mardi 10 avril 2018

A fleur de mots

9782369141839-48d3bUne originalité littéraire, où l'auteur se joue des mots et des émotions, invente des images étonnantes dans des associations inhabituelles et crée au final un langage poétique qui arrondit les angles de cette tragédie.

Une mère, un père, un petit frère, une soeur aînée, une ferme, des animaux, une famille normale dans un monde normal. Sauf que maman trime sous les coups de papa, grande soeur, douze ans au début du livre, essayant déjà de protéger chacun.

"Dans mon dictionnaire, je cherche la langue de Papa, comment la déminer, où trouver la sonnette pour appeler. Mais la langue de Papa n'existe qu'à la ferme, hélas. Il nous conjugue et nous accorde comme il veut. Il est notre langue étrangère, un mot, un poing, puis retour à la ligne jusqu'à la prochaine claque."

Si Marthe, soeur et narratrice de cette histoire, au lieu d'aimer les mots et l'écriture qui lui permettent de sauver sa peau, avait eu le goût de la peinture, elle aurait étalé sur sa toile les couleurs au couteau, un couteau dont la lame les transformerait, comme par magie, en aquarelle au contact de la trame. Mais elle a choisi les mots qui lui viennent de son père d'avant la violence "Je ferai des études pour être professeur de grenier et de livres anciens", et y restera fidèle jusqu'au bout malgré...

C'est un joli travail d'équilibriste que nous offre l'auteur, jeune agrégé de philosophie, sous l'égide d'Eschyle qui, nous apprend wkpd, fut treize fois vainqueur du concours tragique, c'est dire si le bonhomme s'y connaissait en dramaturgie. Si j'avais lu Eschyle, je dirais que l'élève a dépassé le maître, mais comme les Grecs anciens ne font pas partie de mon répertoire, je me garderai bien de faire l'érudite. J'applaudis simplement à la polysémie et à la syntaxe, mots empruntés à la préface car, bien que les connaissant, ils ne me viennent pas spontanément à l'esprit quand je concocte un billet (n'est pas prof qui veut !). Bref, c'est innovant et séduisant, à tel point que la tragédie se dilue et passe un peu au second plan, mais c'est juste mon humble ressenti.

"Aujourd'hui, c'est la grève de la douleur."

Merci à Margotte de m'avoir collé, quasi d'autorité, ce petit livre entre les mains !

 

Sauf les fleurs     Nicolas Clément     Editions Libretto

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samedi 7 avril 2018

La petite boiteuse

61ugY2lCIDLQuand je suis tombée sur ce merveilleux album, je n'ai pas résisté bien longtemps. Il y a quelques années (voir billet ICI ), j'avais lu une biographie de Frida Kahlo. Celle que je vous présente aujourd'hui est tout en illustrations.

L'accent est mis sur des thèmes chers à l'artiste. Entre autres, l'inévitable accident à 18 ans ; la médecine, que Frida voulait exercer ; sa terre et sa faune, le Mexique ; l'amour, pour Diego Rivera bien sûr ; la mort, festive dans son pays ; la maternité, impossible, refusée, interdite à Frida.

Chaque thème est illustré sur plusieurs pages pleines, ou découpées et superposées, qui s'effeuillent comme pour plonger à l'essentiel, au noyau qui nourrit l'apparence colorée qui se donne à voir, mais qui cache en son coeur la douleur, la peur, la tristesse, le manque.

Celle qui est la plus réussie, et la plus terrible aussi, est à mon avis l'illustration de la maternité perdue ou rêvée, composée sur trois feuilles, serpents phalliques enroulés sur leur arbre de vie, qui observent le corps de Frida que l'on découvre ensuite seule dans un lit sinistre, pleurant sur son ventre arrondi et qui laisse apercevoir la dernière page, la reproduction d'une planche anatomique de la vie intra-utérine à tous ses stades de développement (et que possédait réellement l'artiste dans son atelier).

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Je trouve émouvants ce geste protecteur et cette unique larme qui coule.

