mardi 30 octobre 2018

Qui se souvient de...

41BwC-9JDHLJoëlle Tiano et de "L'enchanteur et illustrissime gâteau café-café d'Irina Sasson" qui s'était transformé en livre voyageur, il y a de cela plus de 10 ans ?

L'auteure revient aujourd'hui avec un nouveau titre qui nous entraîne, entre l'Europe et l'Afrique, à la suite de trois personnages en quête de leur identité. Nous sommes au Portugal en 1896, un jour le Padre Pinto abandonne brusquement sa paroisse et embarque sur un trois-mâts à destination des îles du Cap-Vert. Cette décision soudaine est née d'une rencontre dans la montagne avec un inconnu, Ephraïm, qui lui fait alors une étrange révélation. Ephraïm est lui-même en route, mais ses pas le mènent vers le nord de l'Europe. Pendant ce temps, sur l'île de San Antão, une jeune descendante d'esclaves, Artémisia, quitte elle aussi la plantation où elle est née et prend en main son existence.

"Apprendre qu'on n'est pas celui ou celle qu'on croyait être parce que l'un de vos ascendants ne l'est pas en réalité, est déjà vertigineux, mais troquer la certitude de son identité et d'une lignée tranquille contre un ancêtre désigné comme ignominieux peut vous faire perdre la raison."

La rencontre de ces trois personnages est prétexte à nous rappeler, d'une part, le sort des conversos, ces Juifs de la péninsule ibérique qui, au XIVe siècle, ont dû abjurer leur foi et se convertir au catholicisme, et de l'autre, à une réflexion originale sur l'apprentissage de la liberté.

L'auteure aime jeter des ponts entre les continents et brasser les cultures. Si la transmission était à l'honneur dans son précédent roman, c'est l'appartenance qui sert ici de fil conducteur. J'ai retrouvé avec plaisir la simplicité poétique de l'écriture de Joëlle Tiano, mise ici au service de la quête de ses personnages, mais également la plume sensuelle qui vient encore chatouiller nos narines et nos papilles, puis ravir nos yeux de bien beaux paysages. Comme la couverture y invite, je dirais que le texte s'apparente plus à une aquarelle qu'à un tableau réaliste, car l'auteure dilue la grande Histoire dans la douceur de sa narration et mêle, par de délicates touches fondues, les chemins de ses personnages qui les conduira vers un horizon lumineux.

Et puisque sous nos latitudes l'automne est enfin là, laissez-moi vous offrir ce joli tableau qui saisit Ephraïm au détour d'un chemin :

"Maintenant, ici, il s'émerveillait de la vivacité et de la rondeur des jaunes, de la profusion et des vibrations des rouges orangés et des rouilles ; de la beauté parfaite des rouges clairs et des cramoisis, de l'éclat des vermillons, de l'épanouissement des rubis, de la sombre intensité des pourpres. C'était comme si , avant de mourir et de venir joncher le sol dans leur petite chute sèche, ou portées par le vent, descendant, hésitantes, en tournoyant, avant de venir se poser délicatement à terre, les feuilles voulaient faire éclater toutes les couleurs dont elles étaient capables."

Je n'ai pas actuellement la disponibilité de réitérer l'aventure d'un nouveau livre voyageur, mais je remercie Fabienne Germain pour l'envoi et Joëlle Tiano pour m'avoir informée de la sortie de son livre.

Le sel des larmes est parfois doux     Joëlle Tiano-Moussafir     Editions Zinedi

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vendredi 5 octobre 2018

Initiales e. c.

nos richessesSur un fil tendu au-dessus de la Méditerranée entre 1936 et 2017, de Paris à Alger la blanche, alors française puis indépendante, l'auteur nous conte l'histoire d'une petite librairie fondée par une bande de jeunes gens fous de littérature, qui s'est ouverte le 3 Novembre 1936 au 2 bis rue Charras, sous l'égide d'Edmond Charlot, également éditeur. Albert Camus lui confie ses premières oeuvres, Jean Giono lui offre son nom "Les Vraies Richesses", Max-Pol Fouchet, Emmanuel Roblès, Jules Roy, Jean Sénac entrent à leur tour dans la danse. Rapidement, le lieu se transforme en vivier intellectuel et artistique, et même si l'on tire souvent le diable par la queue, les obstacles sont bousculés par la fougue de la jeunesse.

"Reçu hier une lettre de Jean Giono ! Giono, le grand. Je lui avait écrit sans trop d'espoir pour lui demander l'autorisation d'appeler la librairie Les Vraies Richesses en référence à son récit qui m'avait ébloui et où il nous enjoint à revenir aux vraies richesses que sont la terre, le soleil, les ruisseaux, et finalement aussi la littérature (qu'est-ce qui peut être plus important que la terre et la littérature ?)."

Hiver 2017, Ryad quitte provisoirement Paris pour l'Algérie. Sous prétexte d'une validation de stage, il se retrouve à devoir vider et repeindre une petite annexe de la Bibliothèque nationale, qui doit être transformée en commerce, au 2 bis rue Hamani. Sur le trottoir d'en face, quelque soit le temps, un homme observe, stoïque et silencieux. Le vieil Abdallah a vécu et travaillé vingt ans durant dans ce lieu minuscule avant de devoir céder la place.

