dimanche 20 février 2011

L'art de perdre le nord

9782259212199     Le shérif Makepeace patrouille chaque matin dans Evangeline, sa ville natale, perdue dans les confins d'une Sibérie plus sauvage que jamais puisque, suivant la théorie des dominos, les villes se sont vidées les unes après les autres poussant les populations à fuir un anéantissement dont on ne sait pas grand chose mais qu'on devine être un cocktail de réchauffement climatique et catastrophe industrielle ayant entraîné déplacements de populations, misère, famine et violence.

Issu d'une famille de colons Quakers venus s'établir, en des temps meilleurs, sur des terres cédées par les Russes, Makepeace veille donc aujourd'hui sur un monde vide cristallisé dans le silence glacial d'un hiver qui promet d'être long. C'est lors d'une de ses patrouilles solitaires qu'il rencontre un jeune rescapé qui se cache. Champion de la survie en milieu hostile, il organise quelques expéditions afin de troquer de l'alcool contre de la viande de caribou avec des Toungouses gardiens de troupeaux qui survivent, eux aussi, dans les montagnes alentour.

Un jour, il aperçoit un avion. Espérant enfin que la vie d'avant existe encore ailleurs, il se met en tête de découvrir la destination de l'appareil. Commence alors une très longue quête.

"Chacun s'attend à assister à la fin de quelque chose. Ce à quoi nul ne s'attend, c'est assister à la fin de toute chose."

Un northern post-apocalyptique captivant car mené tambour battant. Les rebondissements s'enchaînent sans nous laisser le temps de nous apitoyer sur le triste sort des protagonistes. La beauté des paysages allègent le récit catastrophique, nostalgie, imaginaire et humour se disputent  le bilan de cette auto-destruction programmée qui nous pend au nez un jour ou l'autre.

"Lors de ce premier été, je liais du foin en bottes sous un soleil de feu et le soir je trayais les vaches à l'étable. Je n'avais rien vu à si grande échelle depuis des années. Il devait y avoir mille hectares de cultures. Et la terre était cette belle terre noire et riche dont les Russes font un sujet de plaisanterie : on y plante une cuillère, disent-ils, et il poussera une pelle. Tchernoziom, ils appellent ça, je crois."

L'Homme n'est jamais à court de ressources, les meilleures comme les pires. A méditer...

Elles ont aimé AIFELLE  KEISHA  KATHEL

Au nord du monde     Marcel Theroux    Editions  Plon

Tuvans

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samedi 12 février 2011

In fine

9782221115824Réunion de famille pour un huis clos funèbre à Arden, propriété des Godley où le père, Adam, mathématicien réputé pour ses recherches sur l'infinité des infinis, est en train de s'éteindre. Ursula, sa femme, Adam, son fils aîné accompagné de sa belle épouse Helen, et Petra la cadette au psychisme fragile, attendent le dernier souffle du maître des lieux. L'arrivée de deux hommes, apparemment un ancien collaborateur et le pseudo petit ami de Petra, complète le tableau. Jusqu'ici rien que de très banal mais cependant alléchant.

Sauf que le narrateur se nomme Hermès, le fils de Zeus, observateur et acteur des curieux événements qui vont agiter les membres de cette famille. Pendant que l'esprit comateux du vieil Adam remonte le temps et divague vers son passé, les dieux s'amusent à brouiller les sens des vivants selon le mythe de l'Amphitryon qui tente de trouver ici une résonnance avec les théories mathématiques du vieil homme.

Bon, autant le dire d'emblée, ce roman m'a profondément ennuyée et ne doit sa lecture complète qu'au partenariat de Blog O Book. En lectrice consciencieuse, je me suis infligée cette farce jusqu'à la dernière page. Cela n'aura servi à rien, j'espérais un sursaut final et réconciliateur qui n'a pas eu lieu.

Ma déception est à la hauteur de l'enthousiasme qu'avait suscité en moi "La Mer". Le registre est certes bien différent mais même si l'on retrouve parfois des envolées poétiques qui faisaient tout le charme du précédent roman de Banville, celui-ci est vite rompu par le retour à une narration parfois à la limite du trivial ou, à l'autre extrême, sophistiquée lorsque l'auteur s'amuse à parsemer son texte de mots pompeux.

