9782070437962Le suicide reste pour moi un mystère fascinant. Oui je sais, ce terme peut paraître excessif mais bon, boulot, Camus et histoire personnelle obligent, c'est ainsi.

"Se donner la mort. Mystérieux, insondable don."

Je ne savais pas trop à quoi m'attendre en achetant ce livre, si ce n'est que l'auteur est un rescapé. Comment peut-il en être autrement quand on est le fils de deux parents suicidés à un an d'intervalle, qu'ils sont célèbres, glorieux mais torturés par leurs propres démons, et qu'on n'a pas encore dépassé les 17 ans ? Tout ça vous plombe un homme en devenir. Sans compter la vie d'avant, où la stabilité n'a pas toujours été de mise, à l'exception de la précieuse Eugénie, sa presque mère, sa mère espagnole comme il l'appelle, qui l'a élevé mais disparait quand l'auteur a 14 ans. De là à penser que ce garçon n'est pas né sous une bonne étoile...

"Ce n'est pas une vie, c'est une rature. Mon existence ressemble à une succession de mots rayés jusqu'au sang, biffés jusqu'à la moëlle."

Perpétuellement en quête d'amour, l'alcool et le sexe, pour conjurer la mort, s'imposeront comme remèdes nécessaires. Mais l'amour de qui ? Au final l'amour et l'estime de soi, sans aucun doute, pour ne pas brûler  à son tour. Alors seulement viendront les mots, les vrais, l'écriture.

"Les mots qui vont surgir savent de nous des choses que nous ignorons d'eux."

Fort de cette citation de René Char, l'auteur s'engage masqué (lui aussi) derrière un double dans un combat titanesque afin de se désengluer de ce panthéon fantomatique. Commence alors sur le ring de sa mémoire une lutte entre solitude et désespoir, les mots à la place des poings. Tour à tour pudique et impudique, jamais vulgaire, nous le suivons de Saint-Germain des Prés à Barcelone, où il nous entraîne entre virées débridées et errances nostalgiques au bord de soi, au bord d'Eux.

"L'homme de San-Sebastian s'installe à sa table, avec vue sur la mer. Il va écrire. Il n'a pas d'états d'âme. Il n'a pas peur des mots, il est en paix avec eux. Il va relater une histoire d'amour et de perdition."

Contrairement à ce que l'on aurait pu le craindre, le ton n'est ni larmoyant, ni cynique. Aucun jugement non plus. C'est plutôt l'inverse, il joue avec les mots comme il joue à cache-cache avec les ombres de son enfance, l'objet caché n'étant autre que lui-même. Non seulement le spectre du voyeurisme est tenu à distance mais l'auteur se révèle un brillant funambule sur le fil de ce qui n'aurait pu être qu'une banale autofiction.

"Il me fallait trouver une autre main. Dans l'urgence. Sinon, c'était quatorze dix-huit, tous les jours, la terreur dans les tranchées de l'existence. Peur depuis que je suis né, peur depuis que je suis seul."

La très belle 4eme de couv vous donnera sûrement envie de lire l'histoire de ce pauvre petit garçon riche... (l'argent ne fait pas le bonheur mais ça aide un peu quand même, si si !)

Dans une dernière pirouette, le fils du grandécrivain a trouvé le salut dans les livres puisque, outre celui-ci et ceux de son père, il vit aujourd'hui, au plus près de ses souvenirs, à Barcelone où il tient un café librairie.

S. ou l'espérance de vie    Alexandre Diego Gary    Editions Folio

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