jeudi 17 mai 2007

Le poids des secrets

9782742757909Encore ! me direz-vous.
Et bien oui, forcément, à force de les voir tourner sur différents sites, ils ont aussi fini par se poser chez moi.
La dernière fois que je les ai aperçus, ils étaient chez Bellesahi.

Ces deux petits livres ont la grâce et la fragilité des papillons.
Avec toute la simplicité d'un jardin zen, ils nous content une histoire d'amour irradiée par les liens du sang, sur fond de conflit nucléaire.

9782742765171

"Nous avons parlé ainsi pour la première fois dans le bois de bambous. Par la suite, il nous arriva de lire tranquillement un livre sur la pierre, l'un à côté de l'autre."

"Je vois sa jupe évasée s'agitant au rythme de sa marche et de ses longs cheveux noirs. Les couleurs des fleurs d'hortensia. Le bruit de la pluie, qui tombe sur le parapluie de papier huilé. Les escargots. La barbe noire de l'homme étranger. La silhouette de la petite fille s'éloignant avec son père. Et le bruit du coquillage."

Tsubaki     Aki Shimazaki     Actes Sud
Hamaguri                                 Babel

asie27

 

 

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mardi 15 mai 2007

Chut ....

9782070315284Par une chaude journée d'été, une femme revient trente ans après dans la maison où elle passait ses vacances. Le village est désert, la maison abandonnée et le jardin en friche.
Autrefois, en ces lieux et autour de cette enfant évoluait un quintet infernal. Solitaire, bougonne et imprévisible, elle observe les adultes et pressent leurs incohérences; jusqu'au jour où survient un drame.

A tour de rôle, chaque personnage nous conte un fragment de l'histoire familiale.
A tour de voix, chacun s'explique les raisons qui ont conduit au triste dénouement.
En 158 pages, on nous livre un parfait petit manuel de manipulation, ou comment faire germer une idée dans la tête de quelqu'un, tout en lui laissant croire qu'il en est l'auteur. Gisèle Fournier dissèque à la perfection les vengeances et les engrenages, les fausses interprétations et les impressions tronquées,  les explications ratées et les retours de manivelle. Tout ce qui fait que l'on s'enferme dans le non-dit.

Le tout est relaté sur un ton juste, simple, presque désaffecté, comme pour tenir encore à distance les culpabilités et les émotions si longtemps étouffées.
Une personne détient la clef. Un indice est abandonné dans la maison vide. La narratrice le trouve et peut enfin savoir. Mais s'en saisira-t-elle ? Ou préfèrera-t-elle continuer à subir le poids du mensonge et de l'incertitude ?
Un beau texte, court mais vrai.

" A travers les feuilles, une balançoire de fortune.(...) Une petite fille. Elle se balance. Avec application. Le bas de sa robe se relève par intermittence. Et découvre ses jambes, à peine brunies au-dessous de la marque blanche laissée par le short. Je l'appelle. Elle tourne la tête. Elle a le visage fermé. J'ai douze ans. Ou treize ans."

Non-dits     Gisèle Fournier     Editions Folio

plante086

 

 

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dimanche 13 mai 2007

Luminothérapie d'urgence !

9782264036346C'est un traitement qui, parait-il, a fait ses preuves. Dans les pays nordiques, il aide à lutter contre les dépressions saisonnières dues à l'absence de luminosité. Et c'est ce qu'il faudrait aux héros de ce roman, avant que cela tourne au drame.
Ce livre est étonnant car on est en permanence sur le fil du rasoir.
Je vous plante brièvement le décors. Nous sommes en Suède quelques années avant l'an 2000. Nous suivons cinq personnages entre Noël et la Saint-Sylvestre. A cette période de l'année la nuit tombe vers 14H30. Ajoutez à cela la baisse de moral que les fêtes de fin d'année ont souvent le don de déclencher chez certains, et vous êtes en plein dans le sujet. "Ciel gris et lourd sur la Suède. Aujourd'hui ça ne se lèvera jamais"