A l'exception peut-être de Petra qui n'en finit pas de liquider son Oedipe et d'Ursula à la fragilité secrète, les personnages n'engagent pas à la sympathie. Quant aux dieux facétieux et leur ton condescendant, ils m'ont aussi prodigieusement agacée de par leurs interventions intempestives qui viennent régulièrement briser un récit prêt à emporter le lecteur vers une veine plus dramatique et plus proche de mes attentes.

"Je sortis une boîte de tabac en fer-blanc de la poche gauche à moitié déchirée de mon veston, ainsi qu'un paquet de papier de la droite, et me roulai une cigarette d'une seule main. Pas facile. Quelles compétences ils acquièrent, dans leur petite durée de vie !"

Bref, mon imaginaire s'est lamentablement heurté au mur de Planck. Et je continue à m'entraîner à rouler mes clopes d'une seule main... J'attends avec impatience les avis des autres lectrices qui ont aussi reçu ce livre.

Je remercie malgré tout  logobob01   
Un mauvais point à l'éditeur qui surfe sur le succès de "La Mer" et nous ressert une couverture splendide et tentatrice mais qui a peu à voir avec le sujet.

Quant à JULES , elle a abandonné. Je me sens donc moins seule sur ce coup là, ouf !
Noann en parle avec humour et enfonce le clou sur Livrogne.com

Infinis     John  Banville    Editions  Robert Laffont

amphitryon

L'Amphitryon de H. von Kleist
mis en scène par la compagnie Dulaang UP

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dimanche 6 février 2011

L'adieu aux utopies

9782864247555Barcelone, hiver 1936-1937. Ramon Mercader, militant communiste et combattant de l'armée populaire, quitte le front madrilène et s'engage au côté de sa mère, Caridad, dans une autre guerre, celle de l'ombre orchestrée à Moscou par le camarade Staline.    
" - Oui, dit-lui oui. (...)
Dans les années d'enfermement, de doute et de marginalisation auxquelles les quatre mots allaient le conduire, Ramon se lancerait souvent le défi d'imaginer ce qu'aurait été sa vie s'il avait répondu non."

Mexico le 21 Août 1940. Un certain Lev Davidovitch, plus connu sous le nom de Léon Trotski, est assassiné après plus de vingt années d'exil passé entre le Kirghistan, la Turquie, la France et la Norvège.
" Il emmenait les illusions, le passé, la gloire et les fantômes, y compris celui de la Révolution pour laquelle il s'était battu durant toutes ces années. Mais avec moi, s'en va aussi la vie, écrirait-il : et on aura beau me croire vaincu, tant que je respirerai, je ne serai pas vaincu."   

Plage de Santa Maria del Mar, Cuba le 17 Mars 1977. Ivan Cardenas Maturell, correcteur dans une revue vétérinaire à défaut d'être devenu écrivain, croise pour la première fois un homme accompagné de ses deux magnifiques barzoïs et disant se nommer Jaime Lopez. Ce dernier, au fil de leurs rencontres, va lui narrer une bien étrange histoire.
" Mais en revenant sur l'accumulation imprévisible de coïncidences et de jeux de hasards qui m'avaient conduit à m'asseoir au bord de la mer, ce soir de novembre, près d'un homme qui avait exigé de moi une réponse qui me dépassait, je ne pourrais arriver qu'à une conclusion : l'homme qui aimait les chiens, son histoire et moi, nous poursuivions par le monde, comme des astres dont les orbitres sont destinées à se croiser et provoquer une explosion."

Effectivement, comme des boules de billard à la trajectoire apparemment aléatoire, on s'achemine habilement vers un point d'impact où les vies de ces trois hommes sont appelées à se rejoindre. Le choc sera brutal et verra leur monde s'effondrer.