"Peut-être que pour les gens comme moi, lire n'est pas naturel. Un livre, ça se touche, ça se sent. Il ne faut pas hésiter à corner les pages, à l'abandonner, à y revenir, à le cacher sous l'oreiller... Je ne sais pas faire ça. Aujourd'hui encore, mon premier réflexe lorsque j'en aperçois un, c'est de le ranger."

De l'effervescence de l'ouverture à la triste fin de ce lieu mythique algérois, en passant par les aléas de deux guerres, l'auteure nous entraîne dans le sillage de trois personnages attachants, chacun bien représentatif de son époque. Le vieil Abdallah, tel un passeur entre les générations, est de loin le plus touchant. Mais j'ai aimé découvrir et cheminer tout du long auprès d'Edmond Charlot dans son aventure, l'auteure ne manquant pas de la replacer subtilement dans un contexte historique qu'il est toujours bon de rappeler à notre mémoire. Les flèches qu'elle décoche sont brèves mais bien ciblées, tant envers la France qu'envers l'Algérie.

Poussez la porte du 2 bis rue Hamani, ancienne rue Charras, flânez entre ces quatre murs, témoins immobiles de merveilleuses amitiés, où l'écho de ces vraies richesses que sont les livres vous chuchotera une bien belle histoire. Et peut-être de relire Giono ?

L'annexe de la Bibliothèque nationale existe toujours, ouf !

Nos richesses     Kaouther Adimi     Editions Points

 

Bibl Hamani Hommage Charlot b

"Moi, j'aime publier, collectionner, faire découvrir, créer du lien par les arts !"

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mercredi 12 septembre 2018

Du café et des langues

CVT_Albergo-Italia_3572Changement radical pour ce second polar italien, exit le brouillard et les années 2000. Un bond en arrière de plus d'un siècle nous amène sous le climat torride de l'Erythrée en 1899. Depuis 1869 l'Italie ne cesse d'étendre sa présence dans l'ancien royaume de Saba, il faudra attendre 1941 pour que les Britanniques délogent les Italiens, qui s'en sont retournés chez eux avec le goût et le savoir faire du bon café (raccourci qui vaut ce qu'il vaut).

"Pendant ce temps, Manna avait jeté une poignée de grains verts dans une petite poêle de fer-blanc et les secouait sur le feu pour les faire griller. Une odeur amère et forte de café tout juste brûlé remplit la pièce (...) Manna versa les grains grillés dans un mortier de bois et Lettebrahàn les écrasa avec un pillon. L'odeur de café devint plus fine et plus intense (...) Puis arriva l'odeur du café que Manna avait fait bouillir sur le charbon dans une carafe allongée de terre cuite noire, et Caloprico oublia vraiment tout, affaire et Margherita, et aussi qu'il était un feringi, un t'liàn carabinier."

La méthode est un peu désuète, je vous l'accorde, tout comme ce polar qui ne brille pas par son intrigue mais dont tout le charme réside dans l'atmosphère étouffante où se mêlent, aux odeurs poisseuses et poussiéreuses des villes, les sonorités des langues et des dialectes divers. Autre charme, et non des moindres, la personnalité des personnages, notamment le très perspicace abyssin Ogbà, carabinier indigène et assistant du capitaine Caloprico, lequel se voit confier la mission d'élucider le vol d'un coffre fort dans un dépôt de munitions et la mort du discret Farandola lors de l'inauguration de l'hôtel Albergo Italia.

Une délicieuse brochette de suspects s'offre à ce duo d'enquêteurs, proche de Holmes et Watson, qui s'en vont à la recherche d'indices entre Massaoua, sur la mer Rouge, et Asmara la montagneuse à 2400 m d'altitude, offrant au lecteur une virée sympathique dans les paysages tour à tour riches ou arides, virée agrémentée d'un aperçu de la cohabitation qui s'instaura et dut composer pendant plus d'un demi-siècle.

" - Parce que ce pays ne me plaît pas. Pire, je ne le supporte pas. Il n'y a rien et il n'y aura jamais rien. Même les femmes ne me plaisent pas, et je vous jure que je suis un homme fait de chair et de sang. Si vous voulez mon avis, nous n'aurions jamais dû y venir, et après Adoua nous aurions mieux fait de l'abandonner et de rentrer chez nous. Nous l'avons déjà en Italie notre Afrique. Et puis, putain, ici, on n'arrive pas à respirer."

Un roman dépaysant, léger, coloré, parfumé, chantant, qui donne envie de découvrir le premier titre de ce triptyque sur le colonialisme qui débute avec "La huitième vibration" (qui relate la bataille d'Adoua en 1896 qui vit s'affronter les hommes du Négus et les troupes italiennes) et s'achève par "Le temps des hyènes".

"Il pensait qu'en effet, à Massaoua, on respire et à un certain point on s'habitue tellement à la chaleur que, s'il n'y en a pas, elle manque. Mais à Asmara, dès qu'il arrêtait de pleuvoir et que le soleil sortait, c'était comme si tout fleurissait à l'instant. Des couleurs brillantes au point de sembler artificielles. Si pleines. A Massaoua lumières blanches et ombres noires, ici au contraire ce sont les yeux qui brillent."