L'humeur de Pia vire au gris très foncé ! Solitaire, quinze kilos en plus depuis qu'elle a arrêté de fumer, une licence d'arts, au chômage et en sous-loc depuis treize ans, bon, normal qu'elle soit un chouia aigrie !
"La dernière fois que Pia est allée au café, elle s'est retrouvée assise près de trois adolescentes répugnantes qui remplissaient un test de personnalité dans une revue féminine. Elles lisaient les questions tout haut avec leurs sales voix aiguës, fumaient, mâchaient du chewing-gum, et pouffaient de rire.(...) Comment peut-on faire des tests de personnalité quand on n'a pas de personnalité à tester ! avait voulu crier Pia sans pour autant oser le faire. Au lieu de ça, elle s'était faite toute petite derrière sa tasse de café et avait eu l'impression d'avoir deux cents ans."

Hakan et Anna en sont à peu près au même point, après dix ans de mariage et deux enfants, dans leur lotissement pavillonnaire ! Et le fameux modèle suédois ne peut rien contre leur crise conjugale.
"C'est ça la vie tranquille... Prenez des ceintures de sécurité, des freins ABS et un air bag. Mélangez avec des voyages organisés, la déclaration d'impôts simplifiée. Versez ensuite sur le tout un spermicide lubrifiant et faites dorer à four moyen pendant dix minutes à mi-hauteur dans un four conforme aux normes de sécurité enfants. Et si par malheur quelque chose tournait mal, on a dix jours pour retourner la marchandise, si on a gardé le ticket de caisse."

Henning, vieil ours solitaire, reste à minima en contact avec la vie, via le courrier des lecteurs d'un tas de journaux. Il donne son avis sur tout et en profite pour déverser son fiel. Mais il fête Noël malgré lui.
"Devant son rôti de porc froid, il allume une bougie. C'est tout de même Noël. Sur la boîte de bière, il est écrit "Bière de Noël" et sur le sachet de pain, il est écrit "Brioche de Noël". Même le conditionnement du beurre est garni d'ornementations et de grelots, et affublé du nom de "Beurre de Noël". Alors là, ça doit vraiment être Noël ! "

La  grand-mère, elle, s'efforce comme tous les ans de perpétuer la tradition, tout en luttant contre une angoisse permanente. Toute aussi ravie que le reste de la famille, au moins elle ne mâche pas ses mots devant les tristes mines des uns et des autres. Par son incessante agitation, elle les pousse au bord de la crise de nerfs.
"Vous m'avez l'air drôlement déprimés, y a quelque chose qui va pas ? gémit-elle. Qu'est-ce qui ne va pas ? Vous n'êtes pas contents ? Vous ne pouvez pas être un peu heureux, c'est le réveillon tout de même. C'est trop demander, après tous ces préparatifs, que vous soyez un peu heureux ? "

Vous avez sans doute deviner que ces cinq là vont se croiser.
Si l'auteur n'était pas un célèbre provocateur suédois, on pourrait se ruer illico sur la boîte d'anti-dépresseurs.
Mais grâce à son talent, Jonas Gardell nous fait rire en découpant au scalpel les aternoiements de ses personnages et les absurdités de la vie. D'un ton incisif et caustique il nous renvoie nos petites lâchetés, nos rendez-vous manqués, et il ne se gêne pas pour nous rappeler qu'on perd souvent beaucoup de temps à rêver sa vie plutôt qu'à la vivre.

Noël ne pointera pas son nez avant sept mois, et le temps que vous vous procuriez ce bouquin, le soleil sera revenu et l'été sera là. Alors vous pourrez plonger dans ses pages et flotter toujours entre émotion et dérision, sans crainte d'être happé par la dépression ambiante.

Et un jour de plus     Jonas Gardell     Editions 10/18

sap19

 

 

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mercredi 9 mai 2007

La culture c'est ce qui reste quand on a tout oublié

9782842631260Si vous avez envie ou besoin de vous remonter le moral, lisez ce bouquin.
Vous rigolerez du début à la fin, en suivant les aventures de celui qui rêvait de devenir Jimi Hendrix.

