaux battaient mollement : le rouge, avec le marteau et la faucille, le noir-rouge-or avec le marteau, le compas et la couronne d'épis, le bleu avec le soleil qui se levait en son centre, un blanc avec les portraits stylisés de Marx, Engels et Lénine. Les sentinelles postées à côté des mâts regardaient fixement, droit devant, en présentant leur kalachnikov. Ces visages semblaient parfaitement impassibles et pourtant, il le savait, ils observaient le moindre de ses mouvements. Il sentit aussi le regard du capitaine derrière le miroir sans tain du poste de contrôle, celui qui donnait sur la place."

C'est le cas de Meno Rhode, correcteur pour les Editions de Dresde, de son beau-frère Richard Hoffman, médecin-chef et chirurgien réputé, d'Anne, son épouse et de leur deux enfants, dont Christian leur fils aîné. Si le roman tourne autour de ses quatre personnages principaux, l'auteur nous offre aussi un foisonnement de portraits divers et variés qui composent ce microcosme  étonnant auquel se mêle la classe laborieuse. Car nous sommes dans "la bourgeoisie" d'un quartier résidentiel dont la Tour est le centre à partir duquel rayonnent la Maison des Mille Yeux, la Maison Etoile du soir, la Maison aux Dauphins, la Maison Italienne, la Maison aux Glycines, la Caravelle. Mais ne vous y trompez pas, ces noms poétiques ne sont pas la garantie d'un confort grand luxe ni d'une vie facile et insouciante tout bourgois que l'on est au paradis socialiste. Car si les protagonistes jouissent de quelques facilités, ils doivent se plier comme tout un chacun à la bureaucratie ubuesque du pays.

"Dans le bureau DH - Dossiers Habitation -, traits obliques chiffre romain deux, Richard apprit que le chargé de dossier de l'Accueil central s'était trompé et que le bureau des demandes de chauffe-eau communaux se trouvait au onzième étage, couloir G, bureau AML - Administration municipale du Logement -, porte cinq en chiffre arabe. (...) En montant, en descendant, il croisa des connaissances, salua ici Mme Teerwagen, là Mme Stahl, de la maison des Mille Yeux, papota brièvement avec Clarens.
- Alors, pas en service non plus Hans ?
Clarens haussa les épaules, signe d'une impuissance silencieuse.
- Qu'est-ce que tu viens faire là ? cria-t-il d'un escalier à l'autre.
- Chauffe-eau, expertise, je rends service, dit Richard en brandissant le violon. Et toi ?
- Bureau d'autorisation des véhicules, augmentation du contingent de charbon, bureau des enterrements !
- Qui donc est mort ? fit Richard d'une voix forte.
Le psychiatre fit un signe de dénégation :
- Eh bien disons : l'espoir, mon cher, l'espoir !" 

 S'ils osent se livrer sur le ton de la plaisanterie ou de la confidence à quelques critiques, la question centrale et omniprésente est "Qui en est ?" (de la Stasi, évidemment), et le procédé est à la fois simple et pervers pour vous en faire "y être" et devenir "un de Ceux-là"... Et quand il s'avère que Richard mène une double vie et que son fils Christian fait des siennes lors de sa préparation militaire qui doit lui ouvrir les portes de l'université, la belle façade de respectabilité n'est pas loin de se fissurer.

Voilà un livre impossible à résumer davantage, car il s'agit d'une immersion à haute valeur littéraire dans plusieurs univers, sociologique, politique et culturel. Les critiques évoquent un talent égal à celui de Thomas Mann dans Les Buddenbrook. Personnellement, ce livre représente pour moi l'idée que je me fais d'un prix Nobel, ce que je lis rarement. Le sujet est ambitieux, l'écriture riche et dense (bien trop, n'hésitons pas à le dire), les personnages et références nombreux (pour qui n'est pas familiarisé avec l'Allemagne des notes de bas de page auraient souvent été les bienvenues) et c'est un roman presqu'aussi long que l'Elbe, 965 pages dans lesquelles je me suis parfois égarée mais pour mieux y revenir !

