lundi 5 mars 2018

Ouf !!!

51yNML5AqkLJe viens de "terminer" ce livre et je suis bien contente. Je mets des guillemets car ce que j'ai trouvé chouette dans ce bouquin c'est qu'on peut sauter vingt, trente, cinquante pages, sans jamais perdre le fil de l'histoire, tellement tout est prévisible. Au début, j'ai tourné les pages consciencieusement mais très vite un gros nuage d'énervement m'est tombé dessus avant que je l'identifie plutôt comme une petite angoisse à m'imaginer à la place de monsieur Budaï. Je déteste les situations kafkaïennes qui rendent fou.

Aussi vite fait que ma lecture, mon résumé, pour une fois, sera bref. Un brillant linguiste, qui pense atterrir à Helsinki pour un congrès, se retrouve dans une ville inconnue, surpeuplée, où l'on parle une langue incompréhensible, sans bagage ni argent ou presque, où pour le moindre truc on fait la queue pendant des heures, et où tout le monde se fout royalement de son petit problème. Voilà. Il va s'adapter et se débrouiller, risquer sa vie même, pour finir par trouver une solution. D'ailleurs, on se demande pourquoi il n'y a pas pensé plus tôt, pfff, ces intellectuels... Un point positif pour moi, si la bouffe locale est insipide, au moins dans ce pays on peut encore fumer tranquille, même dans les chambres d'hôtel, wahou quasi un paradis !

285 longues, très longues pages. J'ai réglé le problème en 15 minutes. Juste l'occasion de lire ça et là qu'à un moment, il avait mal aux dents, situation anxiogène extrême pour moi, hop encore 50 pages de sautées ; il croise sur sa route un zoo avec des animaux très très mal en point, je ne lis jamais les descriptions qui font mal et ne supporte pas la maltraitance animale, encore 70 pages de virées en râlant ; je poursuis en sautillant quand, soudain, j'aperçois, page 197, des mots qui me causent, "Vie théâtrale", inscrits sur un journal qu'un autochtone lit dans le métro, là je compatis fortement avec Budaï et me dis, ça y est il est sauvé ! Faut pas rêver, dans le grand absurde, point de salut. Dégoûtée, je saute de la page 201 à la 264, manifestation, barricades, mitraillettes, chars, bain de sang, bof, suite normale, pas de surprise. Je lis les quatre dernières pages par curiosité, va-t-il mourir ? survivre ? Arf... je dirai rien, un peu de suspense que diable !

Bien sûr, je suis de mauvaise foi. Bien sûr, ce livre écrit en 1970 par l'auteur hongrois se veut une formidable critique de l'enfermement, de l'indifférence, de l'incommunicabilité et des sociétés totalitaires où prévaut le collectif sur l'individu, et voire, de façon visionnaire, de l'évolution de nos sociétés modernes, même de la mondialisation où le totalitarisme revêt d'autres masques. Bien sûr, les gens souffrent, cherchent à comprendre, se révoltent, se résignent, se suicident ou se battent, se soumettent, changent, adhèrent, luttent, se révoltent à nouveau etc, etc... Mais 150 pages auraient largement suffit pour nous faire passer le message. Ce registre n'est pas fait pour moi. Je lui préfère les 126 pages de Iouri Bouïda et son Train zéro (billet ICI )  La différence ? il a était publié en 1997, laissons donc Épépé dans son contexte et passons à autre chose.

 Épépé     Ferenc Karinthy   (traduit du hongrois par Judith & Pierre Karinthy)     Editions Zulma

 Va quand même trouver sa place dans

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samedi 3 mars 2018

Gemme, tu aimes, il aime...

001311698Je poursuis mes promenades littéraires dans les Balkans. Cette fois, c'est en compagnie de Stanislav Dugi, vieux professeur de littérature, en deuil d'une épouse assez fantasque. Celle à qui il vouait un amour indéfectible s'en est allée emportant avec elle son mystère. Mariés depuis trente ans, Višnja a toujours été une épouse aimante et attentive malgré leur différence d'âge, elle n'exigeait qu'une chose, s'octroyer, une fois l'an, une semaine de liberté dont Stanislav ne saurait rien. Taraudé par la jalousie, il se plie malgré tout à ce "caprice". Seul témoin de ces escapades, le collier qui orne le cou de Višnja et dont elle ne se sépare jamais, un collier de pierres multicolores dont le nombre varie au gré de... on ne sait trop quoi.