Mais en attendant ce jour de gloire, notre héros doit bien vivre, et c'est sur un coup de bol qu'il réussit le concours de la fonction publique lui permettant de devenir "agent de contact". Quézaco ? Un mot nouveau pour dire gardien de musée, quoi !
Et commence alors une vie professionnelle passsionnante. " Il y a des fois où s'emmerder vaut de l'or."
C'est sûr que ce n'est pas un boulot physique, mais ne vous y fiez pas. Car outre les collègues déjantés, il s'en passe de belles dans ces hauts lieux de la culture !

L'auteur croque des portraits succulents de ces fonctionnaires qui regorgent d'activités annexes sur le lieu même de leur travail. Et en plus, ils osent se mettre en grève, prennent des touristes en otage et carburent à toutes sortes de substances.
Ah, quel dur métier que celui de "Casques bleus de la culture" !
Tout le monde y passe, le service du personnel, les syndicats, les visiteurs, les touristes, etc...

" Le contact se décompose en deux entités distinctes, quoique complémentaires: l'accueil et la sécurité.(...) La sécurité, c'était une autre paire de manches. On ne dirait pas comme ça, mais les visiteurs risquent gros dans un musée. Incendie, attentat, mouvement de panique, folie collective, geste désespéré d'un tireur fou..."

Ce livre a le ton de la bonne virée entre copains, sur fond de Doors et d'Hendrix.
Vous regarderez les oeuvres d'art sous un autre jour et vous ne vous adresserez plus à un gardien de musée de la même façon, la prochaine fois que vous pénétrerez dans l'antre du patrimoine de l'humanité.

Le Patrimoine de l'humanité     Nicolas Beaujon     Le Dilettante    

Et ça tombe bien, j'y vais demain. Je testerai et je vous raconterai les beautés que je verrai là

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lundi 7 mai 2007

Pour PAL peu élevée

9782264044006Alexander McCall Smith est le père de Mma Ramotswe, la célèbre détective du Bostwana, dont les sept tomes des aventures sont édités chez 10-18.
Ici, l'auteur retrouve le climat écossais et nous présente sa nouvelle héroïne Isabel Dalhousie.

Et celle-ci est à mille lieues de la drôlatique africaine. La quarantaine, célibataire, plutôt bien nantie, Miss Dalhousie est directrice d'une revue philosophique qui lui laisse beaucoup de temps libre, mais ce qui ne l'empêche pas de s'adjoindre les services d'une gouvernante scottish pur jus (de malt of course ah ah !), pour assurer la bonne marche de sa jolie demeure. Miss Dalhousie, entre deux sauts dans l'épicerie fine de sa nièce, ne rechigne pas à flaner dans les galeries d'art et à se détendre à l'opéra (elle a une vie épuisante et réfléchit beaucoup !).

"Ce qui conduit Isabel à se poser cette question: qui, des personnes lucides et en proie au doute ou bien des gens sûrs d'eux-mêmes et de leurs convictions au point de ne jamais se remettre en question, était le plus heureux ? " (T'as raison ! J'arrête pas de me le demander...)

Et c'est justement lors d'une de ces soirées musicales, qu'un jeune homme en profite pour atterrir à ses pieds. Non pas qu'il se pâme d'amour pour la belle quadra, mais tout simplement parce qu'il choit malencontreusement du paradis (ou poulailler en langage prolo). Suicide, accident, meutre ? Notre petite bourge penche pour la troisième hypothèse. Elle décide d'en rajouter à son emploi du temps déjà overbooké, en se lançant à la recherche du coupable, histoire de s'offrir quelques frayeurs et de nous faire partager ses réflexions éthiques.