Rassurez-vous le reste est plus coloré, plein d'imagination, mais toujours empreint d'une certaine tristesse (peut-être un peu trop à mon goût, car souvenons-nous de "Viva la vida"). Quoi qu'il en soit, Benjamin Lacombe rend un hommage graphique à la hauteur de son admiration pour cette artiste attachante qui a su mieux que personne mettre en oeuvre et sublimer la souffrance et la douleur qui ont jalonné son existence.

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Deux pages superposées

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Deux autres dont je ne dévoilerai pas les dessous.

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" Ne m'oubliez pas."

Un bien bel objet, à manipuler avec précaution, habillé de tissu, quelques citations et brefs commentaires des auteurs, et des couleurs, des couleurs et encore des couleurs pour enrober la gravité du propos. " Il y a peu, j'étais une petite fille qui marchait dans un monde de couleurs. Tout n'était que mystère. A présent, j'habite une planète douloureuse , transparente, comme de glace, mais qui ne cache rien."

Chaque fois que je croise des mots, une image, un tableau de Frida Kahlo, je ne peux m'empêcher d'être admirative face à son courage de vivre. 

 

Frida    Sébastien Perez & Benjamin Lacombe     Editions Albin Michel

 

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lundi 2 avril 2018

Le pays de 6h35

CVT_Zinc_8414Si vous n'êtes pas Belges, qui a déjà entendu parler du village de Moresnet ? Et par où commencer son histoire ?

En 1526, alors que Paracelse remarque ce dépôt de cristaux argentés et de forme acérée au fond d'un four et qu'il nomme Zink (zinken signifie pic en allemand), venant ainsi de découvrir un huitième métal ?

En 1816, quand, suite à la défaite de Waterloo, le congrès de Vienne redessine les frontières de la Prusse et du Royaume-Uni des Pays-Bas sans parvenir à trouver un accord sur un minuscule territoire de 3,44 kilomètres carrés à cause de la présence d'une mine de zinc que chacun revendique ?

En 1903, année où Maria Rixen, servante à Düsseldorf dans la famille Hütten et chassée car enceinte du maître de maison, va se réfugier à Moresnet où elle accouche de son fils Joseph, qui deviendra Emil après son adoption par la famille Pauly ?

Dans un habile maillage, l'auteur va conjuguer ces trois aspects de l'histoire avec pour fil conducteur la vie d'Emil Rixen, né sur ce curieux îlot qu'est Moresnet-Neutre.

"Sans avoir déménagé une seule fois de sa vie, il a été successivement citoyen d'un Etat neutre, sujet de l'Empire allemand, habitant du Royaume de Belgique et citoyen du Troisième Reich. Avant de redevenir Belge, ce qui sera son cinquième changement de nationalité.(...) Il n'a pas traversé de frontières, ce sont les frontières qui l'ont traversé."

Moresnet-Neutre est une enclave entre Moresnet-Belge et Moresnet-Prussien. En 1816, 250 habitants occupent "la capitale", un hameau d'une cinquantaine de maisons nommé Kelmis ou La Calamine, selon la langue utilisée, situé dans la vallée de la Gueule. En 1903, à la naissance d'Emil, 3433 habitants sont recensés, essentiellement des mineurs. C'est bien connu, le provisoire souvent s'éternise, et les aléas géopolitiques des différents acteurs ont fait perdurer cette situation. C'est ainsi qu'au fil du temps, cette bourgade se voit dotée d'un conseil communal par tirage au sort, très peu d'impôts, pas vraiment de langue ni de monnaie officielles, on les parlait et acceptait toutes, pas de scolarité ni de service militaire obligatoires, pas de justice, pas de douane. Par contre, un drapeau et une médaille existaient, un timbre poste a même été édité. Et comme la justice, l'heure était un vrai casse-tête !

"Le territoire neutre était dans le fuseau horaire de Paris, tandis que de l'autre côté de la route, on se réglait sur l'heure de Berlin. Et pour tout arranger, les pendules néerlandaises avaient de surcroît vingt minutes d'avance sur les belges, car avant l'apparition de liaisons ferroviaires internationales, l'heure était encore une affaire locale."

