chabli " Les livres sont ce que nous avons de meilleur en cette vie, ils sont notre immortalité."

Cet homme, que je cite, grand amoureux des livres, n'est autre que Varlam Chalamov, célèbre pour ses Récits de la Kolyma. Né en 1907, il est emprisonné dès l'âge de 22 ans, puis une seconde fois en 1937 pour 17 années de goulag. Dans ce petit opuscule d'une cinquantaine de pages, Chalamov évoque son parcours au travers les livres et les bibliothèques qu'il a parfois eu la chance de fréquenter au cours de ses détentions.

Il confie les souvenirs tendres de son enfance, les deux seuls et uniques livres qu'alors il ait jamais possédés, dont L'Alphabet de Tolstoï, son institutrice Maria Ivanovna, l'ouverture de la première bibliothèque ouvrière dans une ancienne prison en 1918.

"Maroussia distribuait des livres aux reliures dorées couverts de givre."

Puis ce furent les longues années de captivité sans aucune possibilité de lire ou, alors en de rares occasions, lire n'importe quoi, un bout de papier déchiré, un compte-rendu médical, quelques pages d'un livre caché par un autre zek, la difficile prise de conscience de ne plus éprouver de plaisir à la lecture  "Les livres avaient cessé d'être mes amis." Ce fut, heureusement, une parenthèse à laquelle La Cinquième colonne d'Hemingway mit fin, son premier achat depuis longtemps grâce à son maigre salaire d'aide-médecin dans l'hôpital pour détenus où il réside lui-même. Puis ce fut l'arrivée en 1953 (mort de Staline) dans la région de Kalinine où Chalamov trouve son premier emploi d'homme presque libre dans un petit village. Et là, l'émerveillement devant la richesse d'une bibliothèque généreusement fournie grâce à des individus dont il sera question dans le billet suivant. "La remarquable bibliothèque de Karaïev (il n'y avait pas un seul livre qui ne valût la peine d'être lu) m'a ressuscité, m'a réarmé pour la vie autant que c'était possible."

Réhabilité en 1956, il meurt en 1982, dans un hôpital psychiatrique de Moscou sans, à son grand regret, "n'avoir jamais possédé ma propre bibliothèque."

Mes Bibliothèques  Varlam  Chalamov  (traduit du russe par S. Benech)   Editions Interférences

 

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osgar1Moscou, 1918, dans le chaos hérité de la guerre civile et des révolutions, une poignée d'intellectuels et de journalistes mus par l'amour des livres fonde La Librairie des Écrivains, un espace coopératif célèbre de la rue Léontiev et qui perdura jusqu'en 1922.

"(...) la division du travail n'avait rien de strict : il arrivait à tout le monde de balayer, de tenir la caisse, de décorer les vitrines, d'acheter, de vendre, d'évaluer, de trimbaler des caisses, d'essuyer la poussière, de laver les carreaux et de discuter avec les clients des mérites des auteurs et des éditeurs."

Alors que le rouble s'effondre, le livre devient monnaie d'échange. Les bibliothèques et les maisons d'éditions privées se vident par charrettes et traîneaux entiers, Ossorguine et ses amis rachètent ou troquent contre du pain, de la farine, des harengs, du bois de chauffage mais jamais ne spéculent. Pourtant leurs rayonnages se couvrent de livres qui vaudront parfois de l'or, des ouvrages français du XVIIIe, des italiens du XVIIe, beaucoup de gravures, des lettres manuscrites de Catherine II et de dignitaires connus qu'ils céderont finalement au Musée historique de Moscou. La Librairie approvisionne les bibliothèques ouvrières, les universités, les écoles, les clubs. Elle apporte également son soutien à l'Union des Écrivains. "Nous étions les gardiens et les propagateurs des livres." Profitant de ce que la censure n'est pas encore en vigueur, des auteurs russes, ayant beaucoup de difficultés à se faire éditer faute de papier, d'encre, d'imprimeries, se virent offrir par la Librairie des Écrivains la possibilité de diffuser leurs oeuvres manuscrites et illustrées par leurs soins. Deux reproductions de livres-autographes (dont des poèmes de Marina Tsvétaïeva) sont joints aux articles de Mikhaïl Ossorguine. La Nouvelle Politique Économique (la NEP) instaurée en 1922 et qui autorisait le commerce privé mais, en contrepartie, exigeait des impôts exorbitants, sonna le glas de cette fabuleuse aventure. Ne reste que ce beau témoignage.

L'avis de Goran  ICI

Les Gardiens des Livres   Mikhaïl  Ossorguine  (traduit S. Benech)  Editions Interférences

 

Deux témoignages qui s'inscrivent dans

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