" Isabel se promit d'explorer ce sujet en détail et d'écrire un papier argumenté, qu'elle intitulerait peut-être: "Eloge de l'hypocrisie". Les premiers mots lui virent aussitôt: "Taxer une personne d'hypocrisie revient en général à lui imputer une faiblesse morale. Mais l'hypocrisie est-elle forcément mauvaise? Certains hypocrites méritent une plus grande considération..." (Euh... c'est un extrait au hasard bien sûr, avec lequel je ne suis pas tout à fait d'accord.)

Bon, je vous l'accorde, mon ton ironique ne vous donnera pas envie de vous plonger dans l'univers de Miss Dalhousie. D'autant plus que l'enquête est en arrière plan, au moins jusqu'à la moitié du livre. Mais si vous aimez l'ambiance british et n'êtes pas contre un peu de considérations philosophiques, faites connaissance avec Miss Dalhousie. Ceux qui, comme moi, gardent un bon souvenir d'Edimbourg, apprécieront les quelques évocations géographiques et historiques.

Evidemment, les fans de la truculente Precious, trouveront l'écossaise un peu palote. Sans doute que le climat pluvieux a aussi déteint sur l'auteur qui a quitté son Afrique natale pour les cieux plus austères d'outre-Manche.
Un petit abus de la boisson locale n'aurait pas nuit à l'ensemble, à vous de voir ...SLAINTE !

Le club des philosophes amateurs    Alexander McCall Smith   Editions 10/18

alcool006 

 

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samedi 5 mai 2007

PENSER SANS LIMITES

9782842059989" Il est grand temps, si toutefois il n'est déjà trop tard, d'ouvrir les digues que l'on continue d'opposer à la marche de l'esprit humain, en dépit du spectacle que l'on a devant les yeux, si l'on ne veut pas qu'il les trompe violemment et qu'il jette la dévastation dans les champs d'alentour. Vous pouvez tout sacrifier, ô peuple, oui tout, pourvu que vous n'abdiquiez pas la liberté de penser (...) mais gardez seulement ce céleste palladium de l'humanité, ce gage qui nous permet un autre sort que celui de souffrir, de tout supporter, d'être écrasés à jamais.
Donc, criez sur tous les tons aux oreilles de vos princes, jusqu'à ce qu'ils entendent, que vous ne vous laisserez pas ravir la liberté de penser, et prouvez-leur par votre conduite combien cette déclaration est sérieuse.
Et surtout, vous tous qui vous en sentez la force, déclarez la guerre la plus implacable à ce premier préjugé d'où dérivent tous nos maux, à ce fléau qui cause toute notre misère, à cette maxime enfin que la destination du prince est de veiller à notre bonheur. "

Voilà le cri lancé en 1793 aux sujets des monarques européens, par un jeune philosophe allemand. La Révolution française étant passée par là, Johann G. Fichte exorte les peuples à se désinfantiliser, à s'autonomiser et à s'autodéterminer. Et ce, par le plus bel outil hérité du siècle des Lumières, la pensée et les idées qu'elle fomente et surtout qu'elle transmet.

" C'est le privilège de l'homme de résister par son activité, et de donner au cours de ses idées une direction déterminée par sa force propre, suivant sa libre volonté; plus on maintient en soi ce privilège, plus on est homme. La faculté qui en rend l'homme capable est précisément celle par laquelle il veut librement. La manifestation de la liberté dans la pensée, tout aussi bien que dans le vouloir, est un élément essentiel de sa personnalité; elle est la condition nécessaire qui seule lui permet de dire : je suis, je suis un être agissant par lui-même."

J'ai eu envie de vous rappeler ce texte d'une extraordinaire modernité, en réponse au projet scandaleux de notre prince moderne dont je vous faisais part hier dans la revue de presse.
Et puisqu'il était aussi et surtout question d'économie, ce subversif opuscule ne coûte que 2,50 € .
Merci donc aux éditions des 1001 nuits de participer à peu de frais à la diffusion des idées et à l'agitation de nos neurones.

De la liberté de penser     Johann G. Fichte     Editions des 1001 nuits

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vendredi 4 mai 2007

L'éternité est amoureuse des oeuvres du temps...