Bien évidemment, cette situation de neutralité prête au développement de la contrebande, sans compter que le délit d'îvresse n'existant pas, cafés et distilleries prolifèrent, ce qui attire une faune pas toujours recommandable, "Tous ceux qui avaient quelque chose à se reprocher venaient s'y réfugier". Afin de contrer cet état de fait, la direction de la mine instaure un paternalisme qui permet de développer école, habitat, dispensaire, caisse d'épargne, église ou temple protestant, fanfare et chorale, guildes et clubs. Enfin, comble de surprise, c'est à Moresnet-Neutre que l'Espéranto est intronisée langue officielle de ce drôle de territoire !

Le 4 Août 1914, tout bascule pour les habitants et 1919 verra Moresnet-Neutre disparaître au profit du Moresnet-Belge. Mais l'histoire ne s'arrête pas là, notamment celle d'Emil Rixen que je vous laisse découvrir.

J'ai été littéralement happée par cette lecture et cette découverte d'un pan d'histoire dont j'ignorais absolument tout. Un livre qui fait revivre cet Etat unique grâce au travail de recherche de l'auteur mais aussi de par les témoignages de quelques anciens et descendants de ceux qui ont connu cette étrange époque. Un livre qui donne à réfléchir, intelligent, passionnant, qui se lit comme un roman.

C'était ma première contribution pour le mois belge du Défi littéraire de Madame lit.

Zinc    David van Reybrouck  (traduit du néerlandais (Belgique) par P. Noble)   Editions Actes Sud

 

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"Les frontières orientale et occidentale ressemblaient aux aiguilles d'une montre qui indique         six heures  moins vingt-cinq."

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samedi 31 mars 2018

Quel joli mois de Mars !

Pour clore mes balades hongroises et dans l'Europe de l'Est

Un très beau film que je vous invite à aller voir.

Et parce que, tout comme les Tziganes, les Juifs ashkénazes ont nourri son patrimoine, l'Europe de l'Est ne serait pas ce qu'elle est sans eux. Il me semblait important de les mentionner et de ne pas l'oublier.

Comme j'avais débuté Mars en musique, je vous propose pour conclure un air de Klezmer qui commence dans une douceur lancinante, puis laissez-vous emporter par le violon de Daniel Hoffman et wahou... le solo de clarinette de Sheldon Brown !

Merci à Eva, Patrice et Goran pour ce joli mois à l'Est auquel j'ai pris un immense plaisir à participer. Il a permis de faire d'intéressantes découvertes chez celles et ceux qui s'y sont joints, et de réduire un peu une pile à lire qui reste hélas encore trop élevée. Madame lit s'y est associée grâce au hasard du calendrier et m'a permis une agréable incursion littéraire en Hongrie que je compte bien poursuivre. Maintenant, en route pour la Belgique !

 

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vendredi 30 mars 2018

La cuisine totalitaire

cvt_La-cuisine-totalitaire_2826La 4ème de couverture nous apprend que l'auteur est né en 1967 à Moscou et qu'avec sa femme Olga, qui signe aussi ce livre, ils ont fait partie des derniers Russes à obtenir la nationalité est-allemande avant la réunification. On ne nous dit rien de ce qui les a poussé à s'intaller en RDA ; toujours est-il qu'ils ont fait le choix d'écrire en allemand ce drôle de bouquin qui, s'il nous parle de l'art culinaire de ces pays qui ont un jour appartenu à l'URSS, c''est avant tout l'occasion de nous glisser un mot sur l'histoire de ces anciennes républiques et d'évoquer avec humour et bienveillance les us et coutumes de leurs habitants, sans oublier de nous livrer en fin de chapitre quelques recettes du cru.

Nous découvrons ainsi l'Arménie, la Biélorussie, la Géorgie, l'Ukraine, l'Azerbaïdjan, la Sibérie, l'Ouzbékistan, la Lettonie, le Tartastan et la Russie du sud (Tchétchénie et Caucase).