Véritable fresque historique rouge, l'auteur balaie large et dresse un réquisitoire anti-stalinien sans appel. De la Révolution d'Octobre au Cuba d'aujourd'hui, on plonge dans l'Histoire et ses coulisses obscures, celles du contre-espionnage, au service de l'obsession d'un seul homme, faire assassiner Trotski.
Roman de la mystification et de la désillusion, l'itinéraire tragique de ces trois hommes attachants taraudés par la peur m'a littéralement captivée. La prise de conscience d'Ivan est particulièrement poignante et jette un voile proche d'un désespoir qui résonne encore aujourd'hui.

"Et les personnes, alors ? Est-ce que l'un d'eux a un jour pensé aux personnes ? Est-ce qu'on m'a demandé à moi, à Ivan, si nous étions d'accord pour remettre à plus tard nos rêves, notre vie et tout le reste jusqu'à ce qu'ils partent en fumée happés par la fatigue historique et l'utopie pervertie ?"

La construction du roman est impeccable, la plume brillante, l'histoire édifiante. Quelques 660 pages qui remuent le couteau dans la plaie et me laisse face au vide de mes propres utopies.

L'avis enthousiaste de Keisha , d'Yspaddaden, d'Yv et Dasola


L'homme qui aimait les chiens     Leonardo Padura      Editions  Métailié

 

 

 

Dernière escale au Mexique pour Trotski et son épouse
chez Frida Kahlo et Diego Rivera

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Peinture Diego Rivera

Ajout du 6 Mars 2011 : Pour prolonger un peu ce livre et souligner encore, si besoin est, l'excellent travail de recherche qu'a effectué l'auteur, voici un entretien accordé en 1990 par Luis Mercader, le jeune frère de Ramon qui figure aussi dans le roman de Padura. On y retrouve aussi la fameuse Caridad.
Merci à Nadejda qui m'a signalé ce lien. C'est  ICI 

 

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dimanche 23 janvier 2011

Une petite vie sur la terre

9782755606898Suzanne n'a pas choisi sa vie, c'est la vie qui décide pour elle.
Très vite, elle devient une enfant hypermature par la force des choses afin de s'accomoder des brusques séparations et de l'insécurité permanente que fait régner une mère imprévisible.
Rien d'étonnant qu'une fois devenue adulte elle se trouve un mari tout puissant, sûr de lui, séducteur, forcément rassurant, imbu de sa personne mais qui lui fait l'honneur de la choisir, de la désirer, elle. Lui aussi décidera de tout, elle laissera faire, vivra dans son ombre.

La boucle est bouclée. Suzanne s'est jetée dans la gueule du loup comme avant elle était livrée, impuissante, à sa mère. Se soumettre plutôt que d'être abandonnée, c'est là son problème.

"Tu as toujours été du côté des victimes qui se taisent. Qui ne bronchent pas. Qui subissent sans sourciller. Tu as toujours cru que la soumission te permettrait d'accéder à une existence plus correcte. Sans trop de complication. Relativement tolérable."

Enfant non désirée, bonne petite-fille, soeur protectrice, épouse soumise, mère aimante, elle n'a jamais vécu pour elle. Suzanne est morte comme elle a vécu, elle est partie sur la pointe des pieds sans faire de bruit. Tout juste si elle ne s'excuserait pas pour le dérangement...

Sans larmoiements inutiles, un bel hommage rendu par une fille à sa mère pour nous conter la douleur de passer à côté de soi-même. Le tendre portrait d'une femme ordinaire pour une vie qui, au final, est loin de l'être.

Et un titre qui pourrait presque donner un sens à la mort...

Merci à   logobob01 

Les avis de SYLIRE  et de  GRIOTTE

Un jardin sur le ventre     Fabienne Berthaud     Editions  JBz & Cie 

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mardi 18 janvier 2011

Une Miss so british

9782746714496Quand on a dans son entourage un ex-punk délinquant et un couple de trentenaires narcissiques, lesté comme il se doit de trois adorables bambins ainsi que d'une cour amicale toujours renouvellée, et que  lui vient l'idée de se transformer en diariste afin de juguler quelques mouvements d'humeur qu'elle ne maîtrise pas, Amy Wingate, la cinquantaine et professeur désormais à la retraite, ne sait pas où elle met les pieds, ou plutôt son stylo.