9782264040602Si cette phrase vous bouleverse, précipitez-vous sur ce livre.
A quinze heures trente je me suis affalée dans une chaise longue, pour ne me relever que trois heures et quinze minutes plus tard. Juste le temps de lire d'une traite ce roman.
Résultat, un coup de soleil, un coup de blues, un coup de coeur.

Vous souvenez-vous du 21 Septembre 1969 ? Moi oui.
Jonas ne s'en souvient que parce que c'est le jour où Paul, son frère aîné, est décédé. Il avait 15 ans. Mais Jonas n'était pas encore né; ce sont ses parents qui lui ont raconté. Car ce n'est pas un sujet tabou, même si c'est douloureux.
" 502 jours séparent le dernier jour de ta vie du premier jour de la mienne. (...) Il y a 12 058 heures entre nous.(...) Au moment de ma naissance, 722 880 minutes s'étaient écoulées. "

Et puis un jour, alors qu'il a treize ans, Jonas cherche quelque chose au grenier et tombe sur des albums photos qu'il n'a jamais vus et sur une vieille veste ayant appartenu à Paul. Dans une des poches se trouve une lettre... A partir de là, le discours officiel ne lui suffit plus. Non pas qu'il soupçonne ses parents de lui cacher une quelconque vérité, mais il pressent qu'il y en a une autre.

Aidé par un ami de sa mère qui a bien connu Paul, Jonas se lance à la recherche de ce frère qui parfois le visite dans ses rêves mais dont il ne connait pas la voix. Il bouscule un peu les adultes et leurs souvenirs, il fouine, il prend son temps, il recoupe, et ... il trouve.
" J'avais trouvé le coffre à trésors de Paul. Je souris en direction du carton comme s'il s'était agi d'un être vivant. Un être aimé. Je soulevai alors le couvercle. Et là, parmi quelques lettres, photographies et autres papiers, je vis ton journal. Ce carton m'avait attendu dans l'obscurité pendant près de dix huit ans. Dix huit années de poussière et de saleté avaient presque obstrué l'ouverture de la cachette de Paul. Mais je l'avais découverte. "

Moi, ce genre de situation me file des frissons. J'ai une âme de chercheuse de secrets, de réponses, de révélations ... Et celles que découvrira Jonas sont magnifiques.
Tout en fougue et en pudeur, sentiments propres à l'adolescence, l'auteur nous tisse une superbe histoire.
Délicatement, il nous entraîne sur les chemins intimes que les ados savent si bien dissimuler aux adultes.
Et Jonas est la preuve que, bien souvent, ils sont plus forts que nous.

" C'est l'éternité qui tire un feu d'artifice, commenta Paul. Un feu d'artifice éternel qui envoûte quiconque le regarde. Un feu d'artifice toujours présent au-dessus de nos têtes, même si nous n'y prêtons pas toujours attention. C'est le feu d'artifice de l'éternité.(...) J'étais occupé à penser à l'éternité, aux étoiles, à l'amour."

Mon frère et son frère     Hakan Lindquist     Editions 10/18

feuartifi15   

 

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jeudi 3 mai 2007

LA REINE NUE

9782742766604Le clan Padovani est en émoi. Guilietta la reine mère, écrivain de renom, commence à perdre la boule !
Femme excentrique et indépendante, celle-ci a mené tambour battant sa vie, aussi bien privée que professionnelle. De ses trois maris, elle n'a gardé que ses septs enfants. Le succès de ses livres lui a permis de se faire construire La Villa sur la Riviera et d'y offrir une vie luxueuse à ses rejetons, puis plus tard à ses petits-enfants.