Keisha également vient de le lire.

Lu dans le cadre du Défi littéraire de Madame lit.

Albergo Italia     Carlo Lucarelli  (traduction S. Quadruppani)    Editions Métaillié

 Un peu de propagande !

"Depuis qu'il était entré, Colaprico était resté le nez en l'air à admirer les stucs d'Angleo Polisco"

 

 Inscrite au patrimoine mondial de l'Unesco en 2017 pour son patrimoine architectural colonial et Art déco, ses rues à la propreté irréprochable, sans l'ombre d'un uniforme, et sa douceur de vivre grâce à son climat tempéré... Cependant, n'oublions pas que la ville, "la piccola Roma", est la capitale de "la petite Corée du nord africaine", un régime dictatorial à la liberté d'expression et de circulation inexistante, aux prisons souterraines ou à ciel ouvert et à la multitude de flics en civil, au service militaire à durée indéterminé apparenté à du travail forcé, au choix d'études et de métier impossible etc, etc... Alors, oui, Asmara est une jolie vitrine.

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La route entre Asmara et Massaoua (© Nicolas Germain)

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La vieille ville de Massaoua (© Charlotte Ficheux)

 

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samedi 30 juin 2018

Juin, c'est déjà la fin !

music_instr_020Exceptionnellement, un morceau de musique dont j'ignore le titre et l'interprète pour clôre ce mois de Juin consacré à l'Algérie, pays à l'honneur du Défi littéraire de Madame lit.

Le dernier livre chroniqué m'ayant entraînée du côté de la peinture et de l'Orientalisme, voici un florilège d'oeuvres, dont malheureusement les auteurs ne sont pas cités non plus, sur une très jolie musique. On y retrouve entre autres Delacroix, Renoir, Bridgman. Si ces peintures rendent hommage à la beauté des femmes algériennes, elles n'en véhiculent pas moins une idée fantasmée, un imaginaire masculin avide d'érotisme en ces siècles pudibonds. L'exotisme de l'Orient débride leurs désirs de femmes indolentes et lascives toutes vouées au plaisir de ces messieurs. Mais la vie des femmes était loin de n'être que paresse et attente, elles étaient peu à rester allongées sur des divans à fumer le narguilée, boire du thé ou faire de la musique à longueur de journée, comme ces instantanés pourraient le laisser croire... Reste que d'un point de vue artistique, ces peintures sont des réussites. Colorées, sensuelles et chaleureuses, elles invitent au voyage, c'était le but. N'oublions pas qu'afin de motiver l'engagement des hommes dans la guerre coloniale, les autorités ont vanté la nécessité d'apporter "la civilisation" à "ces terres vacantes, peuplées de sauvages paresseux et où des femmes aux moeurs relachées se languissent de plaisirs" (je cite de mémoire ces mots tirés du bréviaire historique sur l'état du pays remis aux soldats). Si ça, ça ne motive pas l'instinc de mâles conquêtes !..

 

Promenade en musique et peinture dans la Casbah d'Alger avant de traverser l'Atlantique et de débarquer en Colombie pour le nouveau Défi littéraire de Juillet.

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jeudi 28 juin 2018

Gynécées

51EzDS5uh-LAvis mitigé pour ce recueil de nouvelles. C'est un genre que j'affectionne assez peu et sur les sept, seules deux ont retenu mon intérêt. Je ne sais pas trop ce que j'attendais de ce livre, peut-être plus de modernité, mais c'était sans compter que la première édition date de 1980, augmentée ici d'un texte de 2002, et que l'auteure siégeait à l'Académie française. Si la langue est souvent poétique, le style ne m'a pas complètement séduite. La chronologie est un peu brouillonne, et malgré un découpage annonçant "Aujourd'hui" et "Hier", je me suis régulièrement perdue.

Justement, "La Nuit du récit de Fatima", texte de 2002, est un de ceux que j'ai le plus apprécié. Récit à trois voix, entre transmission et évolution, il pointe la répétition d'un traumatisme et la lutte de la dernière génération afin d'y échapper. La modernité apportée par la colonisation y collisionne avec les traditions.

" Magdouda, ma grand-mère, m''embrassa, me garda sur ses genoux : je me souviens encore de son odeur, de son teint presque noiraud, de ses grands yeux allongés et globuleux qu'elle noircissait de khôl soutenu... Je fixai enfin son tatouage bleu qu'elle avait entre les sourcils : une rosace raffinée qui la rendait étrange. Avec ses multiples foulards de soie mauve et orange, elle paraissait une vielle reine sauvage, venue je ne savais d'où..."

"Femme d'Alger dans leur appartement"  date de 1978. Y sont évoquées ces femmes qui ont participé à la guerre de libération et qui en gardent encore des séquelles dans leurs corps, mais aussi dans leurs esprits, entre stérilité et folie, la prison et la torture se sont incrustées durablement. Fatma qui fut, avant de devenir la vieille masseuse et porteuse d'eau du hamman, une de ses porteuses de feu, nous offre à la fois un récit émouvant de sa vie et de sa douleur. Mais c'est aussi l'occasion de nous plonger dans une savoureuse évocation du rituel des bains publics, à une époque seule sortie au-dehors autorisée pour les femmes.