" Lorsque les noms de Hongrie et Budapest prirent la couleur de la conjuration et de la liberté, Anne et Judith Schevola se chargèrent des tirages ; au lieu des brochures du parti, Judith Schevola reprographiait désormais des textes dissidents. Richard observait Anne et vit que leur appartement était devenu en peu de temps une sorte de repères de conjurés. Des cartons à chaussures pleins de textes ronéotypés s'empilaient dans les chambres ; elles étaient emportées par des types qui ne prononçaient qu'un mot de passe ; une fois, ce fut André Tischer, avec une ambulance. Des livres étranges entrèrent dans la maison, des gens tout aussi étranges firent leur apparition, on les logeait, ils ne tardaient pas à lever les bras bien haut pour parler avec exaltation de je ne sais quel modèle de société (...)"

 Il n'en reste pas moins que c'est un superbe témoignage sur la fin d'un monde et d'une époque, mais c'est un livre qui se mérite. Si l'Union des Travailleurs de l'Esprit existait encore, Uwe Tellkamp aurait eu une médaille, sans doute aucun il a atteint ici la norme !

L'avis de CLARA

La Tour     Uwe Tellkamp     Editions Grasset

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(Vue de Dresde Wikipedia)

 

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mardi 6 novembre 2007

Le diable au corps

9782070339754C'est à Caracas que Gonzalo fait la connaissance de Marina von Aspern. Il a à peine seize ans et est le fils d'un riche planteur de canne à sucre. Le comte von Aspern, client de son père, est en voyage d'affaires avec femme et enfant, lequel enfant tombant malade oblige Marina à prolonger son séjour de quelques mois, alors que son mari repart vers l'Allemagne.
En effet, quoi de mieux que l'hacienda familiale pour accueillir ce microcosme cultivé et privilégié. Entre musique de Brahms, poésie de Rilke, chevauchées sauvages et sensualité caribéenne, Marina et Gonzalo vont s'aimer.

"Les Européennes étaient des femmes libres, comme des oiseaux, tout le monde savait cela. Et jusque dans l'atmosphère raréfiée et puritaine de Caracas, on commentait à voix basse les moeurs des Parisiennes et des Berlinoises avec un mélange de mépris et d'envie."

Mais comme dit la mère de Gonzalo, "Si j'ai bien compris, elle n'est pas tout à fait comme nous" , faisant référence à la judéité de la belle européenne. Mais qu'importe, on a les idées larges dans la famille Herrera !
Un détail certes, mais qui aura son importance, lorsque sept ans huit mois et quatorze jours plus tard, en 1939, Gonzalo devenu homme, se rendra enfin à Berlin pour y retrouver celle qu'il croit aimer.

"J'aperçus une silhouette appuyée contre le parapet. C'était Marina. Je me précipitais vers elle.(...) Elle me dévisageait et finit par sourire d'une façon un peu artificielle, où entrait une part de pose. Je retrouvais en un instant le mélange d'élégance étudiée et de sensualité dont je me souvenais si bien. Elle portait un manteau noir, avec quelque chose de jaune à gauche, sur la poitrine. Une fleur ? Une broche ? Elle était coiffée d'un petit chapeau noir."

Ces retrouvailles ne finiront pas de hanter l'innocent Gonzalo, mais pas de la façon espérée. Que restera-t-il de son amour face à la réalité de la vie sous le IIIe Reich.

Un court roman d'initiation amoureuse, mêlant candeur et lâcheté adolescentes. Malheureusement, rien de mieux que la guerre et la peur pour nous révéler à nous-mêmes et mettre à l'épreuve nos sentiments...

Le rendez-vous de Berlin     José Miguel Roig     Editions Folio

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dimanche 19 août 2007

Cot cot cot !