" D'une famille si peu orthodoxe, Guilietta avait réussi à faire une tribu qu'unissaient des liens étroits et au sein de laquelle régnait une parfaite concorde. Les frères et les soeurs vivaient dans un rayon de trente kilomètres autour d'un centre que figurait La Villa de leur mère. Ils ne s'étaient jamais quittés, se voyaient très souvent et se verraient plus souvent encore quand deviendrait manifestes les troubles mentaux de Guilietta. "

Aussi quand Guilietta annonce qu'il faudra la payer pour l'entendre raconter ses souvenirs, ses enfants ne doutent plus qu'elle s'enfonce doucement mais sûrement dans la démence. Ces septs-là n'hésitent pas un instant. Ils commencent par rentrer dans le jeu de leur mère, mais s'aperçoivent très vite que la situation ne pourra qu'empirer. Alors chacun se relaie un jour par semaine auprès de la vieille femme, n'hésitant pas à délaisser conjoints et enfants, voire même activité professionnelle.
Au cours des trois années que durera la déchéance de la mère tant aimée, chacun se retrouvera face à lui-même. Et se révèleront alors les vrais caractères des uns et des autres, ainsi que quelques pans cachés de la vie maternelle. Et certains ne s'en remettront pas.

"La vie de Loretta s'est mise à filer. Comme un bas qu'un ongle, malencontreusement, vient d'accrocher: plusieurs mailles sautent, une échelle se met à courir, descend le long de la jambe, rien ne peut la stopper, le dégât est irréparable."

Tout au long de courts chapitres, l'auteur nous promène d'un personnage à l'autre, sautant de l'esprit embrouillé de la mère aux périgrinations et déconvenues de ses enfants, en passant par les fragments du journal intime de  Guiellieta. Fidèle à son style, Anne Bragance réussit sur un ton léger, délicat et non dénué d'humour, à nous faire avaler une pilule qui aurait pu, n'en doutons pas, s'avérer bien plus amère.

La reine nue     Anne Bragance     Editions  Actes Sud

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mardi 1 mai 2007

UNE COQUINE ...

9782876734470de 91 ans, voilà ce qu'est Geneviève Briand-Lemercier !
Et elle lutte vaillemment contre le vieillissement sous la férule de l'odieuse Mme Bertrand, prof d'astrologie transcendantale, dont elle suit l'enseignement depuis douze ans et qui, non contente de la dépouiller financièrement, veut aussi la déposséder de ses écrits. Sa théorie est simple; le thème astral de Geneviève se rapprochant dangeureusement de ceux de certains écrivains morts prématurément, il devient impérieux de se débarrasser de tous ces mots qui encombrent les placards de notre héroïne.

Car Geneviève suit depuis toujours les conseils de son père : tenir chaque jour son journal et noter ses rêves. S'attelant à ce travail de désécriture, c'est l'occasion pour Geneviève de relire ses anciens cahiers et de nous faire partager l'histoire de sa vie. Elle en profite aussi pour nous faire partager ses autres marottes. Toujours dans un but profilactique et scientifique, elle tient à jour deux sortes de chroniques nécrologiques dans des grands répertoires. Quand elle n'écrit pas, Geneviève est une adepte forcenée des achats par correspondance et de petits calculs en tout genre, pour bénéficier de super cadeaux et autres chèques de gros lots.
Mais comme vous vous en doutez, loin de l'enrichir, cette activité n'est guère lucrative. Alors, avec la complicité de son concierge, elle devient la championne du trafic de friteuse, d'appareil à fondue et autres ustensiles dont elle ne se sert pas et qu'elle entasse dans son appartement. Elle est aussi la reine des emprunts auprès des membres de sa famille, pour lesquels elle ne nourrit pas le même amour qu'elle a pour les mots !

Sur la pointe des pieds, je me suis introduite dans l'entrée de Geneviève et j'ai fureté dans "son placard aux écritures". Voici ce que j'ai trouvé :
"Dans la partie supérieure, des cahiers d'écolières. Leur apparence varie un peu selon les époques et les modes. Certains sont décorés sur la page de couverture.(...) Sur la dernière page, il y a presque toujours les tables de multiplication.(...) Sur l'étagère du milieu, il y a les dix sept cahiers de quatre cents pages plus récents.(...) Au dessus des cahiers récents, il y a les dossiers des rêves."

