dimanche 15 janvier 2012

O PA !

9782754801911 Automne 1936, Markos Vamvakaris sort de la prison de Singrou après six mois passés à l'ombre; on le prévient qu'à l'extérieur, la vie a bien changé. Depuis le 4 Août, le premier ministre et général Métaxas a instauré la loi martiale et se promet de nettoyer le pays de toute forme de décadence. Outre les communistes, parmi les boucs-émissaires se trouvent en bonne place les Rebétes, ces marginaux asociaux proche du Milieu, libertaires avant l'heure et insoumis, qui depuis la fin du XIXe siècle passent leur temps à tirer sur le narghilé dans les Tékes (fumeries clandestines) tout en improvisant des chants sur des airs de violon et de oud. En 1922,  les Rebétes sont rejoints par de nombreux Grecs d'Asie Mineure, contraints de quitter la Turquie où ils résidaient depuis plusieurs générations. Installés dans les bidonvilles aux abords des grandes villes, ils viennent grossir le sous-prolétariat déjà existant et vivant d'expédients condamnables. Ces mangkes apportent avec eux leur orientalité et introduisent le bouzouki (sorte de mandoline), le baglama (version miniature facilement dissimulable en prison), la guitare. Les chansons sont souvent des chroniques de la vie du Téke, elles vantent la camaraderie et les frasques des uns et des autres, l'îvresse du haschich ou de l'alcool qui font oublier les amours déçues, la mort, la misère des bas-fonds ou la liberté confisquée, et bien sûr l'exil.

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Nulle surprise donc à ce que les Rebétes deviennent la bête noire de Métaxas qui tente alors de tourner le pays vers l'Occident. Les instruments de musiques traditionnels sont brisés (d'où aussi le baglama qui se dissimule sous la veste facilement), la possession de narghilés est interdite, la consommation de haschich fortement réprimée et les Tékes sont fermés. La censure aidant,  le Rebétiko est épuré de toute sa composante subversive.

"Je me suis adapté à tout. Ils nous ont adoptés. Maintenant, chaque nuit, je remâche nos mots à ces âmes bien nées qui aiment sentir par procuration le piment que nous, les Rébètes, on avalait par poignées. Nos brûlures étaient bien réelles. Il n'en reste qu'une écume, une mélancolie, des assiettes cassées... Nous étions des petits poulpes des bas-fonds. A la bile bien noire. Ils ne pouvaient pas nous aimer quand nous étions vivants, dans nos eaux sombres. Une fois sortis de notre jus, nous sommes devenus comestibles." (extrait de la fin, propos d'un  des personnages vieillissant qui se souvient de cette époque alors qu'il joue et chante dans une taverne d'Athènes)

David Prudhomme  retrace l'apogée du Rebétiko, chant des prisons et des fumeries, devenu cette composante culturelle grecque incontournable. On la retrouvera plus tard, bien dénaturée hélas, dans les tavernes touristiques d'Athènes.  Dans les années 80, il restait encore de ces petits bouges en sous-sol où l'on buvait et mangeait à même le tonneau tandis qu'un vieil homme éméché écrivait  des poèmes sur des serviettes en papier graisseuses alors qu'un autre, casquette de marin baissée sur le front pour dissimuler un oeil mort, dansait un zeybékiko pour lui seul au son des O PA ! en attendant un troisième laron parti récupérer à l'extérieur un minuscule flacon d'huile de cannabis planqué dans les pierres descellées du mur d'une ruelle. C'était après la dictature des colonels et avant l'Europe. En reste-t-il encore ? Je l'espère...

rebetiko

Zeybékiko
danse d'homme, individuelle, lente, solennelle
 qui exprime la bravoure, la diginité et le contrôle intérieur. 

 Quoi qu'il en soit, moi qui ne lis jamais de BD, j'ai adoré celle-ci. On y retrouve les grands noms du Rebétiko qui ont inspiré l'auteur. Il s'en échappe toute une ambiance rebelle et insouciante, presqu'adolescente, qui rend ces mauvais garçons très sympathiques... Le graphisme à prédominance couleur tabac restitue bien l'aspect sombre et clandestin des Tékes, mais on ne rechigne pas aux quelques échappées ensoleillées à l'ombre des figuiers. Le style est plutôt réaliste et m'a rappelé le film Rebétiko de Kostas Ferris dont voici un extrait. J'ai choisi cette séquence pour la très belle chanson, au rythme lanscinant et envôutant, interprétée par la femme " Καίγομαι, καίγομαι "qui vous parlera peut-être peu mais touchera sans doute celles et ceux qui connaissent la Grèce. C'est aussi une façon de ne pas oublier les Rebétisses, ces femmes d'avant garde qui tentaient d'assumer une liberté des plus difficiles à conquérir dans cette société machiste et très religieuse. Une des plus célèbres fut Roza Eskenazy.