"Parfois le professeur avait l'impression que le collier de Léontine s'était rallongé ou raccourci, que les pierres changeaient de couleur, qu'elles étaient différentes, et que chaque année, suivant une règle qui lui était propre, Léontine le recomposait."

Lorsque la mort s'en vient ravir la belle, elle laisse un Stanislav désemparé face à l'absence et à ses questionnements définitivement sans réponse. L'écriture sera sa planche de salut. Égrainant le fameux collier tel un chapelet, l'imagination le porte une dernière fois vers son épouse. Sous forme de fictions à peine déguisées, il invente pour chaque pierre un fragment de possible et, telles des perles qu'on enfile, il aligne sur le lien de son récit des fantasmes colorés qui viennent donner du sens au mystère et combler l'inconnu.

Le roman s'ouvre sur le décès du professeur trois mois après celui de sa femme Il laisse en héritage un manuscrit dans lequel se mêlent aux éléments autobiographiques de courtes nouvelles aux tonalités variées. Une pour chaque pierre qui, il n'en doute pas, a été offerte par un amant. En préambule, un petit aparté nous renseigne sur la couleur, l'origine, le symbolisme, la mythologie, les pouvoirs et les bienfaits de ces pierres semi-précieuses. A charge pour Balaban, l'assistant de recherche du professeur Dugi, de gérer cet héritage littéraire et de nous livrer une chute réjouissante !

Une couverture pour le moins originale, un sujet traité de façon inattendue, entre légèreté et fatalisme, des fictions dans la fiction, un petit traité de lithothérapie, un style tour à tour gouailleur, trivial, pudique, poétique. Un petit bijou qui s'inscrit bien dans l'originalité de la littérature balkanique moderne. Une coquette et pétillante digression qui réhabilite ce sentiment mal aimé qu'est la jalousie !

Un extrait consacré à la pierre de Lune : " (...) sous la clarté lunaire, dans ses bras, elle scintillait telle une sirène jaillie de cette mer obscure, de cet océan nocturne. (...) C'était beau, de voir le monde comme on le voit de la Lune."

Un grand bravo à l'illustratrice JULIA DASIC dont une de ses Vénus callipyges orne la couverture du roman. Je vous invite à découvrir son univers peuplé d'Odalisques, de créatures éthérées ou inquiétantes, femmes organiques ou fantastiques,  "sirènes névrosées", sur son site ICI , ainsi que quelques animations vidéos pleines de poésie  LA.   

 Autour de ton cou  Mirjana Bobić  (traduit du serbe pa S. Despot & S. Milošević-Valenti) 

Editions Xenia

Va trouver une petite place dans

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jeudi 1 mars 2018

Vent d'Est

music_instr_020Le vent d'Est qui balaie nos contrées depuis quelques jours ne nous apporte pas que de la froidure. Déferlent avec lui, et durant tout ce mois de Mars, des calligraphies voyageuses qui nous viennent du fin fond de l'Europe. Enrobant les mots et suscitant des images, elles vont nous murmurer, je l'espère, de bien belles histoires. Россия, Shqipëria, Հայաստան,  Ελλάδα,  Magyarországייִדיש, România, България, Hrvatska, Bosna i Hercegovina, Crna Gora, Srbija, Kosovë, Україна, Polska, Slovensko, Česko...

 Des mots qui chantent aussi comme des notes, portés par le violon des Tziganes et la clarinette du Klezmer des Juifs ashkénazes, par la balalaïka russe et les cuivres des fanfares des Balkans, par le bouzouki grec et le cymbalum hongrois. Alors, en espérant la Russie et ses auteurs invités au salon du livre de Paris ; en guettant ce que la littérature hongroise nous réserve chez Madame lit, puisque ce mois lui est consacré ; en attendant de parcourir de long en large l'Europe de l'Est grâce à Eva, Patrice et Goran ; je vous souhaite à toutes et à tous un Καλό μήνα ! comme on dit en Grèce en début de chaque mois... et vous laisse en compagnie du groupe  PAPRIKA  pour se mettre dans l'ambiance et se réchauffer.