Secrète, réfugiée dans sa maison du bord de mer, cette demoiselle a toujours su cliver sa vie et camoufler sa vulnérabilité sous un masque de pince sans rire. Plus d'une fois échaudée, elle n'est plus jamais dupe des rôles que l'on veut lui faire jouer et est devenue elle-même orfèvre en manipulation. Entre virée chez une vieille copine, balades sur la plage et tea time ou verre de rouge, elle orchestre son petit monde qui n'a plus qu'à bien se tenir !

Mais si elle ne rechigne pas à égratigner les uns ou, plus rarement, encenser les autres, Amy se retrouve subitement prise à son propre piège. Car, à pratiquer ainsi l'introspection et à se triturer les émotions, il arrive que le couvercle de la mémoire s'entrouvre et laisse s'échapper des souvenirs que l'on s'est longuement appliqué à gommer.

"Suis-je en train de m'adoucir ? A Dieu ne plaise ! J'ai hâte de devenir une vieille femme difficile, tyrannique et totalement désagréable ! Après tout, il faut bien se réserver certains plaisirs pour ne pas devenir sénile."

Entre acidité de quelques gouttes de citron et velouté d'un nuage de lait, un roman réjouissant qui se déguste à petites gorgées pour faire durer le plaisir.

L'avis de Cathulu ICI
Celui de Luocine

Le journal secret d'Amy Wingate     Willa Marsh    Editions Autrement

ybois26   

 

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samedi 15 janvier 2011

Grand Danois

9782070417780Impossible de résumer toutes les péripities de la famille Eriksson tant Askild, le grand-père, va entraîner femme et rejetons dans un tourbillon de déménagements entre la Norvège et le Danemark au gré de ses humeurs qui varient plus souvent que son taux d'alcoolémie qui, lui, est plutôt constant !

"Mon père n'est pas encore né. Ma grand-mère, qui est arrivée trop tard à la prison d'Oslo, et qui n'a pas pu dire au revoir à Askild, ne l'a pas encore épousé. Officiellement, ils ne sont même pas fiancés. Bref, toute mon existence ne tient qu'à un fil passablement ténu."

Asger, le narrateur, est l'un des petits-fils qui, après un exil à Amsterdam, s'en revient chez les siens alors que sa grand-mère est en train de s'éteindre. En effet, quand on est issu d'une telle lignée, il est parfois nécessaire de s'en extraire pour se réaliser.
Au fil du récit nous faisons connaissance du cocasse Askild, personnage sans scrupules et peintre à ses heures, de sa femme Bjork, à la tolérance extrême et grande lectrice de romans d'amour médicaux quand elle ne fréquente pas les salles de jeux, ainsi que de leurs trois enfants, dont le pauvre Feuilles de Chou, ainsi surnommé pour cause d'oreilles démesurées dans lesquelles les gamins s'amusent à fourrer tout et n'importe quoi ; c'est aussi le futur père d'Asger.

Nous les accompagnerons des années 30 jusqu'à nos jours au gré des aléas d'une existence riche en rebondissements. Et c'est à coup de sniffs  d'air frais de Bergen contenu dans des petites boîtes de sardines reconverties en gadgets touristiques, que la grand-mère Bjork, qui ne s'est jamais remise d'avoir quitté cette ville, livrera les dernières histoires de la famille.

Et croyez-moi, ce n'est pas ce qui manque !  Guerre des boutons, premiers émois amoureux, complicités fraternelles,  tromperies ou solidarités familiales, illusions et désillusions, tout défile à un rythme soutenu. Laissez-vous emporter dans les aventures tragico-comiques des uns et des autres et, à l'instar de leur auteur, vous vous prendrez de tendresse pour des personnages qui ont aussi les qualités de leurs défauts !