" Où êtes-vous les porteuses de bombes ? Elles forment cortège, des grenades dans les paumes qui s'épanouissent en flammes, les faces illuminées de lueurs vertes... Où êtes-vous, les porteuses de feu, vous mes soeurs qui aurez dû libérer la ville... Les fils barbelés ne barrent plus les ruelles, mais ils ornent les fenêtres, les balcons, toutes les issues vers l'espace..."

Enfin, la postface intitulée "Regard interdit, son coupé", nous ramène en 1832 lorsque Delacroix séjourne brièvement à Alger et pénètre dans l'univers interdit des femmes. "Cette abondance de couleurs rares, ces noms aux sonorités nouvelles, est-ce cela qui trouble et exalte le peintre ?" Ce tableau sert de point de départ à une fine analyse de la claustration féminine, rôle du regard interdit à l'étranger, limité au père, frère, mari, fils, ou limité par le voile pour la femme s'aventurant à l'extérieur. Le "dévoilement", lui, équivaut à une mise à nu. "Une femme - en mouvement, donc "nue" - qui regarde, n'est-ce pas en outre une menace nouvelle à leur exclusivité scopique, à cette prérogative mâle ?" . Seule la figure de la mère est sans danger, corps sans jouissance, elle peut regarder et être regardée. Quant à la voix, entre chants et papotages seuls autorisés, elle se fit entendre à l'extérieur lors de la guerre et par le biais des récits des viols commis à leur encontre, soudant de façon illusoire les deux sexes avant que le silence envahisse à nouveau l'espace.   

"- Je ne vois pour les femmes arabes qu'un seul moyen de tout débloquer : parler, parler sans cesse d'hier et d'aujourd'hui, parler entre nous, dans tous les gynécées, les traditionnels et ceux des H.L.M. Parler entre nous et regarder. Regarder dehors, regarder hors des murs et des prisons !..."

Omniprésente dans ces nouvelles, la main mise de l'homme sur la femme, le père d'abord, présidant à la destinée des filles via des mariages précoces, les frères prenant le relais si besoin, et le mari, séducteur puis tyran. Cet univers oppressant d'enfermement et de parole castrée laisse des relents d'angoisse et d'amertume bien après avoir terminé ce livre, d'autant que s'impose à ma mémoire le silence de plusieurs tantes, pourtant nées en France mais mariées à leurs seize ans, contre rémunération, à des hommes inconnus d'elles et expédiées dans un pays dont elles ne savaient rien mais où mon grand-père retournait régulièrement. L'Indépendance fut également pour elles une libération ; divorce à la clef, elles regagnèrent la France avec une partie de leurs enfants et personne n'entendit jamais le récit de leur vie au pays de leur père, si ce n'est pour haïr les Arabes et voter FN...

Lu dans le cadre du Défi littéraire de Madame lit

Femmes d'Alger dans leur appartement     Assia Djebar     Editions Le Livre de Poche

 

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lundi 25 juin 2018

El-Djezairi

103927_couverture_Hres_0Lorsqu'on évoque la guerre d'Algérie, on pense surtout à celle de la Libération, comme on la nomme de l'autre côté de la Méditerranée, occultant celle, bien plus lointaine, de la colonisation. C'est pourtant une période incontournable pour comprendre la génèse et ce qui en découla, c'est aussi une période qui m'intéresse à titre personnel. Comme le dit si bien René Char, cité en exergue par l'auteur,"Seules les traces donnent à rêver". Avoir des ancêtres nomades d'Oranie aiguise l'imagination mais laisse aussi pas mal d'interrogations surtout lorsque les descendants font table rase de l'histoire familiale. Donc je me prends à rêver que peut-être, au fil des pages de récits pré-coloniaux, je tomberais par inadvertance sur un nom propre qui serait mien, perdu au milieu des patronymes à rallonge portés par les hommes des tribus qui luttèrent contre l'envahisseur français en cette première moitié du XIXe siècle...

Le récit présenté aujourd'hui nous transporte au 24 décembre 1847, date à laquelle et suite à sa reddition, l'émir Abd el-Kader, en compagnie de quatre-vingt seize de ses proches, attend d'embarquer sur Le Solon pour un exil qui doit le conduire à Alexandrie ou à Saint-Jean d'Acre. La voix des meddahs et les témoignages de personnalités militaires ou diplomatiques françaises vont nous conter ce qui a présidé à cette guerre de conquête et témoigner de cette période qui n'a rien à envier à celle qui dans le futur embrasera le pays à partir de 1954.

meddahs

"Debout près des grands feux qui allongeaient leurs ombres, ces bardes, ces récitants enturbannés, racontaient, pour les sauver de l'oubli, des histoires de vie, de mort, d'amour et de fidélité. Graves, drôles ou ironiques, le verbe pétri d'argile et de miel, le visage couvert de sueur et de pollen, ils tentaient de les transmettre de tribu en tribu, de génération en génération."