 

 

 

 Premier ouvrage lu dans le cadre de
leparihellene
Les détails ICI

Rébétiko (La mauvaise herbe)      David Prudhomme     Editions  Futuropolis

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jeudi 12 janvier 2012

Chut !

9782864248392Depuis plus de huit ans Mwanito, jeune orphelin de mère, grandit dans une humanité qui se résume à quelques hommes, son frère aîné Ntunzi et Zacharia Kalash, ancien militaire et homme à tout faire de Silvestre Vitalicio, ce père étrange, enfermé dans sa folie et qui a décidé un jour de s'isoler avec ses deux fils et un domestique dans une ancienne réserve de chasse. Il baptise ce lieu Jésusalem et décrète qu'ils sont les derniers survivants d'un monde ravagé par la guerre. La seule présence féminime tolérée est celle de Jezibela, ânesse de son état, et l'unique  intrusion permise est celle de l'oncle Aproximado qui vit loin du campement à l'entrée de la réserve et ramène régulièrement des denrées de "l'Autre-Côté". Usant le soir de son plus jeune fils comme d'un neuroleptique pour baillonner sa folie, le père les entraîne tous le jour dans son délire mystique et paranoïaque.

"Mille fois Ntunzi m'a rappelé pourquoi mon père m'avait élu son préféré. La raison de ce favoritisme était survenue d'un seul coup : à l'enterrement de notre mère, Silvestre ne sachant pas étrenner son veuvage se réfugia dans un coin pour éclater en sanglots. Je m'approchai alors de mon père et il s'agenouilla pour affronter la toute-petitesse de mes trois ans. Je tendis les bras et, au lieu d'essuyer son visage, je plaçai mes petites mains sur ses oreilles. Comme si je voulais le transformer en île et l'éloigner de tout ce qui avait une voix." 

Mwanito ne se souvient pas de la vie d'avant contrairement à Ntunzi qui va peu à peu ouvrir les yeux naïfs de son cadet et saisir l'arrivée inattendue dans cet univers masculin de Marta la Portugaise pour multiplier les transgressions et se rebeller contre ce père autocrate.

"Petit à petit, cela devenait clair : Ntunzi entrait en grève d'exister."

Voilà un contexte des plus foutraques, me direz-vous, et je vous vois déjà faire la grimace. Pourtant cette balade de l'étrange a quelque chose d'envoûtant et l'ambiance dans laquelle baigne ce roman est chargée d'une poésie tour à tour primitive et violente, naïve et émouvante.

Mwanito nous livre l'histoire de ces personnages déboussolés sans le tragique auquel on pourrait s'attendre. Toujours bienveillant envers ce père insaisissable et en quête des souvenirs d'une mère oubliée, nous assistons là à un très joli roman initiatique sur fond d'imaginaire africain mâtiné du mélancolique parfum de la saudade. De l'éveil à la curiosité et au savoir, passant par l'apprentissage secret de l'écriture et de la lecture, à celui des sens au travers la figure inattendue d'une femme, Mwanito réussira à surgir du néant, à s'affranchir progressivement de la tyrannie paternelle et à faire la lumière sur sa folie.

"Le voir s'escrimer ainsi dans le vide me fit de la peine. Mon père voulait enfermer le monde à l'extérieur de lui. Mais il n'y avait pas de porte avec laquelle se barricader de l'intérieur."

Allégorie de toutes les tyrannies, on pense aux dictateurs africains (ou pas), aux prédicateurs illuminés des églises évangélistes ou des sectes millénaristes qui fleurissent toujours sur le chaos des hommes, s'il dénonce implicitement tous les embrigadements, ce roman est surtout un bel hommage de son auteur à son pays et à sa double culture face aux déchirements des guerres et au difficile chemin qui mène à  l'émancipation. L'Afrique se cacherait-elle derrière toute la sagesse de Mwanito et la hardiesse de Ntunzi ?.. on l'espère.

"Personne n'a de race. Les races, dit-il, sont des uniformes que nous endossons."

En prime et en exergue des chapitres, de très belles et multiples citations.