"Comme pour tant d'autres choses, Bjork essaya de cacher à son mari la disparition de son fils. Elle espérait que Feuilles de Chou allait réapparaître, et il s'écoula donc une semaine avant qu'elle n'envoie un télégramme pour informer son époux de la situation. Le lendemain, on vit arriver à l'arrêt de bus un homme sévère avec un perroquet sur l'épaule. Il n'adressa la parole à personne, ne regarda personne dans les yeux et demanda son chemin une seule fois. Il reprit sa valise et se dirigea vers la maison du directeur de la scierie.
- Bon sang de bonsoir, dit-il lorsqu'on ouvrit la porte, il n'a tout de même pas pris la mer ?
- Bien sûr que non, s'écria Bjork. C'est encore un enfant !"

(Je ne résiste pas à vous confier que Feuilles de Chou, sous le charme des aurores boréales, joliment décrites au demeurant, s'est perdu en forêt et erre pendant des jours, ne devant sa survie qu'aux baies sauvages et à quelques malencontreux champignons comestibles, certes, mais aux effets hallucinogènes. Je vous laisse imaginez la suite...)

Bref, voici une joyeuse et tendre saga familiale doublée de la découverte d'un auteur danois qui n'est pas loin d'avoir la grâce et le talent d'un John Irving, enfin celui du Monde selon Garp et de l'Hôtel New Hampshire.
465 pages que j'ai dévorées !

ICI  ce qu'en pense Mazel

Tête de Chien     Morten Ramsland     Editions  Folio

aurora_salomonsen

(Aurore boréale au-dessus de Tromso, Norvège
Crédit photo & copyright Ole Christian Salomonsen)

 

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mardi 11 janvier 2011

Une île entre exil et asile

9782070734818Suite à la guerre gréco-turque le traité de Lausanne, signé en 1923,  dessine les frontières de la nouvelle Turquie. Outre qu'il annhile l'espoir d'un Kurdistan indépendant et réduit le territoire de l'Arménie à ce qu'il est aujourd'hui, il autorise le premier nettoyage ethnique du XXe siècle. Exception faite pour les ressortissants d'Istambul et de la ville grecque de Komotini, 1 300 000 Grecs se voient forcés de quitter la Turquie. La Grèce expulse à son tour 300 000 Turcs. La république laïque de Moustapha Kemal est née.

S'en suit, sur les deux territoires, un chaos de désespoir et d'errance, quand ce n'est pas de misère et de faim, pour ceux qui doivent abandonner tout ce qui faisait leur vie. Ballotés au gré des hasards et des haltes certains s'échouent en mer Egée, sur la petite île Fourmi. Désertée par la population grecque n'y résident plus que cinq habitants, Grecs et Turcs y vivant en bonne intelligence, et un chat*.

"La barque émergea peu à peu de la nuit. La mer était d'une blancheur laiteuse. Dans le ciel, les étoiles filantes s'abîmaient dans les flots en une explosion de lumière. C'est alors qu'à travers un léger voile de brume apparut la silhouette d'une île."

Petit à petit, Vassilis, Lena, dame Melek, Kadri et Poyraz Musa vont voir arriver et accueillir dans leur petit paradis, un à un ou en famille, ces exilés chargés de maigres biens mais tous riches de leurs vies passées. Quelques uns s'en retourneront chercher asile ailleurs, d'autres s'y établiront, certains y resteront avec le secret espoir que l'île Fourmi ne sera qu'une étape avant le retour au sol natal.

Tout auréolé de sa gloire militaire, Poyraz Muza organise l'installation de ce petit microcosme en recomposition. Mais c'est sans compter sur les véritables identités des uns et des autres et les intrusions ponctuelles aux abords de l'île d'un homme qui, sans jamais dire un mot, suggère qu'il aurait quelques comptes à régler avec Poyraz. Bien que sur ses gardes, ce dernier accueillera tout un chacun avec toute la compassion qui l'anime depuis qu'il est revenu de la guerre. La mer pourvoit à nourrir tout ce petit monde qui se retrouve le soir sous les platanes où les histoires des uns et des autres se dévoilent peu à peu.