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                        Désolée pour la chronologie qui va suivre, et qui sans doute intéresse peu de monde, mais ordonner le tout a été la seule façon de me repérer dans l'imbroglio historique qui règnait alors dans le pays, et de comprendre le déroulement des événements, d'autant plus que la narration du récit n'est pas linéaire.

L'histoire commence sous la Régence ottomane d'Alger, déjà marquée par un climat de fréquentes rebellions contre les représentants du Sultan. L'émir nait en 1808 dans dans l'ouest algérien près de la ville de Mascara. Il est le fils d'un maître religieux adepte du soufisme et, après de brillantes études à Oran, se prédispose à embrasser la même carrière que son père. Mais en 1827, devant le refus français d'honorer une dette ancienne qui a pourtant  sauver, d'abord les soldats de la campagne d'Egypte, puis la France de la famine en ce début de siècle, le Bey d'Alger perd ses nerfs et assène quelques légers coups de chasse-mouches sur l'épaule du consul de France, personnage fourbe au demeurant.

Le_coup_d_eventail_1827Le Bey refusant de s'excuser, les hostilités sont déclenchées, une surenchère diplomatique monte en épingle ce cassus belli qui sert surtout de prétexte à redorer le blason du chef de gouvernement français de Charles X, mais qui n'aboutit pas moins au débarquement du corps expéditionnaire français en Juin 1830, entraînant ainsi l'Algérie dans 132 années de colonisation. Le père d'Abd el-Kader s'engage alors contre l'envahisseur chrétien venus chasser les Ottomans d'Alger. En 1832, son fils prend le relais, à vingt-quatre ans il est proclamé Émir par les tribus de l'Oranie et se retrouve à la tête de la résistance. En 1834, son autorité est reconnue par les Français qui comptent sur lui pour pacifier l'arrière-pays où des guerres tribales ont lieu et dans lesquelles la France n'a pas envie de s'engager. Il sera ainsi fourni en hommes et matériel militaire afin d'assurer cette mission. Les choses se détériorent au gré des différents commandements français et les "alliés" d'hier deviennent les ennemis de demain. Dans les années qui suivent, se succèdent périodes de trêves et de batailles, qui permettront à Abd el-Kader de contrôler les deux tiers du pays luttant sur tous les fronts afin de maintenir l'unité de son peuple. En 1839 la guerre totale est à nouveau déclarée des deux côtés, elle durera jusqu'en 1847.

"C'était donc le 16 Mai 1943, l'air était léger et la lumière du printemps avait la douceur de la soie. Sous le ciel d'un bleu limpide, on sentait l'odeur des lenquistes, des genêts, de l'armoise, de l'aloès et de l'herbe écrasée. Soudain, le ciel bascula, la sève se figea dans le corps des arbres, dans les veines des plantes, et, en quelques secondes, le paysage se déchira comme une vieille étoffe."

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Prise de la Smala d'Abd el-Kader par le duc d'Aumale  Horace Vernet

La prise de la Smala, gigantesque ville itinérante de sept mille tentes, avec son administration, ses écoles et bibliothèque, ses artisans et son armée, fit "Mille cinq cents morts, plus de cinq mille prisonniers, des viols, le pillage des biens et la réquisition de quarante mille têtes de moutons endeuillèrent cette journée printanière. Dans la grande nuit qui enveloppait le charnier, la lune, d'habitude pleine et luisante, avait la blancheur pâle d'un linceul."

L'émir, absent lors de cet événement, continua la lutte. Se révélant fin stratège, pratiquant la guérilla, et doté d'un humanisme reconnu, il forcera l'admiration et le respect de ses ennemis. Les Français ne respecteront pas pour autant la promesse de l'exiler en terre arabe. L'émir sera d'abord emprisonné avec les siens à Toulon puis au château d'Amboise, alors prison insalubre, jusqu'en 1852. Il s'installe alors à Damas où il se consacre à l'étude et l'enseignement du soufisme, entre quelques escapades occidentales. Il y meurt en 1883. Sa dépouille repose en Algérie depuis 1966.

"L'homme qui aimait Dieu, les livres, les chevaux et le désert où "chaque grain de sable est habité par mille et un soleils", comme l'écrivait Djalal al-Din Roumi, le fondateur de l'ordre des derviches tourneurs, n'oublierait pas non plus le Sahara et la beauté des palmeraies avec leurs sources revigorantes. Depuis sa naissance jusqu'au temps où il était devenu, dirait-il, semblable à la saison d'hiver, il était resté attaché à la fraîcheur des oasis et aux campements de printemps et d'été où il avait planté sa tente."

J'aime décidément beaucoup le talent de conteur d'Abdelkader Djemaï. Il réussit une fois de plus à mêler intelligemment le destin de ces deux pays, l'Algérie et la France, en un va et vient permanent entre vérités historiques et récit poétique, le tout délivré d'une plume simple et pudique. Contraint lui-même à l'exil en 1993, sa nostalgie des paysages et des parfums d'Oranie fait écho à celle de l'émir. On sent sa sympathie pour le personnage. Il brosse un portrait émouvant de la figure emblématique que fut Abd el-Kader, mais nous renseigne aussi sur les opinions de certaines personnalités de l'époque face à cette longue guerre de conquête qui était loin de faire l'unanimité en métropole.