     Nous apprenons que "La pomme de terre biélorusse est la plus grosse du monde.(...) Sans oublier les centrales nucléaires biélorusses qui fournissaient de l'électricité à la moitié de l'Union soviétique. D'année en année, les pommes de terre ne cessaient de grossir, la population rayonnait ". Dans les recettes géorgiennes, les noix sont omniprésentes et le khartcho "Ce n'était pas de la soupe, c'était un poème, un poème très pimenté ! ". En Ukraine, " Les mariages ne comportent en général qu'un seul repas, mais celui-ci peut durer jusqu'à trois jours ". Au Tatarstan on cuisine les pis des vaches tandis qu'en Sibérie les baies et les champignons accompagnent viande de renne ou poisson. Les Ouzbecks carburent au thé vert (et souvent à l'huile de coton - ça c'est moi qui rajoute - que nos intestins occidentaux n'apprécient pas du tout) et pratique la transpiration intérieure lors des périodes de canicule. Quant à la Lettonie, elle a toujours une dent contre l'ancienne URSS, " La plus grande montagne du pays ne fait aujourd'hui plus que 312 mètres de haut, sûrement parce que les communistes se sont amusés à la piétiner. Seule la météo s'en est relativement bien sortie après cinquante ans d'occupation soviétique. Elle est restée stable : chaude en été, froide en hiver ". Ne pas se fier à la politesse qui caractérise les peuples de Tchétchénie et du Caucase : " Même un ami, on ne le salue pas quand il a le dos tourné, cela pourrait l'effrayer et il pourrait réagir de manière inappropriée".

Les auteurs ne pouvaient pas faire l'impasse sur les deux emblèmes nationaux russes que sont la vodka - " qui est bien souvent considérée comme un plat principal en soi " - et le caviar, objet de propagande pour l'étranger et que les Russes boudent pour les mêmes raisons que nous, à savoir son goût ou son prix, mais pas seulement. Ils préfèrent simplement les cornichons." Ils ont mangé tout le hareng et les cornichons, mais ils ont laissé le caviar ", se plaignait toujours la mère de l'auteur quand elle recevait des invités.

Un livre rassérénant, après tous les tourments slaves traversés au fils de ce mois, sympathique et drôle, à savourer comme un bon digestif !

La cuisine totalitaire    Wladimir & Olga Kaminer  (traduit de l'allemand par M. Stadler & L. Clauss)  Editions Gaïa

Dont les effluves vont embaumer

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mercredi 28 mars 2018

Bonne à rien !

indexJe commencerai ce billet par un regret. Edité pour la première fois en 1926, ce roman s'est vu maintes fois critiqué, et malheureusement, l'intrigue n'a pu conserver son mystère. La 4ème de couverture de la présente édition n'échappe pas à la règle, même la préface annonce tout de suite la couleur. Si vous ne voulez pas gâcher votre plaisir -mais est-ce encore possible ?- faites comme moi, lisez ce roman plusieurs années après l'avoir acheté. Les pertes de mémoire ont parfois du bon !

A Budapest, le 31 Juillet 1919 signe la fin de l'éphémère République des conseils de Hongrie, les communistes de Bela Kun, au pouvoir depuis trois mois, se voient contraints de quitter le pays suite à une avancée roumaine décisive qui rétablit l'ordre bourgeois. Ce dont se réjouit le couple Vizy. Monsieur va retrouver son poste au ministère et Madame va pouvoir cesser de trembler et de se déguiser en prolétaire lorsqu'elle sort dans la rue. A la terreur rouge va succéder une terreur blanche bien décidée à faire passer le goût du collectivisme au petit peuple.

Madame Vizy peut alors se concentrer sur le gros problème de sa vie, trouver une bonne digne de ce nom. Elle en a déjà usé plus d'une, jamais assez bien à ses yeux. Toutes ces filles sont des voleuses, dévergondées, gourmandes, feignantes, envieuses ou idiotes, toutes sans exception ont trahi sa confiance. Elle empoisonne l'existence de son politicien de mari avec cette obsession jusqu'à ce que Ficsor, le concierge, vieux Rouge actif et militant qui espère ainsi s'acheter la clémence des bourgeois, s'engage à ce que sa nièce entre au service des Vizy. Mais Anna n'est pas pressée de quitter ses employeurs, elle se fait désirer et les nerfs de Madame Vizy frisent la crise. Quand enfin elle arrive les choses rentrent dans l'ordre et Anna devient peu à peu la bonne parfaite dont rêvait Madame.