Et là, perdue dans ses récits oniriques, je me suis faite piquer par Geneviève. Mais peu perméable aux discours sécuritaires, elle ne s'est pas précipitée sur son téléphone pour composer le 17 ! Au contraire, elle m'a proposé de poursuivre ma visite en sa compagnie ...
" Sur l'étagère au-dessus des rêves, c'est la documentation que j'accumule sur les cas de très grande longévité. Il y a un peu de tout là-dedans : des coupures de presse, des photos, des notes recopiées, et même des lettres.(...) Les deux derniers éléments à inscrire à l'inventaire de mes écritures sont le Grand Répertoire Rouge et le Grand Répertoire Noir. Ils sont rangés dans le tiroir du placard, toujours fermé à clef."

L'heure passant, j'ai refusé le goûter qu'elle me proposait (vous comprendrez pourquoi, si vous lisez ce livre) et après lui avoir souhaité longue vie, je suis rentrée chez moi pour écrire cette critique. J'ai passé un agréable après-midi en compagnie de cette espiègle petite vieille, craquante de naïveté et qui a plus d'un tour dans son sac ...
Mais est-elle si naïve qu'elle en a l'air ?

Pour une critique à un degré supérieur, voir la critique d'Oedipe. Car l'auteur est un linguiste émérite, qui ne pouvait que faire des ponts avec la discipline psychanalytique. Et ce sera aussi l'occasion de découvrir un autre de ses romans, plus ancien celui-ci.

Une très vieille petite fille     Michel Arrivé     Editions Champ Vallon

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lundi 30 avril 2007

EST-CE POSSIBLE ?

9782228898959Peut-on encore rêver sous un régime totalitaire ? 
Non pas fantasmer tout éveillé au jour de la libération et à la chute du tyran, non, rêver en dormant, tout simplement, librement.
Telle est la question que s'est posée l'auteur Charlotte Beradt (1901-1986).

Un mot sur l'auteur. Juive allemande communiste, elle émigre en Angleterre en 1939, puis aux Etats-Unis en 1940. Dans les années vingt, elle travaille dans une grande maison d'édition et fait alors la connaissance de nombreux écrivains. Parmi eux Heinrich Blücher, le futur mari d'Hannah Arendt, et Martin Heradt qui deviendra son mari. Les deux couples se lient d'amitié et se retrouveront en exil à New York.
En Allemagne, elle choisit de s'engager aux côtés des communistes, seule résistance face au régime hitlérien. Plus tard, elle reviendra sur son engagement, mais affirmera que " la terreur brune et la politique rouge furent les événements déterminants qui ont marqué ma vie". De 1933 à 1939, sans doute pour juguler sa peur face à ses propres rêves, elle décide de collecter les rêves de ses compatriotes. Elle en rassemblera plus de trois cents. Rêves de médecins, d'avocats, de commerçants, d'industriels, d'employés, d'ouvriers, de femmes au foyer etc... Au fur et à mesure, elle les rédige de façon déguisée et les envoie à l'étranger. Elle expliquera qu'elle cherchait à réunir du matériel d'information pour la presse en exil.
Ce travail prendra la forme d'un livre et sera publié pour la première fois en 1966.

Mais C. Beradt n'aborde pas cet ouvrage sous un angle purement psychanalytique, bien qu'elle ne soit pas opposée à cette discipline. Elle veut établir " un rapport entre le monde le plus intime des sujets et le monde politique, assumer qu'il puisse y avoir des rêves politiques inspirés chez eux non par les conflits de leur vie privée mais par ceux dans lesquels les a plongés l'espace public". Elle rejoint ainsi Hannah Arendt sur le versant psychique du totalitarisme et son intériorisation par les sujets un par un. Seront aussi écartés les rêves de violences physiques.