 

 Rajout à 11h, un temps de circonstance ce matin au jardin.

arrosoir

Et un très bel éloge du froid  ICI  en mots et en photos

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mardi 27 février 2018

Bleus d'hiver

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dimanche 25 février 2018

Une coquetterie littéraire

cvt_Grains-de-beautes-et-autres-minuties-dun-collecti_5139Afin de réaliser des portraits de famille, la Marquise Adélaïde des Ailleurs fait mander au château de Chamarande monsieur Zérène, célèbre miniaturiste de l'Académie de Saint-Luc. Nous sommes en Avril 1764, Madame de Pompadour vient de s'éteindre à Versailles et la Marquise, veuve depuis un an, porte toujours un deuil qui ne semble pas l'accabler plus que nécessaire. Elle n'est pas insensible au charme du peintre, et affiche ses humeurs par le biais de mouches qui ornent différents points de son visage. Car, le saviez-vous, les mouches ont un langage. Moi, je l'ignorais. Mais Zérène, en homme de son temps, connaît la signification de ces petits bouts de velours ou de taffetas que l'on colle ça et là afin de faire passer un message, la Galante, l'Effrontée, la Majestueuse, la Discrète etc... Les hommes aussi pouvaient s'en affubler car leur fonction première était de dissimuler les traces de variole.

Zérène tombe sous le charme de la Marquise. Il caresse ses feuillets du bout de ses pinceaux et de ses craies, comme un amant caresserait du bout des doigts les courbes de sa belle. Des ondes de sensualité s'échappent, flottent entre ces deux êtres, si fortes qu'elles deviennent insupportables. Convenances obligent, la Marquise des Ailleurs honore son patronyme et envoie le peintre à l'autre bout du monde, vers ce pays de Siam qui la fascine tant, le mettant au défi de rapporter des grains de beautés de ces contrées lointaines. A son retour, elle s'offrira à lui.

"Nous voguons en plein midi turquoise. Soleil fiché sur le grand mât comme un gros kaki mûr."

Car bien sûr, Zérène relève le défi et s'embarque alors pour une folle traversée en mer de Chine sur la jonque de l'étrange capitaine Tuan. Périple des plus sensuels et merveilleux entre les îles Somnolentes, "Trois îles patientes attendent les hommes, en désir de s'éprendre, en désir de s'éperdre." , et d'autres aux noms évocateurs, l'Empourprée, la Ténébreuse, la Miroitante. Toutes recellent des trésors d'onirisme, sur lesquels veillent des personnages fantasques et des créatures fabuleuses qui promettent des rencontres magiques.

"Nuit du 11 février. Ciel de draps froissés. Mouillés. Insomnie. Toujours ce maudit mal de mer. Toujours cette nuance de céladon sur mon visage, digne des plus vieilles patines des porcelaines de Chine, craquelé de thé, de sel et de sueurs."

Zénère s'en reviendra-t-il au port de Canton avec, dans sa petite boîte à mouches en galuchat, les grains de beautés et de folie convoités par Adélaïde ? Voulez-vous découvrir l'Eau de Pâmoison, la Maison des Volutes de Thé ? Lisez ce bijou de poésie et de sensualité, à l'écriture brève comme des petits coups de pinceau, aux mots chamarrés et aux évocations truculentes. Plongez dans cet imaginaire capiteux qui laisse, quand on referme ce petit livre, comme un baume bienfaisant dans l'esprit.

"Allée nappée. Je m'engage. Cerisiers gourds de fleurs. Lourds de pollen. Sourds de silence. Je marche à pas d'échassier, levant haut les pieds, gêné de froisser ce sol enneigé de pétales."

 YUEYIN avait succombé à sa sortie en 2007. Ce livre a toutes les qualités requises pour devenir voyageur, si cela vous tente faites-le savoir.

Grains  de  beautés  et autres minuties d'un collectionneur de mouches     Frédéric  Clément        Editions Actes Sud

 

mouches

 

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mercredi 21 février 2018

La Situation

9782757868454Quelle surprenante situation sur l'échiquier historique que celle de l'Islande en cet été 1941 . Alors que depuis mai 1940 l'armée allemande occupe le Danemark, pourtant neutre dans ce conflit mondial, les troupes britanniques envahissent l'Islande pensant qu'Hitler lorgne sur ce coin inhospitalier de l'Atlantique Nord placé sous la couronne danoise. Inhospitalier certes, mais occupant une position stratégique sur les routes maritimes vers l'Europe. Les Américains s'en mêlent et débarquent à leur tour sur l'île. Inutile de préciser le chamboulement que cela représente pour les insulaires. Déferlent troupes, armes, jazz, cigarettes, alcool et dollars. Reykjavik et ses environs voient fleurir moult tripots, trafics et petits commerces.