9782867462986Eva a seize ans lorsqu'elle épouse Hans après la Grande Guerre, et qu'ils s'installent dans une modeste ferme du sud de l'Allemagne.
Hans s'occupe du bétail et des quelques acres de champs qu'ils possèdent, avant de rejoindre l'atelier où il travaille comme tailleur de pierres. Eva s'occupe du potager, du poulailler, de la maison et de ses deux enfants.
On est en 1936. La machine de guerre est déjà en route, et Hans est mobilisé. Il intègre l'armée en laissant consignes et recommandations, afin que femme et enfants s'en sortent pour le mieux face à un contexte économique qu'il pressent difficile.

"A l'époque dont je parle, les choses évoluaient autour de nous mais nous étions trop surmenés pour nous en rendre compte. Et, soyons honnêtes, cela nous intéressait médiocrement.(...)
Un après-midi, un employé du Bureau gouvernemental du ravitaillement se présenta et inspecta l'exploitation. Il m'informa que nous pourrions avoir droit à des avantages.(...) Pour bénéficier de ces nouveaux avantages, il fallait produire nos extraits de naissance et ceux de nos parents."

La vie s'organise sans Hans et sans l'aide des enfants qui, adolescents, se donnent corps et âme au mouvement Hitler Jugend auquel il est mal vu de ne pas adhérer. Eva se retrouve donc seule à la tête de la ferme et  décide de développer son commerce des oeufs, en allant faire les marchés plusieurs fois par semaine. C'est dans son poulailler qu'elle découvre Nathanaël, étudiant juif expulsé de l'université, et évadé du camp de Mauernich.

"Je me demandais pourquoi il avait eu des ennuis à l'université mais le courage de lui poser la question me manquait.(...) Pendant les premières semaines qui suivirent l'arrivée de l'étranger, je vaquai à mes tâches quotidiennes. J'étais à tout instant très consciente de sa présence, mais je n'avais pas de difficulté à me comporter comme d'habitude, car je ne connaissais pas d'autre façon d'être."

Il y restera près de deux ans. Et participera à la prise de conscience d'Eva, face au désastre qui se prépare.
Grâce aux marchés, Eva s'ouvre aussi sur le monde qui l'entoure et sur ses incohérences. Elle devient experte dans l'art de la fausse compromission et de la dissimulation.
Mais surtout, elle s'ouvre à elle même, sous l'effet conjugué des caresses et des mots de Nathanaël.

"Le changement n'était pas immédiatement perceptible mais je savais qu'il survenait. Mes pensées, qui se réduisaient jusqu'alors à me rappeler ce que j'allais devoir faire juste après, je les entendais prendre dans ma tête la forme de dialogues. En remontant le seau du puits, en grattant les légumes du ragoût, je débattais avec tel ou tel sujet. Je pensais à Nathanaël. Je m'interrogeais. Lentement mon intelligence devenait plus concrète et ce que cela signifiait se clarifia."

Eva comprend aussi que ses enfants endoctrinés n'auraient aucun scrupule à la dénoncer, s'ils venaient à découvrir la vérité sur les agissements de leur mère. Fine mouche pleine de bon sens paysan, elle saura tirer parti de leur fanatisme.
Car au sud de l'Allemagne, au-delà de la Forêt Noire, il y a la Suisse...

Inutile de dire que j'ai énormément apprécié le portrait de cette femme simple et pleine d'humanité. On ne s'ennuie pas un instant en sa compagnie.
Puisse le récit de sa lente transformation, qui va de la naîveté à l'engagement en passant par la découverte de la sensualité, vous émouvoir autant que moi !

La coquetière     Linda D. Cirino     Editions Liana Levi-piccolo

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lundi 16 juillet 2007

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9782070338269La 4ème de couv présente ce court roman comme "un portrait ironique et cinglant de la bourgeoisie allemande de l'après-guerre". Personnellement, j'y vois tout autre chose.
Par contre, ce qui est sûr c'est que ce livre illustre à la perfection l'obsession dans laquelle peut s'enfermer une famille à la recherche d'un de ses membres. Obsession qui se fait au détriment des vivants et qui habille les puînés des oripeaux du passé et de la culpabilité.