L'auteur évoque plus rapidement, sans développer ni prendre position, qu'Abd el-Kader n'a pas que des partisans au sein même de l'Algérie. Pour certains, il a entraîné son pays vers la guerre alors que la France n'envisageait pas une colonisation complète. Pour d'autres, les Kabyles, il est un traître, ayant préféré la reddition à la mort au combat, qui a bien profité des largesses de son ancien ennemi ; ses amitiés françaises lui seront reprochées, de même que la Légion d'honneur qu'il reçoit pour avoir sauvé en 1860 des chrétiens d'un massacre perpétué par les Druzes lors de son exil syrien. Le jeune pouvoir algérien a-t-il instrumentalisé sa mémoire en rapatriant sa dépouille à Alger alors que le souhait de l'émir était de reposer à Damas auprès du maître de tous les Soufis ? Que connaissent les jeunes générations de ce personnage et quelle image en ont-ils ? Il semble qu'il reste beaucoup à découvrir sur cet homme qui n'était pas qu'un chef guerrier mais un mystique, un penseur qui avait le goût des sciences autant que de la sagesse. Sa correspondance et ses écrits sont nombreux mais restent encore à recenser et étudier.

"Un hadith appris de son père ne dit-il pas qu'un savant dont la science est profitable à tous a plus de mérite que mille adorateurs d'Allah ? Un autre souligne que son encre est plus précieuse que le sang des martyrs."

Ne reste plus qu'à se pencher sur des ouvrages plus spécialisés pour se faire sa propre idée. Et moi, je vais continuer à rêver devant les quelques lignes manuscrites, à l'orthographe parfois incertaine, d'un livret de famille aux branches élaguées et au tronc un peu déraciné...

Lu dans le cadre du Défi littéraire de Madame lit.

La dernière nuit de l'émir     Abdelkader Djemaï     Editions Seuil

 

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L'émir Abd el-Kader en 1852 © AFP

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dimanche 17 juin 2018

Le Marabout de l'eau

41FOSFcdxcLRecherchant des romans ne faisant référence ni à Camus ni à la guerre d'Indépendance, c'est ainsi que j'ai découvert Abdelkader Djemaï et son abbé Lambert. Et quelle histoire étonnante que celle de ce curé défroqué, fumeur, amateur de femmes et d'anisette, sourcier, voyageur et maire d'Oran pendant sept ans !

"Il pleuvait fort quand, vers 19 heures, l'abbé Lambert, qui avait la réputation d'être un grand sourcier, débarqua à Oran en novembre 1932, l'année où l'Etat créa les allocations familiales, la société Moulinex le presse-purée et la société Ricard le pastis. Il était accompagné de sa secrétaire et maîtresse officielle, Mme Clara Pardini."

Né en 1900 à Villefranche sur Mer, Gabriel Irénée Sépharin Lambert poursuivit ses études avec succès en Auvergne au séminaire de Saint-Flour. Docteur en théologie et philosophie, il intégra l'armée pour ses obligations militaires, ce qui eut le don de le rendre antimilitariste. Initié à la radiesthésie pour laquelle il se découvrit des dons certains, il partit rapidement exercer ses talents aux quatre coins de l'Europe, là où sa réputation grandissante l'appelait. S'éloignant de plus en plus de la vie religieuse, ses prises de positions, ses publications et son goût de la polémique et des mondanités finirent par l'exclure de l'Eglise, ce qui ne l'empêcha pas de continuer à porter la soutane. C'est ainsi qu'après un passage au Maroc, sa réputation de sourcier l'appelle en Algérie et plus précisément à Oran, où les cent soixante mille habitants souffrent de la salinité de l'eau courante et mettent en péril la réélection prochaine du maire en place. La vie trépidante de l'abbé Lambert prend un nouveau tournant quand, en 1934, il est élu maire et que se profile la Seconde Guerre mondiale. Personnage à première vue plutôt sympathique, il deviendra plus ambigu, puis finira par s'engager du mauvais côté au fur et à mesure que se rapproche les bruits de bottes. Rentré en France à l'Indépendance, il meurt en 1970 à Antibes.

A travers l'histoire étonnante de ce personnage, c'est aussi l'occasion pour l'auteur de rendre un bel hommage à Oran la radieuse, dont il est originaire, et d'entrainer le lecteur dans une balade historique de la ville, tour à tour andalouse, ottomane, française mais finalement toujours algérienne. On y apprend un tas d'autres choses, notamment à propos de personnages y ayant séjourné, comme par exemple Miguel de Cervantes après sa libération du bagne d'Alger en 1582, ou le célèbre Robert Houdin, père de la prestidigitation, venu en 1856 contrer par ses tours de magie l'influence des Marabouts. On parcourt les différents quartiers de la ville, du centre européen et haussmannien aux faubourgs populaires, jusqu'au Village Nègre (voir l'article ICI) , on visite les principaux monuments, la corniche et les plages des communes environnantes. L'écriture est colorée et laisse s'échapper des parfums de fleurs, de cuisine, de marchés, de nostalgie aussi. Quelques belles envolées concernent la radiesthésie.