Prodigieuse situation, notamment pour certaines femmes qui voient là une opportunité de quitter leurs tourbières ou leurs fjords, attirées quelles sont par la possibilité de s'émanciper, de s'enrichir un peu en travaillant à la ville pour les armées et, pourquoi pas, égayer le quotidien des soldats, voire en épouser un. Mais dangereuse situation pour les mineures qui se laissent parfois abusées par leurs beaux sourires.

Curieuse situation que celle de ce pays qui, sous l'influence du Reich occupant le Danemark, s'est affublé d'un parti nazi, a accueilli des ressortissants allemands avant que les Anglais ne déblaient le terrain. Quelques germes se seraient-ils égarés ?

Et enfin, quelle fâcheuse situation pour le terne Eyvindur, piètre représentant de commerce retrouvé abattu d'une balle de Colt 45, une croix gammée peinte sur ce qui lui reste de front, dans un appartement qui n'est même pas le sien et alors que sa copine vient de le plaquer.

"─ Merci. Mais je crois vraiment que nous n'avons rien à craindre. Le genre de choses que tu sembles redouter n'arriverait jamais ici. Pas en Islande."

Et bien, si. Deux petits gars, aussi novices l'un que l'autre en matière d'enquêtes criminelles, se voient confier l'affaire. Flovent, de la police de Reykjavik, et Thorson, un Islandais de l'Ouest (ainsi nomme-t-on ceux qui ont émigré au Canada) de la police militaire. Une collaboration laborieuse va leur faire supputer bien des hypothèses. Crime passionnel, espionnage, fantasmagorie nazie, eugénisme ? Les pistes et les suspects ne manquent pas.

Voilà de quoi retourne le premier tome de cette Trilogie des Ombres. Même si l'enquête est des plus classiques, même si les deux enquêteurs m'ont parfois donné le tournis avec toutes leurs questions aux allures de rafales de mitraillettes, j'ai apprécié de retrouver l'auteur que j'avais un peu délaissé depuis la disparition d'Erlendur dans les vapeurs de geysers ou les limbes des fjords (Duel et Le livre du roi m'étant carrément tombés des mains). J'avoue avoir été bien plus conquise par le contexte historique que par l'intrigue en elle-même. D'ailleurs, je regrette que l'auteur fasse débuter cette trilogie en 1941, j'aurais tellement aimé qu'il s'appesantisse plus sur le début de cette période d'occupation en Mai 40, qu'il donne plus la parole aux autochtones et à des ressentis plus profonds face à ce que les Islandais nomment eux-mêmes La Situation, car quand même, quelle révolution, quel tournant sociétal et économique cette occupation a dû représenter pour ce peuple de pêcheurs et de paysans, isolé, empreint de paganisme puis plutôt puritain ! Mais bon, j'ai cependant appris un tas de choses, et ce n'est déjà pas si mal.

"L'Islande n'était plus une île à l'écart du monde. Elle avait été entraînée dans le tourbillon des événements, et nombre de choses jadis inconcevables s'y produisaient aujourd'hui.(...) Peut-être était-ce avant tout leur innocence qui avait été sacrifiée quand les troupes britanniques étaient arrivées en ville avec leur bruit de bottes un matin de mai."

Lecture du mois de Février pour Le Défi Littéraire de Madame lit.

Dans l'ombre  Arnaldur Indriðason  (traduit de l'islandais par Éric Boury)  Editions Points 

 

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dimanche 18 février 2018

Rayonnages

chabli " Les livres sont ce que nous avons de meilleur en cette vie, ils sont notre immortalité."

Cet homme, que je cite, grand amoureux des livres, n'est autre que Varlam Chalamov, célèbre pour ses Récits de la Kolyma. Né en 1907, il est emprisonné dès l'âge de 22 ans, puis une seconde fois en 1937 pour 17 années de goulag. Dans ce petit opuscule d'une cinquantaine de pages, Chalamov évoque son parcours au travers les livres et les bibliothèques qu'il a parfois eu la chance de fréquenter au cours de ses détentions.