L'avis de  AIFELLE   NADEJDA

L'accordeur de silences     Mia Couto     Editions  Métailié 

mozambique

Maputo Septembre 2010
source AFP / Sergio Costa

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lundi 9 janvier 2012

Le tonton d'Amérique

9782259212953Damien March, 35 ans, va sortir de sa routine de petit gratte papier à la BBC lorsqu'il reçoit en héritage la maison de Cape Cod léguée par un oncle oublié, Patrick, brutalement décédé. Cela va se révéler plus contraignant qu'il l'imaginait puisqu'une clause du testament stipule que cette maison, et ce qui se trouve à l'intérieur, doit rester en état.

S'il retrouve avec plaisir le lieu de ses vacances d'enfance, Damien découvre aussi  un véritable capharnaüm accumulé par son oncle tout au long de sa vie.

 "Un sacré personnage. Cela faisait de Patrick quelqu'un d'une étrangeté touchante, comme s'il était bizarre par choix, et non de ses propres compulsions. Au milieu des vitamines de la salle de bains, il y avait toute une pharmacie d'antidépresseurs. Paranoïaque, solitaire, dépressif chronique : on peut dire que c'était un sacré personnage."

Ne pouvant toucher à rien, Damien se lance dans l'exploration du bric à brac. Ecrivain ayant connu un bref succès, Patrick a laissé beaucoup d'écrits et de correspondance, et c'est entre tirelires et collection de sous-tasses que Damien va découvrir Les Confessions de Mycroft Holmes, manuscrit qui tente de faire la lumière sur le supposé frère de ce cher Sherlock. Comme un miroir sans tain, cette histoire va renvoyer à Damien une image de sa propre vie derrière laquelle s'en cache peut-être une autre.

"J'ai compris que les membres de la famille de Patrick avaient tous un peu peur de lui. Il les avait invariablement exclus et offensés. Si l'un d'entre nous lui avait rendu visite de son vivant, il se serait probablement réfugié dans une pièce du premier sans se donner la peine de descendre. Et les gens s'étaient mis à avoir peur de lui."

Publié pour la première fois en 2001, ce roman laisse entrevoir le talent de l'auteur pour brouiller les pistes et les identités de ses personnages. Celles dont il est question ici sont beaucoup plus classiques que dans Au nord du monde. Moins romanesque et moins surprenant que son épopée sibérienne, le procédé du roman à tiroirs fonctionne et entraîne le lecteur dans un labyrinthe familial sympathique où celui-ci, s'il est un brin futé, déniche facilement la sortie. On sent le goût de l'auteur pour les personnages excentriques et solitaires, et le tout m'a permis une balade agréable entre Londres et Cape Cod, de ce côté de l'Atlantique où je mets rarement les pieds !

Quelques avis CATHULU  CLARA KEISHA

Jeu de pistes     Marcel Theroux     Editions  Plon

mer038

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mercredi 4 janvier 2012

Stop ou Angkor

9782253157564S'il y a un lieu qui a marqué mon enfance, et où pourtant je ne suis jamais allée, c'est bien l'antique et célèbre cité d'Angkor.

J'ai grandi au milieu de souvenirs de cette immense cité de pierres séculaires et de jungle mêlées et Phnom Penh était un mot mystérieux, un sésame qui ouvrait sur un monde lointain et magique dont je pouvais toucher un petit bout de réalité. Comme d'autres aux petits soldats, moi je jouais avec les bouddhas et les dizaines de statuettes de bronze d'un orchestre khmer et, enveloppée de tissus chamarés et de quelques colifichés, je m'échinais à prendre les poses et m'imaginais la plus belle des Apsara dansant sur la table de la salle à manger.  Si un bandit ou un démon tentaient de m'attaquer pour me dérober le trésor dont j'étais la gardienne, la fascinante boule de Canton, alors mon fidèle compagnon, gros chat noir des plus inoffensifs, se transformait en panthère protégeant ma fuite à dos d'éléphant, dont les défenses étaient presque plus lourdes que moi, tout en brandissant au dessus de ma tête le sabre d'apparat de mon père.
Pour avoir la paix, il suffisait de me brancher le projecteur et dans le noir j'assistais inlassablement aux festivités colorées du couronnement de Norodom Sihanouk, je sautais de pierre en pierre dans la cité d'Angkor Vat. Quand j'ouvrais à nouveau les volets, le monde du XVIIIe arrondissement me paraissait bien gris mais j'avais puisé là de quoi m'évader et alimenter mes jeux futurs.