"Il s'arma cette fois non pas de son pendule en forme d'oeuf qui pesait trois cents grammes, mais de sa baguette de coudrier, dont il empoigna fermement les deux branches, la pointe vers l'avant. Les paumes levées vers le ciel, les pouces vers l'extérieur, le bas de sa soutane battu par l'herbe, il se mit lentement à marcher, en tapant parfois sur le sol avec son pied droit. Retenant sa respiration, faisant le vide en lui pour renouer avec son sixième sens et se remplir de l'esprit des eaux, il vit, deux minutes plus tard, sa baguette soudain frémir, vibrer, bouger, s'agiter et se tordre comme une couleuvre entre ses mains blanchies par l'effort. C'était le signal tant espéré. Tel un délicieux et inoffensif venin, le murmure, la musique, le chant de la belle endormie montèrent alors dans ses veines avant d'irriguer toutes les fibres de son corps."

Si la lecture nous plonge principalement dans le monde colonial de cette époque, l'auteur n'en oublie pas la misère, l'analphabétisme, les maladies, dont souffre une grande partie de la population, celle des colonisés relégués dans les quartiers pauvres, manoeuvres, journaliers au service des colons. Ville multicolore et multiculturelle, Oran s'est enrichie de ses différents occupants et en garde encore les traces. Et j'ai énormément apprécié cette promenade très vivante dans une ville que j'adorerais visiter un jour peut-être à la recherche de quelques uns des miens.

Lu dans le cadre du Défi littéraire de Madame lit consacré en ce mois de Juin à la littérature algérienne.

 

La Vie (presque) vraie de l'abbé Lambert     Abdelkader Djemaï     Editions Seuil

 

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jeudi 12 janvier 2012

Chut !

9782864248392Depuis plus de huit ans Mwanito, jeune orphelin de mère, grandit dans une humanité qui se résume à quelques hommes, son frère aîné Ntunzi et Zacharia Kalash, ancien militaire et homme à tout faire de Silvestre Vitalicio, ce père étrange, enfermé dans sa folie et qui a décidé un jour de s'isoler avec ses deux fils et un domestique dans une ancienne réserve de chasse. Il baptise ce lieu Jésusalem et décrète qu'ils sont les derniers survivants d'un monde ravagé par la guerre. La seule présence féminime tolérée est celle de Jezibela, ânesse de son état, et l'unique  intrusion permise est celle de l'oncle Aproximado qui vit loin du campement à l'entrée de la réserve et ramène régulièrement des denrées de "l'Autre-Côté". Usant le soir de son plus jeune fils comme d'un neuroleptique pour baillonner sa folie, le père les entraîne tous le jour dans son délire mystique et paranoïaque.

"Mille fois Ntunzi m'a rappelé pourquoi mon père m'avait élu son préféré. La raison de ce favoritisme était survenue d'un seul coup : à l'enterrement de notre mère, Silvestre ne sachant pas étrenner son veuvage se réfugia dans un coin pour éclater en sanglots. Je m'approchai alors de mon père et il s'agenouilla pour affronter la toute-petitesse de mes trois ans. Je tendis les bras et, au lieu d'essuyer son visage, je plaçai mes petites mains sur ses oreilles. Comme si je voulais le transformer en île et l'éloigner de tout ce qui avait une voix." 

Mwanito ne se souvient pas de la vie d'avant contrairement à Ntunzi qui va peu à peu ouvrir les yeux naïfs de son cadet et saisir l'arrivée inattendue dans cet univers masculin de Marta la Portugaise pour multiplier les transgressions et se rebeller contre ce père autocrate.

"Petit à petit, cela devenait clair : Ntunzi entrait en grève d'exister."

Voilà un contexte des plus foutraques, me direz-vous, et je vous vois déjà faire la grimace. Pourtant cette balade de l'étrange a quelque chose d'envoûtant et l'ambiance dans laquelle baigne ce roman est chargée d'une poésie tour à tour primitive et violente, naïve et émouvante.

Mwanito nous livre l'histoire de ces personnages déboussolés sans le tragique auquel on pourrait s'attendre. Toujours bienveillant envers ce père insaisissable et en quête des souvenirs d'une mère oubliée, nous assistons là à un très joli roman initiatique sur fond d'imaginaire africain mâtiné du mélancolique parfum de la saudade. De l'éveil à la curiosité et au savoir, passant par l'apprentissage secret de l'écriture et de la lecture, à celui des sens au travers la figure inattendue d'une femme, Mwanito réussira à surgir du néant, à s'affranchir progressivement de la tyrannie paternelle et à faire la lumière sur sa folie.

"Le voir s'escrimer ainsi dans le vide me fit de la peine. Mon père voulait enfermer le monde à l'extérieur de lui. Mais il n'y avait pas de porte avec laquelle se barricader de l'intérieur."

Allégorie de toutes les tyrannies, on pense aux dictateurs africains (ou pas), aux prédicateurs illuminés des églises évangélistes ou des sectes millénaristes qui fleurissent toujours sur le chaos des hommes, s'il dénonce implicitement tous les embrigadements, ce roman est surtout un bel hommage de son auteur à son pays et à sa double culture face aux déchirements des guerres et au difficile chemin qui mène à  l'émancipation. L'Afrique se cacherait-elle derrière toute la sagesse de Mwanito et la hardiesse de Ntunzi ?.. on l'espère.