Telle une épopée, ce livre nous entraîne en de subtils allers et retours dans l'Histoire et les légendes fondatrices. De Gengis Khan et Süleyman Pacha aux cendres de l'Empire Ottoman, en passant par la Première Guerre mondiale - la funeste bataille des Dardanelles -  et par la Guerre d'Indépendance gréco-turque qui suivit, de 1919 à 1922 et vit l'avénement de Moustapha Kemal, nous traversons avec des héros ordinaires les tourments de peuples aux origines multiples forcés de cohabiter tels les morceaux d'un puzzle qui constitueront la Turquie moderne.

Mais pour pallier à l'horreur que tous, civils ou militaires, ont traversée, l'île Fourmi s'offre comme un refuge pacifié, parfumé et coloré, flottant sur les eaux enchanteresses de la mer Egée. Omniprésente, c'est elle le premier personnage du roman. Elle a, elle aussi, connu des temps troublés, son sol fut abreuvé du sang des blessés des Dardanelles, puis, désertée par sa population grecque, elle accueille enfin quelques déserteurs venus s'y réfugier. Métaphore de ce que l'Homme a de meilleur en lui, elle préfigure un petit îlot de poésie où chacun va pouvoir se ressourcer en humanité et puiser l'espoir que la vie peut encore se conjuguer au futur.

"Un reflet argenté tombé des étoiles éclairait la surface de la mer qui clapotait dans le mauve indécis d'une nuit d'encre"

Ode à la tolérance, les pages s'enchaînent comme les mains des hommes, qu'ils soient Turkmènes, Kurdes, Caucasiens, Azéris, Géorgiens ou Crétois, tous réunis par l'auteur dans ce décor à la fois si simple et cependant somptueux. Laissez-vous envoûter par le rythme lancinant du récit. Parfums de mille fleurs, couleurs flamboyantes des grenadiers, bourdonnements des abeilles, bruissement du ressac, sons des flûtes et chants des dengbej vous embarquent pour un merveilleux dépaysement...

 

Merci à  logobob01   pour ce beau voyage !

* Voir Regarde donc l'Euphrate charrier le sang. Premier tome de "Une histoire d'île I " qui revient sur la rencontre de ces cinq premiers exilés. Le billet chez A sauts et à gambades

Yachar Kemal     La tempête des gazelles (Une histoire d'île II)    Editions Gallimard

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(photo blog Couleurs d'Istambul)

   

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jeudi 30 décembre 2010

Conte de fé...lins


Duo des chats   Rossini

693081_5551682"Imaginons dans le ravissant boudoir où se déroule la première page de notre histoire un obsevateur invisible et discret. Il se glisserait derrière notre jeune héroïne, vêtue, avec le plus grand soin et le goût le plus raffiné, d'une robe à volants aux couleurs de ciel d'hiver sur un lac crépusculaire. Il regarderait par dessus ses épaules enveloppées d'un châle des Indes à longues franches rouge sang. Et il lirait cette triste phrase : - Je reviens de la mort. J'ai survécu à la pire des épreuves."

Retour en arrière.
Minette s'ennuie chez Madame Léon, dans le grenier de la rue Monsieur Leprince. Faut dire que mâme Léon (une dinde) est une maîtresse du genre excentrique qui batifole de par le monde à la recherche de la fortune et de l'amour en oubliant de nourrir les matous. Un soir, lasse de la misère et de sa mère qui perd la boule, la naïve Minette fausse compagnie à sa famille et s'aventure sur les toîts de Paris prête à découvrir le monde.

"Et voici que du firmament descend, dans une nuée dorée de poussière lumineuse, une étoile parée d'émeraudes, de saphirs et d'améthystes, dans un flot d'organdi bleu.
- Console-toi avec nous, dit-elle.
- Qui êtes-vous ? demande Minette.
- Nous sommes les belles du ciel, répond une deuxième étoile qui descend à son tour, dans un nuage de soie écarlate où brillent des rubis et des perles.
- Je vous vois mal, proteste Minette, éblouie.
- Approche-toi donc, conseille une troisième étoile, enveloppée de satin d'ivoire, parsemé d'oeils-de-chat, de topazes et de paillettes d'or.
- La nuit nous a parées de ses plus beaux bijoux pour éclairer son grand manteau noir"

Le chat-diable et l'ange-chat ont beau la tenter ou la mettre en garde, c'est un nuage qui lui révélera son destin, en la personne du beau Brisquet, un matou dandy, séducteur et poète à ses heures.