Il confie les souvenirs tendres de son enfance, les deux seuls et uniques livres qu'alors il ait jamais possédés, dont L'Alphabet de Tolstoï, son institutrice Maria Ivanovna, l'ouverture de la première bibliothèque ouvrière dans une ancienne prison en 1918.

"Maroussia distribuait des livres aux reliures dorées couverts de givre."

Puis ce furent les longues années de captivité sans aucune possibilité de lire ou, alors en de rares occasions, lire n'importe quoi, un bout de papier déchiré, un compte-rendu médical, quelques pages d'un livre caché par un autre zek, la difficile prise de conscience de ne plus éprouver de plaisir à la lecture  "Les livres avaient cessé d'être mes amis." Ce fut, heureusement, une parenthèse à laquelle La Cinquième colonne d'Hemingway mit fin, son premier achat depuis longtemps grâce à son maigre salaire d'aide-médecin dans l'hôpital pour détenus où il réside lui-même. Puis ce fut l'arrivée en 1953 (mort de Staline) dans la région de Kalinine où Chalamov trouve son premier emploi d'homme presque libre dans un petit village. Et là, l'émerveillement devant la richesse d'une bibliothèque généreusement fournie grâce à des individus dont il sera question dans le billet suivant. "La remarquable bibliothèque de Karaïev (il n'y avait pas un seul livre qui ne valût la peine d'être lu) m'a ressuscité, m'a réarmé pour la vie autant que c'était possible."

Réhabilité en 1956, il meurt en 1982, dans un hôpital psychiatrique de Moscou sans, à son grand regret, "n'avoir jamais possédé ma propre bibliothèque."

Mes Bibliothèques  Varlam  Chalamov  (traduit du russe par S. Benech)   Editions Interférences

 

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osgar1Moscou, 1918, dans le chaos hérité de la guerre civile et des révolutions, une poignée d'intellectuels et de journalistes mus par l'amour des livres fonde La Librairie des Écrivains, un espace coopératif célèbre de la rue Léontiev et qui perdura jusqu'en 1922.

"(...) la division du travail n'avait rien de strict : il arrivait à tout le monde de balayer, de tenir la caisse, de décorer les vitrines, d'acheter, de vendre, d'évaluer, de trimbaler des caisses, d'essuyer la poussière, de laver les carreaux et de discuter avec les clients des mérites des auteurs et des éditeurs."

Alors que le rouble s'effondre, le livre devient monnaie d'échange. Les bibliothèques et les maisons d'éditions privées se vident par charrettes et traîneaux entiers, Ossorguine et ses amis rachètent ou troquent contre du pain, de la farine, des harengs, du bois de chauffage mais jamais ne spéculent. Pourtant leurs rayonnages se couvrent de livres qui vaudront parfois de l'or, des ouvrages français du XVIIIe, des italiens du XVIIe, beaucoup de gravures, des lettres manuscrites de Catherine II et de dignitaires connus qu'ils céderont finalement au Musée historique de Moscou. La Librairie approvisionne les bibliothèques ouvrières, les universités, les écoles, les clubs. Elle apporte également son soutien à l'Union des Écrivains. "Nous étions les gardiens et les propagateurs des livres." Profitant de ce que la censure n'est pas encore en vigueur, des auteurs russes, ayant beaucoup de difficultés à se faire éditer faute de papier, d'encre, d'imprimeries, se virent offrir par la Librairie des Écrivains la possibilité de diffuser leurs oeuvres manuscrites et illustrées par leurs soins. Deux reproductions de livres-autographes (dont des poèmes de Marina Tsvétaïeva) sont joints aux articles de Mikhaïl Ossorguine. La Nouvelle Politique Économique (la NEP) instaurée en 1922 et qui autorisait le commerce privé mais, en contrepartie, exigeait des impôts exorbitants, sonna le glas de cette fabuleuse aventure. Ne reste que ce beau témoignage.

L'avis de Goran  ICI

Les Gardiens des Livres   Mikhaïl  Ossorguine  (traduit S. Benech)  Editions Interférences

 

Deux témoignages qui s'inscrivent dans

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mardi 13 février 2018

La vie en rouge

51e+rZjlJtLBerlin-Est, Février 1975. Le corps d'une adolescente est retrouvé au pied du "Rempart antifasciste" comme l'on nomme sobrement le Mur côté RDA. Problème, tout laisse à croire que, contrairement au scénario habituel, la jeune fille a été abattue alors qu'elle fuyait l'Ouest. Lorsque que Karin Müller, lieutenant de la Kripo (Kriminalpolizei), arrive sur place, la Stasi est déjà sur le coup en la personne de Klaus Jäger. Ce haut gradé a déjà tiré des conclusions officielles, il demande à Müller de les corroborer et lui propose un marché non négociable, la Kripo garde le contrôle de l'enquête à condition de ne pas nuire à l'idéologie socialiste...