J'ai retrouvé cette atmosphère d'enfance dans le roman de Jean-Luc Coatalem où Lucas, le narrateur approchant la cinquantaine, se souvient de Bouk, un orphelin cambodgien d'une dizaine d'années parrainé par son grand-père et qui, à ce titre, était présent lors des dimanches et des fêtes de famille. Entre poulet rôti et tarte aux pommes, les deux gamins s'embarquaient pour des épopées au fond de la jungle du jardin d'une maison bourgeoise de Viroflay dans les années 50.

"Cette époque me sembla être alors une île inouïe et apaisée dans le temps. Qu'était devenu ce gamin d'origine asiatique ? Qui avait-il été ? Au milieu de troènes, il gardait le visage de l'enfance, la nôtre, avec ses minutes radieuses, ses heures iniexplicables. Sans l'avouer, même si toutes ces années l'avaient gommé, il n'avait cessé de me manquer, de me hanter. Mes mains tremblaient sur ses photos dentelées. A chaque page noire, je remontais vers un silence plus ancien, enfoui, vers ce gosse-météore, soudain coupable des jours sans lui. Pharaon sous le sable."

Lucas, reporter de son état, se lance à la recherche de Bouk dont la légende familiale avait le bon ton de dire qu'il était reparti à Angkor, formule polie pour masquer la disparition du jeune garçon devenu un adolescent ingérable. Lucas part pour le Cambodge traîner son malaise parmi les ruines d'Angkor à l'affût d'il ne sait trop quoi.

"Il y a un proverbe chez nous qui dit : "Ce que tu trouves t'apprend ce que tu cherches." Bonne chance !"

Un court roman émouvant et empli de nostalgie, ambiance bourgeoise d'une famille marquée par le temps de l'Indochine, réminiscences savoureuses de l'enfance, promenade littéraire aussi puisqu'on y croise Tintin et Hergé ainsi que Rudyard Kipling et Kim, et atmosphère étrange et oppressante des ruines d'Angkor. Petite frustration, on n'apprend peu de choses à propos de Bouk, ni sur le mystère de son arrivée en France, ni sur sa disparition soudaine. Mais finalement rien d'étonnant, c'est bien connu que ce que l'on va souvent chercher au bout du monde n'est autre que soi-même.

"Rien n'est plus beau que ce qu'on invente, au fond."

Après avoir lu Le dernier roi d'Angkor, je n'ai pas pu m'empêcher de revisonner ces diapos que je n'avais pas regardées depuis... et je suis restée longtemps à rêvasser sur une enfance perdue. Voilà comment les enfants solitaires développent leur imaginaire et se sentent un peu moins seuls.  J'ai ainsi fait de nombreux voyages entre le Cambodge, la baie d'Along, le Japon, Madagascar et même la Russie des Tsars, mais ça c'est une autre histoire...

Une émission à écouter ICI

Le Dernier Roi d'Angkor      Jean-Luc Coatalem      Editions  Le Livre de Poche

 

cambodgeAngkor

 

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jeudi 29 décembre 2011

Décroissance... radicale

9782757811610Pour clore ma série "regardons les choses en face", j'achève cette année avec un bouquin que tout le monde ou presque a dû lire ou commenter. Je saute donc un énième résumé.

Alors, vais-je faire ma caractérielle anti-américaniste primaire ? Un petit peu... même si dans l'ensemble j'ai plutôt appprécié le style minimaliste qui colle parfaitement au contexte et la brièveté du récit dont l'action, survivre ou plutôt sousvivre, est déjà bien assez redondante.  Métaphore biblique un peu lourdingue, apocalypse, le bien le mal, les gentils les méchants, cannibalisme (léger, merci à l'auteur), caddisme et cocacolisme, ça fait beaucoup...  sans compter la fin euh... très américaine, limite happy end, qui m'a moyennement convaincue. Tant qu'il y a de la vie, y'a de l'espoir paraît-il. Etant du genre plutôt pessimiste, j'en doute.

 On pourrait tirer son chapeau à ce type qui se la joue Sisyphe dans le grand rien qui l'entoure. Je ne suis pas assez bio-addicte pour ça... surtout quand le cirque dure depuis trop longtemps. Ce livre aura le mérite de mettre le lecteur face à la question du suicide et, pour celles et ceux qui ont opté pour la descendance, il offre une belle digression sur la transmission.

"Question : Quelle différence y a-t-il entre ne sera jamais et n'a jamais été ?"