"Personne n'a de race. Les races, dit-il, sont des uniformes que nous endossons."

En prime et en exergue des chapitres, de très belles et multiples citations.

L'avis de  AIFELLE   NADEJDA

L'accordeur de silences     Mia Couto     Editions  Métailié 

mozambique

Maputo Septembre 2010
source AFP / Sergio Costa

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lundi 3 octobre 2011

Le rhum et la révolution

51Bxyz-Uu2LFondée par une bande d'ivrognes, Santa Clara est une petite ville caribéenne oubliée du monde où le temps s'est arrêté. Vivant au rythme des sérénades d'Ibrahim Santos, musicien et météorologue poète, ses habitants, agriculteurs et pour la plupart cultivateurs de canne à sucre, suivent avec attention ses prévisions.  Tous heureux qu'ils sont de produire un rhum divin, ils vivent dans l'ignorance de la Révolution qui a balayé le pays vingt ans auparavant. Et la Révolution le leur rend bien puisque le dictateur en place n'a jamais entendu parler de Santa Clara jusqu'au jour où une bouteille de ce fameux rhum arrive entre ses mains. Les malheurs de Santa Clara ne font alors que commencer.

Alors qu'on débaptise à tour de bras, places, rues et école, qu'on remplace les anciens drapeaux et décroche les portraits du dictateur précédent, les villageois voient arriver d'un mauvais oeil un ingénieur agronome chargé d'améliorer la productivité à coup de d'engrais et de pesticides. Contraints par la violence de se plier aux nouvelles directives, les habitants courbent l'échine en attendant la prochaine cuvée...

"L'autosuffisance alimentaire était alors devenue pour lui [le dictateur] l'objectif à atteindre coûte que coûte. Mais en bon militaire, il avait sur le sujet une opinion bien arrêtée :
- On parviendra à l'autosuffisance, même s'il faut pour cela que le peuple arrête de manger !
Son Ministre de l'Agriculture, qui fut un temps étudiant en Espagne, le convainquit de fonder une Académie agricole avant d'opter pour une solution aussi géniale."

Une sympathique fable qui brocarde les technologies modernes au mépris du bon sens paysan et qui prouve que, si la musique adoucit les moeurs, la littérature peut être prémonitoire. L'auteur, tunisien, finissait de boucler son roman quand le peuple de son pays s'est mis en marche afin de reprendre en main son destin confisqué...

Si la révolution est soluble dans le rhum, espérons que celle de jasmin ne verra pas son parfum s'évanouir dans la boukha !

La sérénade d'Ibrahim Santos      Yamen Manai      Editions Elyzad 

 

Chariol-Rhum%20du%20Vieil%20Habitant

 

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vendredi 9 novembre 2007

9 X 9 =

mogQuatre-vingt une petites gourmandises qui se dégustent du bout des lèvres, dans lesquelles on mord délicatement, puis qu'on laisse fondre lentement sur la langue pour que seul ne persiste que le goût mêlé du sucre et des épices. Ajouté le mélodieux glouglou d'un thé à la menthe servi d'une main experte, et vous entendrez la belle Haasiba conter à son amant la sensuelle Mogador.

"Pour diverses raisons et déraisons, on l'appelle aussi "La ville des désirs". On croit qu'elle a été créée par des marins en quête d'un port en eau calme. Ou par ceux qui naviguent sur l'autre mer de Mogador, celle de sable : les caravaniers qui traversent le Sahara et désirent ardemment, eux aussi, un havre où se remettre de leurs épreuves. Elle a ainsi été présente dans l'esprit et les sens des navigateurs du sel et du sable bien avant d'être là où l'on peut la voir à présent. Encore que, même à présent, quand on va vers elle, pendant la longue traversée des eaux ou des dunes, on la réinvente ."

Quatre-vingt un paragraphes comme autant de petits poèmes pour nous parler du temps et de la lumière, de l'histoire et des rues, des bibliothèques et des livres, de la musique et de la danse des corps.
On dit qu'à Mogador on compte de neuf en neuf, que le plus court chemin est la spirale et non la ligne droite, que les livres y ont d'étranges pouvoirs, que le temps s'écoule comme nulle part ailleurs et que c'est la ville du désir ...

"C'est pourquoi les ciels de Mogador sont considérés comme des entités quasi inconcevables mais représentées par des êtres qui sont autant d'échos de l'eau, de la terre, de l'air et du feu, aussi longtemps qu'ils se désirent, s'attirent et se repoussent. La musique des sphères est à Mogador musique du désir."

On peut ouvrir ce livre au hasard et déguster ces 9 X 9 choses poétiques dans n'importe quel ordre. Et l'avantage, par rapport au plateau de gourmandises dont je vous parlais au début, c'est qu'on peut en abuser sans crainte !
Un guide très original à emporter dans ses bagages quand on part en amoureux au Maroc, certains se reconnaîtront...

9 fois 9 choses que l'on dit de Mogador   Alberto Ruy-Sanchez   Editions Les Allusifs 

 

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