"La victime a donc réussi à escalader un mur de quatre mètres de haut, à traverser la piste de contrôle, à échapper aux chiens de garde et aux gardes-frontières est-allemands avant d'escalader un autre mur de quatre mètres - le tout sous une pluie de balles venue de l'Ouest ? résuma Müller, espérant que son incrédulité ne sonnait pas comme un sarcasme pur et simple."

Parallèlement à l'enquête, nous découvrons en mer Baltique l'île de Rügen et surtout Prora, ancienne station balnéaire conçue par Hitler pour les travailleurs du Reich, qui abrite désormais une maison de correction pour mineurs. Nous faisons connaissance avec deux adolescentes, Irma et Beate, qui y sont déjà retenues neuf mois avant que ne débute l'enquête de Müller à Berlin. Inutile de dire que la vie qu'elles y mènent est plus proche de l'univers carcéral que du centre de villégiature. Gottfried, professeur et mari de Karin Müller, peut en témoigner puisqu'il y a été enseigner quelques mois car " banni pour n'avoir pas su instiller assez de fanatisme partisan à ses élèves berlinois ".

Müller, bonne citoyenne, fière de son pays et camarade lieutenant reconnue, aura fort à faire pour concilier sa loyauté au régime et ses convictions professionnelles et personnelles, d'autant plus que Klaus Jäger, personnage trouble et énigmatique, joue le chaud et le froid avec elle. Mais n'en va-t-il pas de même avec ses collègues, ses voisins, son mari ? Stasi quand tu nous tiens !... Les flics eux-mêmes ne sont pas à l'abri.

Que voilà un polar instructif ! C'est tout un mode de vie et de pensée que nous offre David Young. Bien qu'anglais, il a su à merveille récréer l'ambiance pesante et grise de la capitale est-allemande grâce aux nombreux petits détails spécifiques dont il parsème son récit, les incontournables Traban et Wartburg, le Vita Cola et les cornichons du Spreewald, l'emblématique tour de la télévision et l'Alexanderplatz, le jeu Pebe et l'appareil photo Praktica, la pollution due au chauffage au charbon, les montures de lunettes et les regards fuyants, les rassemblements dans les églises comme lieux de protestation, les réflexes quand on sort ou entre quelque part etc...  Une atmosphère de suspicion qui oblige à une gymnastique mentale permanente, qui colle à la peau et dont souvent les responsables ne se cachent même pas, car tous les moyens sont bons pour vous faire passer de l'autre côté au nom de la Sécurité de l'Etat. Le quotidien des maisons de correction, hélas, n'échappe pas à la règle. 

Il y a quelques semaines, le journal Ouest-France publiait justement un article concernant les archives de la Stasi qui ont été déchirées à la main, tant les broyeurs de papier ne suffisaient plus, entre Novembre 89 et Janvier 90.  Impressionnant

 

Stasi Child    David  Young   (traduit de l'anglais par Françoise Smith)   Editions 10/18

 

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vendredi 9 février 2018

Mémoires

41nn3vctfbLJ'ai toujours aimé Anne-Marie Garat, la femme et sa faconde du Sud-Ouest, l'universitaire spécialiste de la photographie et du cinéma, l'auteure de fictions, amoureuse du XXe siècle et de ses grands chamboulements. Ce roman s'inscrit dans la même veine que sa célèbre trilogie  ("Dans la main du diable"), à savoir la traversée du XXe siècle mais cette fois condensée en un seul livre.