Si on arrête de se prendre pour le centre de tout, on parle de la fin D'UN monde, mais pas de la fin DU monde. J'ai tendance à considérer l'Homme comme un accident de la nature, comme toute espèce il sera de toute façon amené à disparaître. Et au regard de l'état où il laissera les lieux à la fin de son bail, j'en arriverais presque à dire que le plus tôt sera sans doute le mieux... Mais la Terre s'en remettra et continuera de tourner sans nous, heureusement.

Une note de poésie pour m'excuser des ces propos si biologiquement incorrects.

 

La route     Cormac McCarthy      Editions Points

 

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mardi 13 décembre 2011

Le travail c'est la santé...

9782021045529La lente et terrible descente aux enfers du docteur Carole Matthieu, médecin du travail à Valence sur le site d'une plate-forme d'appels d'un groupe de télécoms. Lasse des arrêts maladies inutiles, des insomnies, des consommations vaines d'anti-dépresseurs et autres anxiolytiques, des suicidés qui se ramassent à la pelle, Carole Matthieu veut frapper un grand coup pour ébranler la direction et l'opinion publique. Faisant fi du serment d'Hippocrate, elle pète les plombs à son tour et tue un de ses patients au bord du suicide.

"Toutes les preuves sont là dans mes rapports mais personne ne les lit parce que la direction départementale, la Sécurité sociale, l'inspection du travail et le conseil supérieur sont dépassés par la complexité du phénomène et pensent qu'il s'agit de cas isolés. La hiérarchie, elle, ne s'en inquiète pas parce qu'elle les lit comme les conséquences de problèmes personnels. Elle pense : Le suicide est une affaire privée et n'a rien à voir avec l'entreprise qui, elle, ne gère ni émotion ni troubles psychiques, mais des chiffres et des objectifs à atteindre."

Pendant que les flics recherchent le meurtrier, Carole Matthieu tire à boulets rouges sur la direction, les syndicats, les conditions de travail. Tout en continuant son boulot et soutenant le personnel ébranlé par ce meurtre, elle fait le ménage dans ses dossiers afin d'écrire l'Histoire officielle. Avant de se dénoncer ou de s'offrir une porte de sortie...

"Je ne suis pas la bienvenue.
Trop de secrets passés par mon cabinet. Je connais tous les visages. Chaque petite histoire qui m'a été racontée et a été inscrite noir sur blanc dans mes dossiers.
Je le sais. Ils le savent. Leurs casseroles que je traîne jour et nuit font un bruit d'enfer. Mêmes les oreilles bouchées et les yeux fermés, le vacarme est assourdissant.
Ils pensent : Elle en sait trop.
Je me retiens de leur dire : On a tous quelque chose à se reprocher."

J'avoue ne pas avoir lâché ce livre, écrit au présent, qui m'a laissée essouflée, comme si je courais avec Carole Matthieu cette macabre course contre la montre, groggy  comme elle de toutes ces pilules avalées pour tenir le coup, impuissante aussi face à l'emballement et au déréglement de la machine infernale qui nous fait passer de l'aliénation au travail à l'aliénation tout court.

Un style noir efficace. Très efficace. 

"Parce qu'un salarié ne se suicide pas directement à cause d'un chef de groupe trop zélé ou d'un collègue harceleur. Cela ne suffit pas. La souffrance naît de la disparition progressive de tous ces minuscules espaces de liberté nécessaires et vitaux sur lesquels le top management rogne pour accroître les marges de productivité : la minute de pause en moins, les réponses à formuler au client chronométrées à la seconde - pas une de plus -, la pause cigarette réduite de moitié, le téléphone directement branché sur celui du supérieur, le scrip standardisé au mot près à servir à chaque client ou le sourire programmé."

