9782743622343Hervé Le Floch et Alex Gnedenko, c'est un peu Lord Brett Sinclair et Dany Wilde au pays du grand Turkmenbachi. Tous deux plus ou moins agents des services secrets de leurs pays respectifs, DST et FSB. Je dis plus ou moins car dans cette filière les identités sont souvent troubles et mouvantes, et on ne sait pas toujours avec certitude qui roule pour qui. Si le Breton est plutôt du type obsessionnel, sérieux, retenue et self-control, le Russe appartient au genre débridé, déjanté, complètement décompléxé. L'un carbure aux cigarillos Toscano et au bourbon, l'autre à la vodka et à la coke. Une solide amitié les unit, et même l'amour pour une même femme ne les a pas brouillés. Bref, c'est un duo qui fonctionne à merveille entre humour et efficacité. Et il en faudra pour se dépatouiller dans ce nid de vipères qui les fait se retrouver au pays du grand n'importe quoi où ça fleure bon le gaz et... le béton Bouygues.
L'intrigue est des plus secondaires, nombreux coups fourrés, réglements de comptes et cavalcades à cheval, en 4X4 ou en Volga-V8 à travers Achkhabad et son désert brûlant. Le tout écrit dans un style des plus cinématographiques, phrases et chapitres courts, rythme trépidant et secoué. L'auteur est aussi réalisateur, ça se voit !

J'ai acheté ce petit bouquin après avoir discuté avec lui au salon du livre de Carhaix. En fait, c'est plutôt l'auteur qui a discuté avec moi, un bavard intarissable sur la Russie et notamment les anciennes républiques de l'Asie Centrale qu'il connaît très bien, surtout le Turkménistan où se déroule ce roman. Et la France, qui l'eut cru, est très présente au Turkménistan. Car le Turkménistan est un pays calme, très stable, très riche et où personne ne fait de vagues, si ce n'est le sable du désert de Karakoum. Et pour cause, une dictature des plus ubuesques règne là-bas depuis 1991. Le grand Turkmenbachi était un gourou fantasque et mégalo, par exemple il n'hésite pas à débaptiser le nom des jours de la semaine ou des mois pour les remplacer par le sien ou celui de sa chère môman, à substistuer aux manuels scolaires sa propre version de l'histoire du pays, entre épopée historique et guide du parfait Turkmène, le fameux livre Ruhnama (voir l'extrait ci-dessous), à fermer tous les hôpitaux du pays et à rapatrier tous les médecins dans la capitale, il était malade et devait avoir besoin d'eux. Au Turkménistan, il y est interdit de fumer à l'air libre, mais chouette on peut allumer sa clope partout ailleurs y compris dans les restaurants et les bars - je réfléchis sérieusement à partir m'installer là-bas... Ah oui, mais non !.. car côté littérature, ça craint.

"Ils entrent dans une librairie entièrement décorée de posters du Turkmenbachi. Un mur est recouvert de longues étagères. Des livres ? Non. Un seul livre, traduit dans toutes les langues. L'oeuvre du chef suprême, en versions chinoise, portuguaise, lettone, française, allemande, anglaise, turque, maorie... Pas besoin de brûler les livres au Turkménistan. Ne simplement pas les éditer. Un pays sans traducteurs, sans écrivain, sans éditeur. Ni penser, ni lire, ni respirer. Oppression. Manque. Absence. Terreur. Une bouffée de haine envahit Alex, lui, un Russe, élevé dans le respect de la littérature, Dostoïevski, Proust... comme tous les gamins russes nés à Moscou, à Vologda ou à Souzdal."

Si les Français ne lisent donc pas au Turkémistan, par contre ils bâtissent, vous me direz on ne peut pas tout faire, construire et bouquiner. Depuis 1994, on ne compte plus leurs ouvrages, palais présidentiel, plus grande mosquée d'Asie centrale, aéroport, hôtels, bâtiments ministériels etc... et pas que du béton, du marbre, beaucoup de marbre ! Comme on sait que la capitale est sur une faille sismique et que plusieurs tremblements de terre s'y sont déjà produits, la construction a de l'avenir, pas cons les Français. Bon, depuis que Bernard Kouchner a été chef de la diplomatie, un centre culturel français a pu s'ouvrir, mais on ne peut pas en sortir les livres... Merci Total !

Si la France est très présente au Turkménistan, elle n'est pas la seule à convoiter les ressources naturelles du pays, gaz et hydrocarbures attirent aussi Russes et Chinois. De quoi effectivement servir de décor à toute une clique de personnages pas toujours très propres pour des romans pas si diablement éloignés d'une certaine réalité.

Voilà. Un petit livre sympa qui sent le vécu et permet de découvrir ce pays dont on ne parle pas. Marc Ruscart m'a affirmé qu'une femme peut voyager en toute tranquillité dans la région car il n'y a pas plus sécurisé que ce pays où on ne rigole pas avec la délinquance. Faudra juste que je n'oublie pas d'éteindre ma clope en sortant du resto... 

Propagande pour les vingt ans de l'Indépendance du Turkménistan (1991-2011)
Un vrai délire, j'aimerais voir ça de mes yeux !

 Des élections, si, si, ça existe là-bas aussi, ont eu lieu dimanche dernier, le président sortant, successeur de Saparmyrat Nyyazow, le vénéré Turkmenbachi décédé en 2006, a été réélu avec 97 % des voix. 

Une discussion instructive  ICI

Un autre article intéressant (tout en bas de la page, dernier post "Visite à Ashgabat" qui date de juin dernier, cliquez sur + pour tout lire)  ICI    

 Noir désert      Marc Ruscart     Editions  Rivage / Noir

turk4
Une des nombreuses statues en or du Turkmenbachi
Il y en a même une qui
 tourne, big bachi vous regarde !