"Pour elle, la compagnie de cette petite bonne n'avait rien de désagréable. Pour peu qu'elle lui fit signe, elle se retirait à l'arrière-plan. La compagnie des bonnes, pour ces dames, est aussi confortable que pour les messieurs l'amour des filles de joie. Quand il cesse d'être nécessaire, on peut toujours les renvoyer."

Entre extérieur et intérieur l'auteur nous offre un instantané de la Hongrie encore hésitante entre passé et avenir. Nous arpentons les rues de Budapest en compagnie de personnages caricaturaux sans états d'âme, imbus de leur bon droit, pour lesquels l'auteur et le lecteur n'éprouvent peu ou prou de sympathie, laquelle se concentre sur les figures plus humaines de ces gamines venues de leur campagne laver la crasse des bourgeois. Ces quelques mois passés au 238 rue Attila en compagnie de ses habitants aident à comprendre le dénouement de cette histoire et donnent à réfléchir à la notion de bientraitance. On sent poindre à la fin l'influence de la psychanalyse qui viendra bien plus tard remettre à sa juste place la fatalité. Et le vieux docteur Moviszter, unique figure sage et humaniste de ce roman, s'en repartira, tout aussi solitaire et incompris, dans les rues de sa ville.

"C'était un après-midi enchanteur, frais, idyllique, un de ces après-midi d'hiver où la joie de vivre pétille de toutes ses étincelles. Une neige craquante recouvrait la ville. Les lions en pierre du pont aux Chaînes avaient le front recouvert d'une neige qui les enveloppait d'une sorte de foulard blanc. Des patins tintaient dans les mains des femmes qui couraient à la patinoire, les clochettes des traîneaux faisaient ding-dong. Le gel, un gel très dur, salutaire, picotait les joues. Chez Gerbeaud, les lustres des salles scintillaient, et les vitrines du centre ville, de la rue Váci, de la rue du Prince de la Couronne, des vieilles rues du siècle dernier, s'allumaient les unes après les autres, ces vitrines où tout paraissait à présent plus appétissant, plus féerique que jamais : les chaussures, et les livres, et les bouteilles d'eau minérale sur des rochers couverts de mousse, à côté d'un petit jet d'eau artificiel, et puis les pâtes de coings, les montagnes de noisettes, les monceaux de noix, jusqu'aux cônes de dattes berbères, savoureuses, encore humides - comme les lointains souvenirs de la Saint-Nicolas. A tout instant, le ciel aussi prenait part à ce jeu scénique de lumières. Vert pomme derrière la colline Gellért, il rosissait vers le palais royal, et finissait par retomber en cendres d'un gris pâle : alors surgissaient les petites étoiles d'hiver, des étoiles minuscules, au scintillement lumineux."

Une bien jolie balade dans un roman à l'écriture simple, volontairement naïve, sans introspection ni analyse, mais qui n'en pense pas moins !

Autre roman de l'auteur chroniqué, Alouette  ICI

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La pâtisserie Gerbeaud créée en 1858 et qui existe toujours.

Anna la Douce   Dezső Kosztolányi  (traduit du hongrois par E. Vingiano de Piña Martins)      Editions Viviane Hamy

Va faire le ménage dans

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lundi 26 mars 2018

Immobilier russe

CVT_LAppartement-Un-siecle-dhistoire-russe_1056Une fois n'est pas coutume, voici un album illustré. Plutôt destiné aux enfants, il était accompagnait d'un livret d'activités et servait de support à un jeu pendant que les parents flânaient dans les allées du salon du livre de Paris.

On visite d'un siècle d'histoire russe et soviétique de 1902 à 2002 en compagnie des premiers occupants et de leurs descendants. Un arbre généalogique nous aide à suivre tous les personnages. En alternance une double page présente les lieux, agrémentée d'un court texte qui restitue les événements entre deux dates, puis une autre, plus détaillée, est parsemée d'images d'archives et de dessins représentant des objets symboliques selon l'époque, ceux du quotidien des adultes comme des enfants, la monnaie, les jouets, des recettes, des coutumes etc...

 

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Irina  Mouromstev a 6 ans en 1902 et pense que sa famille va vivre heureuse dans ce bel appartement. Elle a sa chambre pour elle toute seule.