"Entre deux cheminées, Minette voit apparaître un poète romantique... elle sent confusément que ce chat ravissant est un rêveur, avec lavallière, grand chapeau noir à larges bords, veste de velours. La bohême et la beauté. Minette frissonne."

Brisquet va l'introduire dans le beau monde, celui de Lady Baby-Diamond la snobinarde ambassadrice (chienne) anglaise qui décide de faire de la pauvre Minette une star. Mais la gloire est éphémère, l'amour volage, le monde de la nuit cruel et même les chats ont des chagrins d'amour...
Minette saura-t-elle survivre dans ce microcosme hypocrite et superficiel ? Heureusement Monsieur de Balzac (le vrai) et Victor (lapin), fidèle serviteur de l'ambassade, veillent.

Vous l'aurez compris, ce texte est un merveilleux voyage dans l'univers de nos amis les bêtes, doublé d'une fable fantastique et colorée, qui n'égratigne ni les don juan ni la faune nocturne toujours à l'affût d'un quelconque happening pour tromper son ennui.

Le truculent Alfredo Arias a trempé sa plume dans un arc en ciel afin d'en faire jaillir un feu d'artifice d'images plus sensuelles les unes que les autres.
Il nous donne envie de cavaler sur les toîts, de se rouler dans les froufrous de riches et douces étoffes et de ronronner sur les sofas. Et dire que nous en connaissons tous qui ne s'en privent pas pendant que nous allons gagner de quoi les sustenter au retour de leurs noubas vespérales !...

Librement inspiré de la nouvelle d'Honoré de Balzac, ce livre est sorti à l'occasion du spectacle mis en scène en 1999 par Alfredo Arias. Pour ne pas frustrer davantage ceux qui l'ont raté, Ruben Alterio, que je vous avez déjà présenté ICI , agrémente le texte de ses aquarelles toujours aussi magiques.

 

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 Peines de coeur d'une chatte française
Alfredo Arias & René de Ceccatly    Illustré par  Ruben Alterio    Editions Seuil

 

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mardi 28 décembre 2010

Double je

9782070437962Le suicide reste pour moi un mystère fascinant. Oui je sais, ce terme peut paraître excessif mais bon, boulot, Camus et histoire personnelle obligent, c'est ainsi.

"Se donner la mort. Mystérieux, insondable don."

Je ne savais pas trop à quoi m'attendre en achetant ce livre, si ce n'est que l'auteur est un rescapé. Comment peut-il en être autrement quand on est le fils de deux parents suicidés à un an d'intervalle, qu'ils sont célèbres, glorieux mais torturés par leurs propres démons, et qu'on n'a pas encore dépassé les 17 ans ? Tout ça vous plombe un homme en devenir. Sans compter la vie d'avant, où la stabilité n'a pas toujours été de mise, à l'exception de la précieuse Eugénie, sa presque mère, sa mère espagnole comme il l'appelle, qui l'a élevé mais disparait quand l'auteur a 14 ans. De là à penser que ce garçon n'est pas né sous une bonne étoile...

"Ce n'est pas une vie, c'est une rature. Mon existence ressemble à une succession de mots rayés jusqu'au sang, biffés jusqu'à la moëlle."

Perpétuellement en quête d'amour, l'alcool et le sexe, pour conjurer la mort, s'imposeront comme remèdes nécessaires. Mais l'amour de qui ? Au final l'amour et l'estime de soi, sans aucun doute, pour ne pas brûler  à son tour. Alors seulement viendront les mots, les vrais, l'écriture.

"Les mots qui vont surgir savent de nous des choses que nous ignorons d'eux."