Un enfant nait juste après guerre. Il grandit d'abord dans l'ombre d'un frère aîné, Arnold, dont on lui a toujours dit qu'il était mort de faim sur les routes de l'exode. Puis un jour, il apprend la vérité. Ses parents ont bien fuit l'Est du Reich devant l'avancée de l'armée russe mais la mère a abandonné son enfant dans les bras d'une inconnue, à un moment où elle s'est sentie en danger de mort. On devine aisément que la mère s'est faite violer par un soldat russe et que le narrateur est sans doute l'enfant né de ce viol.
Depuis, installée à l'Ouest, la famille prospère et prend la décision de rechercher, avec l'aide de la Croix Rouge, ce premier enfant disparu. Enfin, un espoir se matérialise sous l'horrible appelation de "l'enfant trouvé numéro 2307".  C'est le début d'un long parcours d'expertises fastidieuses.

"Je venais de comprendre que, dans la famille, mon non-défunt frère jouait le premier rôle et qu'il m'avait réservé un rôle de comparse. Je compris par la même occasion que je devais à Arnold d'avoir grandi, dès le départ, dans une atmosphère empoisonnée par la culpabilité. Depuis le jour de ma naissance, un sentiment de culpabilité et de honte régnait dans la famille sans que je susse pourquoi. Je savais seulement que, quoi que je fisse, j'éprouvais un vague sentiment de culpabilité et de honte."

Face au mythe d'Arnold, le narrateur ne fait pas le poids. D'ailleurs, même sur les photos de famille, il est toujours à moitié dissimulé. Sa jalousie, sa solitude, son impossibilité à combler ses parents, ses craintes face à un hypothétique retour de l'enfant prodige sont exprimées mais sur un ton plutôt désaffecté, soulignant sans doute la culpabilité de l'enfant remplaçant, mais aussi et surtout la manifestation inconsciente de l'illégitimité de ses ressentis, et par là même, de son existence.
Car le propre des secrets de famille est souvent de cacher d'autres non-dits que ceux, qu'à première vue, on cherche à taire. La quête de ce fils prodige a cette même fonction. Pendant qu'on s'occupe de retrouver Arnold, on n'empêche le narrateur de se pencher sur sa propre réalité, de s'interroger sur la distance affective qui s'est installée entre lui et ses parents, la perte d'Arnold expliquant tout. De même, la dépression maternelle est bien évidemment alimentée par la perte de cet enfant, mais elle protège aussi la mère, l'abandon recouvrant largement et maintenant à distance le souvenir du viol. Sinon comment comprendre qu'une fois l'enfant enfin retrouvé elle refuse de s'y confronter, si ce n'est qu'elle sait qu'elle devra s'expliquer sur le pourquoi de l'abandon, au risque que le second fils découvre aussi une vérité insoupçonnée et comprenne que ce sentiment de honte qu'il ressent, c'est surtout celui de sa conception plus que celui de l'usurpateur.

Un texte qui peut paraître froid et inachevé si l'on se contente d'une lecture au premier degré, mais qui gagne en profondeur et s'enrichit dès qu'on lit entre les lignes. Et on se demande qui des deux demi-frères est le vrai disparu, Arnold ou le narrateur qui se croit encore le fils de son père ?
Allez hop, direction, la biblio du mémoire !

Le disparu      Hans-Ulrich Treichel      Editions Folio

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lundi 9 juillet 2007

Lourd héritage

9782070782406Si elle est toute petite et bien cachée, ses conséquences, elles, sont immenses.
Enfant, cette marque fascinait l'auteur. Et c'est encore sur elle que son regard s'arrêtera, lorsqu'au seuil de la mort, il prendra dans ses bras le corps de son père.