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Mais en 1919, l'appartement devient communautaire et les armoires servent parfois de cloisons.

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Les générations se succèdent jusqu'à ce que, en 2002, l'économie de marché transforme l'Appartement en...

L'Appartement    Alexandra Litvina & Ania Desnitskaïa pour les illustrations  (Traduction F. Deweer & M. Santos)  Librairie du Globe

J'avoue avoir une sorte de fascination pour les appartements communautaires. Je me suis toujours demandé comment j'aurais pu vivre dans ce contexte... J'en profite pour signaler un autre ouvrage, très réaliste celui-ci, de Katerina Azarova paru en 2007. Une étude sociologique qui explique parfaitement les racines de la politique du logement du début de l'URSS à la privatisation de l'appartement communautaire en 1990, les fondements de la société pré-révolutionnaire, les utopies de la Révolution et l'évolution des moeurs au sein des familles. Nombreux témoignages et photos de ces cohabitations pas toujours évidentes, on s'en doute, dans des immeubles devenus plus que vétustes au fil du temps.

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Quand les colocataires s'entendent bien les frigos sont aussi dans la cuisine

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Photos extraites de l'ouvrage

A la porte d'entrée de l'appartement, chaque locataire a sa plaque à côté de la sonnette avec indiqué le nombre de fois qu'il faut sonner. Salle de bains, toilettes, cuisines et couloirs sont communs. " "Et quelque part au bout de ces détours, s'ouvre la grande cuisine commune, à la fois pivot de cet espace labyrinthique, principal terrain d'action et des événements, scène de vie et de mort, coeur de l'appartement communautaire."

Ces pièces communes ont leur propre rythme, surtout la cuisine. Au petit matin, priorité aux travailleurs, les babouchkas et retraités occupent ensuite les lieux, puis vers 16h ce sont les écoliers qui l'investissent le temps du goûter, enfin retrouvailles collectives le soir pour la préparation du repas, chacun mange chez soi avant de se retrouver à nouveau pour la vaisselle (il y a souvent aussi plusieurs éviers). C'est là qu'on papote, qu'on rigole ou qu'on s'engueule ! La propreté et le rangement étant les principales sources de conflits. Plusieurs générations partagent souvent une même chambre et "la pièce technique", quand on a la chance d'en avoir une, sert à la fois de rangement, bureau, chambre d'appoint, se transforme au gré des besoins. En 1930, la loi avait décrété 9m² par personne.

"Ici, les contacts entre voisins communautaires sont bien plus fréquents que dans le voisinage, tel qu'on l'entend à notre époque, de l'immeuble d'une ville européenne. En conséquence cette vie communautaire est saturée de relations, d'émotions et d'événements. Les haines, les amours, les décès, les naissances, les disputes et les réconciliations composent le décor permanent et ordinaire de l'existence de chacun."

Bref, deux ouvrages complémentaires, passionnants et instructifs. Dans le second, on retrouve des cas semblables à celui de la famille de l'album, ce sont les témoignages les plus émouvants car emplis de nostalgie pour ceux qui ont connu l'époque de la propriété individuelle. Par contre, certains n'envisagent même pas un autre mode de vie ou le regrettent lorsqu'ils y sont contraints de l'abandonner.

L'appartement communautaire    Katerina Azarova    Editions  Librairie du Globe

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Deux livres qui déménagent dans

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samedi 24 mars 2018

Giboulées tchèques

product_9782072701375_195x320Délicate couverture et titre poétique pour ce livre sur fond d'histoire de la Tchécoslovaquie d'après-guerre à la chute du Mur de Berlin. Une histoire transgénérationnelle d'une lignée de mères et de filles qui portent leur bâtardise comme une marque de fabrique.

Marie et sa fille Magdalena vivent dans un petit village de la campagne tchèque non loin de la frontière autrichienne. Petit à petit, la collectivisation se met en place en Tchécoslovaquie et Magdalena se voit contrainte de quitter sa place de servante et fille de ferme chez les Feldmann, propriétaires terriens dépossédés de leurs biens. Enceinte de Josef, le fils des patrons chassés, la vie reprend ses droits. Ce sera une fille, Libuše, qui elle-même en 1969, accouchera d'une petite fille, Eva.