A l'orée des années quatre-vingt, Lottie, fantasque dame nonagénaire au caractère bien trempé et vivant seule au Mauduit, un petit coin reculé de Franche-Comté, héberge dans sa curieuse et vieille demeure une universitaire venue préparer le terrain pour ses étudiants devant mener une enquête sur les mutations du monde rural. La narratrice se souvient être elle-même déjà passée dans ce village avec ses parents alors qu'elle était une enfant dans les années 50. Le choix de Mauduit n'est donc peut-être pas innocent. S'amadouant l'une et l'autre, le vin de noix partagé le soir au coin du feu délie les langues. Et Lottie de raconter l'histoire de la maison des Ardenne bâtie au bord de la Flane, où elle est arrivée en 1904 à l'âge de 12 ans et qu'elle n'a plus jamais quittée.

"Je vous rapporte tout cela car il faut parfois remonter le temps à sa source pour comprendre un peu le présent des choses."

Achetée à une mère maltraitante afin de s'occuper d'Anaïs, un bébé qu'elle est la seule à pouvoir calmer, Lottie trouve rapidement sa place chez les Ardenne. N'ayant pas les yeux dans sa poche mais sachant se faire discrète, la fillette observe, fouine, déduit, et au fil du temps met à jour les non-dits et les secrets de la famille. D'où vient Anaïs qui n'est visiblement pas la fille de Vitalie, la maîtresse des lieux ? Qu'est-ce qui a poussé le fils François à disparaître si soudainement ? Pourquoi Fernand Ardenne, l'époux de Vitalie, séjourne-t-il en permanence à la maison de santé de Bouvier-les-Eaux ? D'où vient cette rigidité qui corsète Vitalie ainsi que cette étrange complicité qui l'unit à ses tantes ? Habitée de tous ses fantômes, Lottie raconte-t-elle la réalité ou la fiction ? Et elle-même, qu'a-t-elle à dissimuler de sa vérité et de son rôle dans cette histoire ?

"Parce qu'elle est une liseuse sauvage, une arpenteuse de pages et une randonneuse de rêves elle sait la puissance souveraine des fictions, plus féconde que la réalité pour opérer la vie des hommes."

Les ricochets de la mémoire vont nous faire traverser ce siècle qui a vu l'avènement de la photographie, du chemin de fer, de l'électricité, de l'automobile. Leurs ondes concentriques s'étendront de la France, pansant les stigmates laissés par le temps des Colonies et deux guerres mondiales, jusqu'aux confins du Canada des chercheurs d'or à nos jours, pour s'évanouir sur les rivages de Nouvelle-Zélande . Car la narratrice, en écho aux récits de Lottie, est propulsée dans ses propres lacunes familiales et se doit elle aussi de remonter à la source afin de pouvoir continuer sa route. Ne doutons pas qu'au départ du Mauduit moult chemins se ramifieront et s'étoileront dans des directions inattendues pour ces deux voyageuses, l'une immobile mais qui n'a peut-être pas dit son dernier mot, et l'autre marchant d'un bon pied vers son avenir.

"J'ai fermé la maison à clé, et je suis partie, l'aube pointait à peine. A l'heure où blanchit la campagne, il y a encore des étoiles clouées dans la brume, les couleurs délayées dans leur bain sont si pâles qu'on dirait les limbes du monde, l'on marche dans ce rêve comme le premier à y pénétrer."

Anne-Marie Garat, une fois de plus, tisse avec brio une fresque où la mémoire et ses réseaux occupent le devant de la scène. L'attachement qu'elle a pour ses personnages n'a d'égal que leur propre profondeur, avec tendresse et rudesse mêlées, elle les triture, les astique, les fait reluire, les bichonne sans jamais qu'on se lasse, pour enfin les poser comme des trophées sur le socle de l'Histoire et laisser le lecteur s'en emparer et se perdre avec eux dans les remous du temps. Le style est toujours aussi lyrique et parfois alambiqué. Il faut juste se laisser porter par la musique, accepter cette transe littéraire qui, de sa plume, caresse nos neurones et fait éclore des images enchanteresses.

"L'aire de gravier phosphorait sourdement, mourant en estompe sous les arbres, décalant les plans en profondeur vers l'arche ténébreuse des grands ormes, des déchirées de brume laiteuse nappant le sol de leur voile isolaient des motifs arborescents comme autant d'îles flottantes (...) dans le grand silence de la nuit, un chantonnement montait du jardin en basse continue, ébauchant la partition musicale d'une histoire, celle de ce théâtre d'ombres et des gens qui y avaient vécu."