Fort de cette citation de René Char, l'auteur s'engage masqué (lui aussi) derrière un double dans un combat titanesque afin de se désengluer de ce panthéon fantomatique. Commence alors sur le ring de sa mémoire une lutte entre solitude et désespoir, les mots à la place des poings. Tour à tour pudique et impudique, jamais vulgaire, nous le suivons de Saint-Germain des Prés à Barcelone, où il nous entraîne entre virées débridées et errances nostalgiques au bord de soi, au bord d'Eux.

"L'homme de San-Sebastian s'installe à sa table, avec vue sur la mer. Il va écrire. Il n'a pas d'états d'âme. Il n'a pas peur des mots, il est en paix avec eux. Il va relater une histoire d'amour et de perdition."

Contrairement à ce que l'on aurait pu le craindre, le ton n'est ni larmoyant, ni cynique. Aucun jugement non plus. C'est plutôt l'inverse, il joue avec les mots comme il joue à cache-cache avec les ombres de son enfance, l'objet caché n'étant autre que lui-même. Non seulement le spectre du voyeurisme est tenu à distance mais l'auteur se révèle un brillant funambule sur le fil de ce qui n'aurait pu être qu'une banale autofiction.

"Il me fallait trouver une autre main. Dans l'urgence. Sinon, c'était quatorze dix-huit, tous les jours, la terreur dans les tranchées de l'existence. Peur depuis que je suis né, peur depuis que je suis seul."

La très belle 4eme de couv vous donnera sûrement envie de lire l'histoire de ce pauvre petit garçon riche... (l'argent ne fait pas le bonheur mais ça aide un peu quand même, si si !)

Dans une dernière pirouette, le fils du grandécrivain a trouvé le salut dans les livres puisque, outre celui-ci et ceux de son père, il vit aujourd'hui, au plus près de ses souvenirs, à Barcelone où il tient un café librairie.

S. ou l'espérance de vie    Alexandre Diego Gary    Editions Folio

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dimanche 26 décembre 2010

Une valise peu diplomatique

9782842631925Enfant solitaire et rêveur, adepte de la méditation tapissière - entendez par là un goût prononcé pour se perdre dans la contemplation des motifs des papiers peints - le narrateur passe aussi de longues heures à voyager dans l'atlas offert par l'oncle Bertrand, rêveries sans doute à l'origine de sa vocation professionnelle.

Réussissant de justesse le concours du Quai d'Orsay, le voilà jeune homme embrassant une carrière diplomatique pleine de promesses et de grands espaces. C'est sans compter sur le cadeau empoisonné offert par sa môman pour fêter la réussite du fiston... Un attaché-case qui va se révéler, pour le coup, bien peu diplomatique et entraîner son malchanceux possesseur vers un placard de la diplomatie française, à savoir le bureau des pays en voie de création, vulgairement nommé le front russe, et dirigé par l'excentrique Boutinot.

L'aventure sera-t-elle au rendez-vous ? Je vous laisse le découvrir par vous-mêmes...

"Il me raconta aussi qu'ils avaient pris l'habitude, lui et sa femme, de partir chaque année dans un pays victime d'une catastrophe.
- Cela permet de bénéficier de prix très bas, précisa-t-il. Nous avons fait New York en 2001, Bali en 2002 et Madrid après les attentats de la gare d'Attocha. Sans oublier la Thaïlande, en 2006, juste après le tsunami.
Je n'osais rien répondre. J'imaginais l'album des photos de vacances de mon interlocuteur."

Un ton résolument drôle et léger pour nous narrer les tribulations d'un petit fonctionnaire entre missions loufoques, marasme amoureux et souvenirs d'enfance venant ponctuer son présent. L'épisode d'échanges de mails à propos d'un pigeon est hilarant et nous renvoie à quelque absurdité administrative, hélas, rencontrée par tout un chacun.

Un très bon moment pour accompagner ces fêtes.

Le Front Russe     Jean-Claude Lalumière     Editions  Le Dilettante

 

 

atlasiberie

 

Posté par Moustafette à 11:39 - - Commentaires [8] - Permalien [#]
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