On participe tous à ce système... Me sont revenus en mémoire les deux jeunes mecs hyper speedés passés mettre en place l'installation téléphonique et me relier au réseau lors de mon arrivée ici en Mars dernier. L'un, blanc et décomplexé, mettant la pression à l'autre, typé et soumis, qui transpirait à grosses gouttes, tremblant, les yeux brillants et injectés de sang - came ou médocs ? - pendant qu'il perçait le mur et faisait péter le crépi dans sa maladresse et sa précipitation. Comme il s'excusait, j'ai osé lui dire, pendant que le blanc bidouillait en extérieur, qu'il n'avait pas à laisser l'autre le traîter comme un chien. Sa réponse m'a sidérée.... "Ce n'est rien, il n'est pas méchant, tout à l'heure il va s'excuser.". S'en est suivi une prise de tête avec le premier quand il est rentré et qu'il a trouvé son collègue en train de boire un verre d'eau (je suis infirmière, le mec était vraiment mal et encore plus devant l'esclandre). Prise de tête aussi face au questionnaire de satisfaction reçu peu après. Faire l'impasse totale et annoncer mon entière satisfaction ? Dénoncer l'attitude de l'un nominativement (j'avais son nom) ? le mal en point de l'autre qui a failli emboutir ma bagnole avec le camion-nacelle en sortant du jardin ? J'ai opté pour une solution peut-être un peu lâche et j'y suis allée d'un laïus sur la pression flagrante mise sur le personnel et les hommes qui ne sont pas des machines. Au risque de laisser ces deux types se débrouiller avec leur supérieur et de peut-être perdre leur boulot.
J'attendais une réponse me renvoyant que certes, bla bla bla, mais que j'étais sans doute bien contente d'avoir récupéré une connexion trois jours seulement après mon déménagement, mais non, le service clientèle ne va pas jusque là... toujours poli et le client est roi. 

Bref, tout ça pour dire qu'une fois de plus entre fiction et réalité, la frontière est ici bien ténue. A lire !

Les visages écrasés      Marin Ledun      Editions du Seuil

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jeudi 8 décembre 2011

Tranches de vie

9782070443239Je profite de ce qui me tient actuellement un peu éloignée du Souk  pour vous glisser un mot de ce petit bouquin qui, s'il se veut de la fiction, est hélas sans doute bien proche de la réalité.

L'auteur nous entraîne dans le parcours du combattant des DATR, ces hommes "directement affectés aux travaux sous rayonnements" et qui se baladent sur les 19 sites nucléaires français afin d'effectuer la toilette des 58 réacteurs en service. 80% des travaux de maintenance y sont effectués par des employés intérimaires, véritables nomades de l'atome qui traquent les missions au gré des arrêts de tranche des centrales de l'Hexagone. Quand la bête est au repos, à eux les bains de vapeur et les plongeons dans des piscines dont l'eau d'un bleu si merveilleux ferait presque regretter qu'on les vide avant d'y entrer. Dans leurs beaux costumes blancs dits Mururoa, pas le temps de se mirer dans les plaques et les parois de cuves qu'ils astiquent et serpillent comme de simples techniciennes de surface et, parce qu'ils le valent bien, on leur file un joli bracelet qui affiche le chrono et la dose de bienfaits que procure cette charmante thalasso, faut tout de même pas abuser des bonnes choses... Ceux qui sont claustrophobes peuvent toujours aller faire un stage de varappe dans les tours réfrigérantes en compagnie des légionelles et des amibes, le tout dans une ambiance chlorée à souhait.

"A la pause de dix heures trente, devant la machine à café, quelqu'un lui pose la question. A propos de la piscine - de la couleur de l'eau dans la piscine. Un bleu intense, quasi surnaturel, qui pourtant ne doit rien à la science et n'emprunte rien à la fiction, le bleu du ciel au-dessus des casbahs, illuminé, transfiguré de l'intérieur, un bleu d'artiste inventé puis breveté sous sa formule chimique, mais dans une transparence et un rayonnement que seule la nature dans ce qu'elle a de plus intime est capable de rendre sensible à nos yeux, et pour cause, certaines particules dans l'eau battent en vitesse le record de la lumière."

Bon, j'arrête ce ton badin, pur réflexe défensif de ma part mais qui ne sied pas à la gravité du sujet, pour me joindre au concert de louanges qui a accueilli ce livre lors de sa sortie.

Selon la formule consacrée, on pourrait dire que c'est clair, net et précis (sauf que, si on est comme moi du genre nul en physique, et si on ne fait pas l'effort de rechercher un schéma, on est vite perdu dans la technologie de la chose).  Mais l'essentiel n'est pas là puisque chacun sait qu'entrer dans ce truc s'apparente plus à une descente aux enfers qu'à une cure de jouvence et qu'il faut une bonne dose de maîtrise de soi et des nerfs solides à moins de se la jouer fangio et de fonctionner à l'adrénaline.

L'avenir à court terme de ces hommes est proportionnel à leur taux de radiations accumulées au cours de l'année. Quand le maximum est atteint, plus de boulot ou alors les plus crades, hors zone d'exposition, mais qui vous font regretter la pression des plus dangeureux; quand il y a encore de la marge, ils sont toujours assurés, qu'en poussant la porte d'une des agences d'intérim qui pullulent toujours autour des centrales, de signer un contrat. L'avenir à long terme est beaucoup plus incertain...