La dernière phrase du livre pourrait laisser entrevoir une suite, mais peut-être n'est-ce qu'une figure de style... l'avenir nous le dira ! Moi, j'en redemande à haute voix car j'ai grand peine à quitter Lottie et ses fantômes. Et puisque ces derniers ont vocation à revenir hanter les vivants, permettez-moi madame Garat de vous suggérer d'extirper du placard celui d'Anaïs et de Jacques, car de l'Alaska et de la Sibérie à la Nouvelle-Zélande, franchement, il n'y a qu'un pas ! J'espère que vous me pardonnerez cette intrusion dans votre imaginaire mais, comme vous le dites bien mieux que moi, c'est peine que de refermer ce livre.

"Mais, maintenant qu'elle n'était plus là pour me guider de sa voix, je me sentais dériver, envahie de la même nostalgie qu'on a en finissant de lire un livre, quand au nombre limité de pages s'annonce qu'il nous faudra bientôt le fermer, être quitté par le monde qu'il charrie, duquel nous sommes encore captifs mais déjà prévenus qu'il faudra bientôt renoncer aux êtres et au lieux, à leur existence fictive, c'est un deuil de ce que nous fûmes en imaginaire."

 

La Source     Anne-Marie  Garat     Editions  Babel   Actes Sud   

 

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dimanche 4 février 2018

Mysterium Tremendum

Chimie-des-larmesTrouvé chez un bouquiniste, attirée que je fus par une couverture sensuelle, un joli titre et une 4ème prometteuse, je me voyais déjà tourner frénétiquement les pages de ce bouquin, prête à déguster avec gourmandise cette histoire d'horlogerie et d'automate, de 1854 à nos jours, entre Londres et la Forêt-Noire. Et bien, je suis restée sur ma faim.

Catherine Gehrig travaille au musée de l'Horlogerie de Londres, son collaborateur et amant vient de mourir, elle souffre de devoir vivre son deuil en secret. On lui confie la tâche de restaurer un automate datant du milieu du XIXe siècle. En 1854, Henry Brandling quitte son Angleterre natale pour rejoindre la ville de Karlsruhe et s'enfonce dans la Forêt Noire, là où fut inventé le coucou. Il a laissé son fils gravement malade afin de trouver les meilleurs horlogers capables de fabriquer un automate sophistiqué qui, seul, sauvera son enfant. Il s'agit d'une copie du célèbre canard digérateur de Vaucanson datant de 1744. Ce qui réunira ces deux personnages ? Les onze carnets rédigés par Brandling, narrant son périple et ses difficultés, que Catherine découvre dans les caisses renfermant les pièces détachées de l'automate retrouvé. Entre temps, le canard se transformera en cygne.

"Il avait prévu que quelqu'un l'observerait un jour à travers le trou de ver du temps, c'était certain. Il écrivait pour cette personne. Il ne cessait de penser au moment où la chaîne ferait bouger le cygne qu'il s'entêtait à appeler "mon canard"."

J'ai trouvé les personnages antipathiques. Je n'ai ressenti ni compassion pour cette femme en deuil aux agissements souvent étranges, ni compréhension pour cet homme se lançant dans une quête hasardeuse tout en craignant de ne pas revoir son fils vivant. Leurs réactions violentes, leurs jérémiades et lamentations m'ont agacée, et je suis restée hermétique à la chimie qui s'opère entre les deux protagonistes de cette histoire par delà les siècles . Le climat de manipulation qui flotte aussi bien à Londres qu'au fin fond de la Forêt Noire m'a mise mal à l'aise et irritée. Le récit est souvent confus, et les ponts entre présent et passé n'ont pas réussi à me passionner. Bref, un vrai raté, c'est sans doute ça le Mysterium tremendum ! Seule note positive, j'ai appris quelques rudiments en matière d'orfèvrerie et de mécanismes propres à ces curieuses créatures que sont les automates. Et maintenant, je sais ce qu'est la leucine encéphalique...

"Il m'a dit que les larmes produites par les émotions sont d'une autre composition chimique différente de celle des larmes dont nous avons besoin aux fins de lubrification. Ainsi, a-t-il expliqué, mes honteux petits mouchoirs contenaient maintenant une hormone participant au processus de satisfaction sexuelle, et une autre qui faisait diminuer le stress; avec, enfin, un puissant anti-douleur naturel."

Quelques avis plus favorables sur BABELIO

La chimie des larmes  Peter Carey  (traduit de l'anglais par P. Girard)  Editions Actes Sud

                               

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