La première partie du livre est de loin la plus passionnante et la plus crédible. On y découvre la personnalité de Marie, caractère fort et indépendant, ce qui l'a amenée à quitter Vienne et le père de Magdalena, les valeurs qu'elle inculque à sa fille, liberté et fierté, la vie rude de la campagne, les aléas politiques qui chamboulent l'équilibre précaire dans lequel elles se sont installées, sans compter la stigmatisation de leur situation de mère célibataire et d'enfant illégitime et, pire encore, de citoyenne qui refuse de prendre la carte du Parti ! Tout cela est bien rendu, notamment l'attachement qui lie la mère et la fille, malgré l'absence de tendresse, passant par, outre la manie d'enfanter hors les liens du mariage, celui de la transmission de l'art de la broderie, on aurait presqu'envie de courir acheter fils et aiguilles et de s'y mettre sur le champ. Et on a droit à quelques belles évocations bucoliques.

"Un tel froid au début de mars n'est pas habituel. Mais, depuis quelques temps, qu'est-ce qui est habituel ? Les collines aux formes douces et larges paraissent encore plus aplaties, elles se tassent contre la terre pour avoir un tout petit peu plus chaud. Les arbres, enveloppés dans de somptueuses robes de givre, semblent au contraire grandir et flotter dans la brume qui se love par terre. Leurs racines se sont retirées dans des profondeurs, elles y cherchent le réconfort et assez d'énergie pour le printemps. Les brins d'herbe séchée, immobilisés par le froid, sont les témoins morts d'un autre temps."

La suite m'a plutôt déçue, je m'attendais à ce que la lignée matriarcale indépendante et un brin rebelle se perpétue. Au lieu de quoi, en complète incohérence avec les valeurs prônées - "Tu n'appartiens à personne. Tu es libre. Il n'y a que ça qui compte. Ne l'oublie jamais." - et les caractères bien trempés des deux femmes, nous nous retrouvons face à une Marie qui marie sa fille à un rustre, et à une Magdalena qui subit sans réagir le mariage et ses déconvenues prévisibles. Suivent un récit un peu trop mélodramatique à mon goût, des discours qui souvent sonnent faux et une fin précipitée avec une surenchère de secrets de famille, tout droit sortis d'un catalogue, et dont je ne dirai rien mais, croyez-moi, aucun ne manque à l'appel. Tout cela gâche une histoire qui avait pourtant bien commencé, ce doit être ça l'effet giboulée. Heureusement, le théâtre politique qui se joue en arrière-plan sauve un peu la mise.

Pas de traduction puisque l'auteure, née en 1971 en Tchécoslovaquie mais installée en France depuis 1991, a choisi d'écrire en français cette saga, malgré tout sympathique, qui a séduit les lycéens. Ils lui ont décerné le Prix Renaudot des lycéens en 2016.

Les avis de KATHEL  et  d'AIFELLE

 Giboulées de soleil    Lenka  Horňáková-Civade    Edition  Folio

 Va trouver une petite place dans

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jeudi 22 mars 2018

Vous avez dit printemps ?

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1905 - Natalia Gontcharova (1881-1962 Russie)

J'aime beaucoup la peinture au style éclectique de cette femme dont vous pourrez admirer quelques oeuvres dans la vidéo ci-dessous, notamment les décors et costumes pour les Ballets russes de Diaghilev. Elle est morte à Paris où elle et son compagnon s'étaient installés en 1918.

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mardi 20 mars 2018

La fièvre blanche

hugobaderUn journaliste polonais, qui connaît déjà la Sibérie pour l'avoir parcourue en été, décide de tenter le voyage sous les cieux moins cléments de l'hiver.
Au volant d'une vieille UAZ, une jeep soviétique équipée façon baroudeur du grand Nord, Jacek Hugo-Bader se lance sur la route avec pour objectif de rencontrer les exclus de ces territoires extrêmes.