Alors, quelles sont les constantes retrouvées par l'auteur ?
* La mise au pas du sujet s'effectue par le biais de la honte en public, sous le regard inexpressif de l'entourage.
* L'omniprésence de la propagande sous forme de lois, décrets, haut-parleurs, banderoles, affiches qui s'insinuent jusque dans la vie nocturne. On retrouve aussi le monde cauchemardesque de la bureaucratie cher à Kafka, auquel s'ajoute l'absurdité poussée à l'extrême.
* La crainte de ne pas satisfaire aux critères de l'aryanité, avec des focalisations sur des détails physiques ou sanguins, mêmes chez les sujets les moins "suspects".
* Le passage de la suggestion à l'autosuggestion, de la censure à l'autocensure.
* Et chose surprenante, le déplacement de cette dernière dans le domaine privée et notamment sur de simples objets, susceptibles de dévoiler les pensées intimes de leurs propriétaires. C'est Big Brother avant l'heure dans l'imagination terrorisée des êtres sous emprise.
* Enfin vient l'incrédulité face à ce que le sujet observe et ressent. D'où l'utilisation, en un renversement en son contraire, de l'humour noir et du grotesque comme ultime lutte contre l'angoisse, la lâcheté, la peur.

Quelques exemples :
* Tel homme rêve qu'au moment où il s'apprête à lire un auteur réprouvé par le régime, bien tranquillement allongé sur son sofa, les murs de son appartement disparaissent.
" Effrayé, je regarde autour de moi : aussi loin que porte le regard, plus de murs aux appartements. J'entends un haut-parleur hurler : conformément au décret sur la suppression des murs du 17 de ce mois ..."
* Telle femme se voit dénoncer par son poêle à bois dont la porte s'ouvre comme une bouche.
* Tel jeune homme rêve qu'il ne rêve plus que de formes géométriques parce qu'il est interdit de rêver, ou cet autre qui, par précaution, rêve qu'il rêve en russe, langue qu'il ne comprend ni ne parle.
* Tel autre, ancien militant, se parodie,
"je rêve que je m'installe solennellement à mon bureau après m'être enfin décidé à porter plainte contre la situation actuelle. Je glisse une feuille blanche, sans un mot dessus, dans une enveloppe et je suis fier d'avoir porté plainte, puis j'ai vraiment honte."
* Tel médecin, qui s'était juré de résister, rêve qu'il est renvoyé puis rappelé car lui seul est capable de soigner Hitler. Il en est fier et se réveille en larmes.

La dernière partie du livre se compose de deux textes récents (2002). L'un d'un historien allemand, qui démontre en quoi ce recueil est spécifiquement politique et trouve sa place dans le débat de la responsabilité pour les générations actuelles. L'autre d'un psychanalyste français, qui s'appuie sur les théories classiques du rêve et du traumatisme, afin d'éclairer le travail de l'auteur et le totalitarisme, d'un point de vue plus clinique.

J'ai trouvé dans cet ouvrage des résonances très actuelles, toute proportion gardée. Et c'est justement cela le problème, là nous sommes dans l'extrême, dans l'énorme. Mais quand les frontières de l'intimité des individus s'estompent sous l'emprise sectaire quelqu'elle soit, l'autoritarisme politique ou le matraquage médiatique, aveuglement et irrationnel ne sont pas loin. Quand les individus vivent dans un monde où tout est réglementé, anticipé, organisé, contrôlé, sécurisé, le terme individu n'a plus lieu d'être puisqu'un tel sujet n'a presque plus besoin de penser, il est "programmé", pire il s'auto-programme insidueusement. C'est exactement ce dont nous parle C. Beradt.
Pour conclure, je citerai ce dirigeant nazi qui déclarait "La seule personne qui soit encore un individu privé en Allemagne, c'est celui qui dort ", comme quoi il sous-estimait les possibilités du III ème Reich car comme le démontre C. Beradt " le rêve lui-même n'est plus un refuge. "
Alors résistons et pensons pendant que nous sommes bien réveillés ...

Rêver sous le III ème Reich     Charlotte Beradt     Editions Payot

 

rodin

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