Ce livre se lit comme un reportage, le ton est sobre et direct. C'est une histoire d'hommes, pas de femmes dans cet univers. Une histoire d'amitié qui dit à peine son nom, de solidarité sans trop de démonstration,. Beaucoup de pudeur et aucun jugement envers ceux qui craquent, ni face à la fascination que le nucléaire exerce sur certains, encore moins envers ceux qui le combattent. Une histoire de solitude sans pathos, juste l'obsession d'un mec au quotidien qui a besoin de bosser.

"Le paysage défile derrière la vitre, éclairé par endroit. Il y a dans le coffre, sur la banquette arrière, tout. Tout mon patrimoine. C'est un rêve de gosse. Rouler la nuit et avoir avec soi, dans un seul mobile, du contenant au contenu, tout ce qu'on possède, ou parmi les choses qu'on possède, celles qui nous sont vraiment utiles et dont on peut se contenter, avec lesquelles on vit très bien et qui finissent par être tout notre bagage. C'est un rêve facile, mais pas forcément de liberté."

A lire absolument pour regarder son ordi ou son radiateur d'un autre oeil.

L'avis de CATHE

La Centrale      Elisabeth Filhol      Editions Folio

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dimanche 4 décembre 2011

Tapas... vu le roi ?

412VMHA8JrLLes héros de Un aller simple, Octavio Rincon et Raul Salvati, nous avaient entraînés dans un périple déjanté au Maroc. Dans Nager sans se mouiller,  nous croisions brièvement Txema Arregui, ancien flic devenu détective privé.
Nous retrouvon les trois personnages dans ce roman dont l'intrigue tourne autour de Txema Arregui avec lequel nous faisons plus ample connaissance.

Trois semaines avant Noël, Arregui est tranquillement occupé à régler des enquêtes à sa façon lorsque l'ignoble Iñaki Zuruaga débarque dans son agence madrilène avec un gros paquet d'euros tentateur contre l'accomplissement d'une mission. Devant le refus du détective l'entrevue tourne au fiasco et entre les deux hommes commence un bras de fer de 392 pages. Bras de fer auquel vient se mêler le roi d'Espagne ayant disparu volontairement. Le ministre de l'intérieur en personne, une vieille connaissance d'Arregui, charge ce dernier de ramener sa majesté au bercail.

"L'honnêteté en politique est un état gazeux qui peut se disperser dans le vent de la nécessité, des întérêts du parti ou de la tendresse pour le fauteuil qui aura fini par prendre la forme de son cul."

Toujours taraudé par le fantôme Claudia, la femme qu'il aimait morte quelques années auparavant, Arregui se lance sur la trace du monarque tout en tentant d'échapper aux sbires de Zaruaga. S'il retrouve très vite Juanito, tous deux sont alors contraints de s'embarquer dans un road movie dont l'auteur a le secret, errant dans une Espagne arriérée tels un don Quichotte et un Sancho Pancha à la recherche de la sortie. Quand, enfin, ils rejoindront Madrid ce sera pour se réfugier chez Rincon et Salvati, devenus restaurateurs, et où, sous couvert de moult déguisements et entourloupes, Arregui et le roi règleront les nombreux comptes qu'ils ont à solder l'un et l'autre.

"Il m'arrive parfois d'être un salaud. C'est l'inconvénient de la solitude. Quand on en a assez de se faire chier, on se met à faire chier les autres."

J'avoue être un peu moins enthousiaste que lors des deux précédents romans. Si l'imagination de l'auteur ne fait pas défaut, bien au contraire, je trouve que cette fois-ci il tombe un peu trop dans l'excès. Les situations sont tout aussi loufoques, les personnages également, notamment le roi d'Espagne - le vrai a dû bien rigoler s'il a lu le livre - mais j'ai eu un passage à vide lorsque nos héros tournent en rond dans une Espagne d'un autre temps et il me tardait qu'ils en sortent. J'ai eu le sentiment que l'auteur réutilisait le même canevas de Un aller simple en changeant juste les couleurs de ses écheveaux et en chargeant le trait. Ceci mis à part, ça reste une bonne lecture divertissante et on se demande bien où l'auteur va chercher tout ça !