Si le livre est instructif, il est tout autant impossible à résumer. J'ai trouvé la construction brouillonne, la chronologie est des plus aléatoires et des repères géographiques auraient été les bienvenus. Plus qu'un récit de son périple, l'auteur a regroupé toute une série d'articles ou de portraits qui recouvrent plusieurs séjours sur une petite dizaine d'années, de Moscou au lac Baïkal en passant par l'Ukraine et la Moldavie. Un livre l'a accompagné sur la route, il agit d'un ouvrage russe paru en 1957, Le Reportage du XXIe siècle, où deux journalistes de la Pravda anticipent l'avenir de leur pays à l'aube du quatre-vingt-dixième anniversaire de la Révolution d'Octobre, soit en 2007. Si par certains aspects scientifiques les deux auteurs ne se sont pas trompés, en ce qui concerne l'être humain on peut dire que ça relève de l'utopie... Le parallèle n'en est que plus causant.

Nous voyons donc défiler au fil des pages une kyrielle de personnages tous plus déglingués les uns que les autres. Toxicomanes, pour la plupart séropositifs - il y a même une élection Miss Russie VIH... -, anciens hippies soviétiques rescapés de communautés, migrant l'été vers le sud de l'URSS afin de s'approvisionner en herbe et pavot, bandes de hooligans fachos, univers des rappeurs ou des anarkopunks en passant par le heavy metal et la blatna (musique des truands et des voyous), SDF, prostituées, membres de sectes religieuses, mineurs employés dans des mines illégales, victimes des trafiquants d'organes et d'êtres humains, éleveurs de rennes ou pêcheurs du lac Baïkal. Tous ont en commun un goût immodéré pour la vodka et, pour beaucoup, une tendance inéluctable à contracter un jour ou l'autre "la fièvre blanche", l'équivalent de notre delirium-tremens. Quand je dis vodka, c'est un bien grand mot, car la plupart du temps ce que tous ingurgitent s'apparente plus à du tord-boyaux fait maison, quand il ne s'agit pas purement d'antigel coupé à l'eau. On imagine les dégâts de cette consommation sur le long terme. Là encore, la notion de long terme est tout relative puisque que l'espérance de vie ne cesse de baisser. Ceux qui payent le plus lourd tribut sont les petits peuples autochtones de Sibérie dont les prédispositions génétiques ne leur permettent pas de métaboliser l'alcool et tous ses poisons. Les ravages sur le système nerveux sont donc rapides et terribles, entraînant suicides et actes de violence.

 "Au début, dans le registre des décès, j'inscrivais des gens de soixante-dix, quatre-vingts ans. Maintenant, personne ne vit si vieux. Un homme de cinquante ans, c'est un patriarche, une force de la nature. Les femmes de cinquante ans chez nous sont séniles. Ici, on meurt avant quarante ans."

On saisit vite que derrière cette appétence se cache un monde encore déboussolé par l'effondrement de l'URSS, auquel s'ajoute l'omniprésence de la corruption et de la mafia, sans compter les stigmates des soixante-dix ans de communisme...
Au final, les plus heureux de ces exclus sont ceux qui se réfugient dans les nombreuses églises/sectes qui fleurissent ça et là. Ceux-là arrivent au moins à cesser de boire ou de se défoncer entre deux élans mystiques. Peace and love par -40°, mais au moins on vit plus longtemps. 

Cette lecture m'a laissée plutôt nauséeuse pour ne pas dire déprimée, sans doute la redondance du propos y est-elle pour beaucoup. On est loin des voyages de nos littérateurs français qui regardent steppes et taïgas défiler derrière les vitres du Transsibérien... Il n'en reste pas moins que ce livre est sans aucun doute le reflet d'une certaine réalité - comme l'atteste l'article ICI , 70 morts en décembre 2016 - mais la Russie ne se résume pas non plus qu'à cela, heureusement. Et venant d'un Polonais, et désolée pour le cliché un peu éculé, c'est un peu l'hôpital qui se moque de la charité...

              La Fièvre blanche... De Moscou à Vladivostok    Jacek Hugo-Bader    (traduit du polonais par Agnieszka Zuk)             Editions Noir sur Blanc 

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Posté par Moustafette à 06:29 - - Commentaires [6] - Permalien [#]
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