Cette marque indélébile, c'est la lettre O, donneur universel. Tous les soldats de la Waffen SS avaient leur groupe sanguin ainsi tatoué sous le bras. Et il en allait de même pour les hommes de la division Charlemagne, qui accueillit nombre de miliciens français qui s'enrôlèrent pour combattre sur le front de l'Est au côté de l'ennemi, afin d'éviter le peloton d'exécution français.

Ce texte n'est pas un roman mais un récit autobiographique. L'auteur part à la rencontre de son père milicien et analyse comment cette filiation a façonné sa vie, ses relations et son itinéraire littéraire.
Il dit la fascination, l'incompréhension, la provocation, la dissimulation, le silence, la résignation puis enfin l'engagement et la sublimation, toute la palette d'émotions que traverse ce fils, de l'enfance à l'âge adulte.

"Ce mort, c'était mon père, une fois encore, mon père que je ne peux poser nulle part, mon père dont je ne peux me débarrasser, mon père qui n'a pas sa place parmi les morts que l'on commémore, et qui m'empêche d'avoir la mienne parmi ceux qui fraternisent dans la mémoire douloureuseuse de ce qui a eu lieu."

Le hasard n'existant pas, rien d'étonnant à ce que l'auteur soit devenu un compagnon de route d'Armand GATTI, activiste culturel libertaire (dont vous pourrez suivre le parcours ICI.)
Michel Séonnet apporte la preuve qu'accepter ses origines est une condition indispensable pour vivre pleinement. La rupture ou la fuite peuvent être tentantes, surtout si la parole, qu'elle soit conflit ou partage, est absente. Mais quand de tels héritages se transforment en poison virulant, quand les dettes de nos ascendants plombent notre présent, la prise de conscience n'est que l'étape primordiale menant à l'acceptation. Acceptation qui, d'ailleurs, ne signifie pas forcément pardon. Il va sans dire que ce long travail ne se fait pas sans douleur.

"Parvenir à ce point où j'accepterais d'être le petit-fils de ton père et où je pourrais, sans retenue, signer de ce nom qui nous est commun. Dire oui à la réalité. Le maudit n'a pas d'autre choix. Je n'ai pas d'autre issue que de dire oui à ce que tes errances, tes silences ont fait de moi. Oui à mon nom. Oui à ma venue dans cette filiation-là. Oui à la marque et à la malédiction, puisque malédiction il y a. Mais sans aucune complaisance envers ce qui a eu lieu. Un oui qui ne te dédouane de rien."

La marque du père     Michel Séonnet     Editions Gallimard

 

 

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dimanche 24 juin 2007

PALIMPSESTE

9782070336487" Il est des fois des personnages en errance qui n'en finissent pas de déambuler dans la nuit du réel, et qui transhument d'un récit vers un autre, sans cesse en quête d'un vocable qui enfin les ferait pleinement naître à la vie, fût-ce au prix de leur mort.
Il serait une fois des personnages qui se rencontreraient à la croisée d'histoires en dérive, d'histoires en désir de nouvelles histoires, encore et toujours."

" En chacun la voix d'un souffleur murmure en sourdine, incognoto - voix apocryphe qui peut apporter des nouvelles insoupçonnées du monde, des autres et de soi-même, pour peu qu'on tende l'oreille.
Ecrire, c'est descendre dans la fosse du souffleur pour apprendre à écouter la langue respirer là où elle se tait, entre les mots, autour des mots, parfois au coeur des mots."

Ce portrait d'un homme, de l'enfance à la maturité, à la recherche de son identité, me laisse sans voix.
Magnus, son ours en peluche, est la seule permanence de son existence.
Le récit de cette reconstruction est servi par une écriture à la limite du sublime.
Toute critique en paraîtrait ridicule. Alors je me tais.
Lisez-le.

Magnus     Sylvie Germain    Editions Folio

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