"Un veuf est un homme qui a approché la mort et en a un moins peur. Il la connait de près et d'une certaine façon il l'attend.
C'est la théorie.
La pratique indique que lorsqu'on te colle un .38 sur le front, tu oublies les théories."

Je reste roi d'Espagne      Carlos Salem      Editions Actes Sud - actes noirs

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mercredi 23 novembre 2011

Le dernier coup

9782757822708Lucho Arancibia, Cacho Salinas et Lolo Garmendia sont trois anciens communistes chiliens sortis de prison ou de retour d'exil. Se retrouvant une nuit à Santiago dans l'atelier de l'un d'entre eux, ils attendent leur chef, le vétéran, le Spécialiste, Pedro Nolasco, petit-fils d'un célèbre anarchiste syndicaliste. Histoire de prolonger un peu la révolution de leur jeunesse, ils sont prêts à reprendre du service et récupérer ce qui leur est dû.
Or, au même moment, Nolasco gît sur un trottoir, malencontreusement tué par la chute d'un vieux tourne-disque Dual balancé par une fenêtre lors d'une banale scène de ménage chez Coco Aravena, lui aussi de retour d'exil. Coco trouve sur le macchabée un vieux Smith & Wesson ainsi qu'un numéro de téléphone qu'il subtilise avant l'arrivé de la police. Croyant d'abord avoir tué un flic, il se décide finalement à appeler ce numéro. Une voix, pensant avoir affaire à Nolasco, lui répond qu'on l'attend au garage d'Arancibia.

"Les quatre hommes se regardèrent. Plus gros, plus vieux, chauves et la barbe blanchie, ils projetaient encore l'ombre de ce qu'ils avaient été.
- Alors, on tente le coup ? demanda Garmendia et les quatre verres ont trinqué dans la nuit pluvieuse de Santiago."

Sous l'égide de Pedro Nolasco, ce dernier coup se fera donc sans lui. Mais cette nuit-là, un autre homme se souviendra du Spécialiste, le vieil inspecteur Crespo qui identifiera le corps de Nolasco à la morgue. Ses souvenirs de jeunesse afflueront eux aussi,  les deux hommes s'étant déjà croisés en d'autres temps.

Au gré de va et vient entre passé et présent, ce roman est prétexte à  revisiter brièvement les années précédant l'avènement de Salvador Allende au pouvoir jusqu'à sa chute. C'est surtout l'occasion de brosser le portrait d'une poignée d'hommes portés par un même rêve qui virera rapidement au cauchemar, une très belle histoire d'amitié et de retrouvailles, de loyauté et de lutte, le tout narré avec tendresse et humour.

"Au milieu de l'assemblée, Coco Aravena était en pleine euphorie car la commission chargée de l'agitation et de la propagande du parti communiste révolutionnaire marxiste léniniste maoïste, tendance Enver Hoxha, très différente de la coterie liquidationniste qui se faisait appeler parti communiste révolutionnaire marxiste léniniste pensée mao tendance drapeau rouge, l'avait chargé de la lecture d'une résolution du comité central appelée à changer l'histoire."

La révolution n'a jamais dit son dernier mot. Et, avec ou sans Pedro Nolasco, les quatre lascars retrouvent l'audace de leurs vingts ans.
Une belle revanche sur leurs cheveux blancs et leurs idéaux perdus.

L'ombre de ce que nous avons été      Luis Sepulveda      Editions  Points

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samedi 19 novembre 2011

Les dessous de la mort

DOO

"Et puis, l'assurance d'avoir du monde à mes funérailles,
c'est encore de me rendre à celles des autres."

do

Cliquez pour lire le texte, le ton est donné !

Quand on vit sur une île et qu'on est une vieille Bretonne, pas toujours facile de trouver à s'occuper, surtout en hiver. La mort par accident du jeune Jacques Morvan va venir égayer un peu le quotidien de notre héroïne. Encore un très bel album de Marc Le Rest, déjà rencontré ICI , qui s'attaque cette fois-ci à la bigoterie bretonne sans complaisance. Commérages au village, visite et veillée chez la famille, messe et mise en terre, tout y passe, agrémenté des réflexions intérieures de la vieille dame. Un cérémonial râleur se déroule en dessous de l'officiel. Hypocrite et réjouissant !

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Et bien sûr, tout se termine au bistrot !
"Au bistrot, non seulement la famille a l'amabilité de nous offrir à boire,
mais elle a aussi le bon goût de ne pas nous imposer sa présence."

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Délicieuses obsèques      Marc Le Rest      Editions  Terre de Brume

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