dimanche 5 décembre 2010

La vieille aux mots dormants

la_vieille_342x509Quelque part au fond du Poitou en un temps figé du début des années 60, trois personnages vont tenter de sortir de leur solitude et de s'ouvrir aux autres pour l'amour des mots.

"On communia. Corps du Christ, amen. La vieille se surprit à penser, comme jeune fille elle faisait, liant en écholalies les mots, cyclamen, quand l'archiprêtre lui déposa sur la langue telle une fleur blanche qui lui serait poussée dans les entrailles, dans le creux de la faim, petite fleur dense, riche de paroles, éclose sur ses lèvres en motet Renaissance, comme, au printemps, donne à siffloter la tige de folle-avoine, mâchonnée dans les prairies."

Une vieille originale - qui préfère encore la lampe à pétrole à l'électricité, la messe en latin et soliloque, malgré elle, dans son jardin sous son buisson de roses - recueille un chien errant avec lequel s'impose un drôle de dialogue. L'animal servira de trait d'union avec un vieux marquis loufoque, philologue et linguiste vivant, parmi ses livres, dans un manoir délabré, et qui roule encore en Juvaquatre, modèle 1939, laquelle automobile le conduira sur les routes pour récupérer le chien qui, soit disant, lui appartiendrait.

"Vaisselle dans l'évier. Café, celui du matin, réchauffé au bain-marie. Puis cette espèce de vide qui suit le ventre plein. Somnolence. Il y a, pour ça, contre un mur de la bibliothèque, une méridienne, qui mérite bien son nom. Olivier de Cruid aime à trouver à tout de la signification; et, comme son stoïcisme aristocratique est tempéré d'épicurisme, il n'irait pas gâcher ce moment de langueur en épluchant un courrier cause, fréquemment, de soucis."

Voilà prétexte à un délicieux voyage au coeur de la langue et du temps. Dans un style rare de nos jours, entre simplicité et préciosité, les mots chantent au fur et à mesure qu'ils défilent sous nos yeux. Ils nous parlent d'un temps que les moins de cinquante ans ne peuvent pas connaître, s'amusent d'associations dans les esprits farfelus des personnages et nous laissent sur la langue un petit goût de nostalgie de ce qui a été et ne sera plus.

Des mots plein la bouche entre roman de la chair et du verbe et conte tellurique, entrailles mêlées des hommes et de la terre. Un exercice de style anti-moderniste qui nous entraîne sur des sentiers littéraires où l'on n'y croise plus grand monde. Une dernière promenade, pour les protagonistes et les lecteurs, comme pour conjurer le mauvais sort de l'immédiateté et de la mort.

"On sent bien que ces mots lisses n'ont pas le grand âge ni l'usure des nôtres: ni biscornus, ni fêlés, ni rabougris. Ce sont des mots dans leur première fleur, un composé de blancheur et d'innocence. Quand on les a sur la langue, on a l'impression de sucer un lait tiède qu'on laisserait doucement couler: une libation de paroles."

Une magnifique découverte faite dans La Ruelle Bleue  et que je remercie ! 

La vieille au buisson de roses     Lionel-Edouard Martin     Editions Le Vampire Actif

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(photo Lilizen)

Posté par Moustafette à 15:55 - - Commentaires [8] - Rétroliens [0] - Permalien [#]


Commentaires sur La vieille aux mots dormants

Merci!

Merci pour les mots que vous avez posés sur ce magnifique texte de Lionel-Édouard Martin. Les lecteurs sont les plus beaux passeurs qui existent et nous sommes toujours très touchés par des retours aussi sensibles que le vôtre sur "la Vieille au buisson de roses".
Je vous conseille, puisque vous avez aimé ce livre, de porter votre attention sur les autres textes de LEM, publiés en partie chez Arléa, qui sont de la même trempe. C'est un très grand auteur qui mérite vraiment que l'on s'y intéresse de près... http://www.arlea.fr/_Lionel-Edouard-Martin_
Bien à vous.

Posté par Karine, lundi 6 décembre 2010 à 12:34

Voilà un texte et une histoire qui pourraient me plaire, je note.

Posté par Aifelle, lundi 6 décembre 2010 à 13:57

Je note pour le style et tout ce que tu en dis. Joli billet !

Posté par Yv, lundi 6 décembre 2010 à 22:01
Beau texte

Bonsoir,
je viens de prendre connaissance de votre commentaire sur l'ouvrage de Lionel-Edouard Martin, "La Vieille au buisson de roses" et tiens à vous dire combien j'apprécie votre texte et votre approche de ce "roman" que vous qualifiez à juste titre de "délicieux voyage au coeur de la langue et du temps". Lionel-Edouard Martin est un auteur rare et malheureusement méconnu dont les autres textes (La Vieille est son 20ème livre publié) sont tout aussi splendides. Il est un orfèvre de la langue et la lecture de ses écrits, un ravissement. La Vieille est sans conteste son chef d'oeuvre qui reçoit peu à peu les éloges des connaisseurs qui le découvrent. Merci à vous de contribuer à faire connaître ce livre essentiel.

Posté par Desmodus1, lundi 6 décembre 2010 à 23:34

@Karine,Desmodus, de rien, ce fut vraiment un enchantement de découvrir cet auteur. Je note tous ces autres titres. Certains ont évoqué Pierre Michon, la comparaison n'est pas usurpée, souhaitons à l'auteur la même reconnaissance des lecteurs.

Posté par moustafette, mardi 7 décembre 2010 à 17:33

@Aifelle, Yv, à déguster lentement, vous apprécierez j'en suis certaine !

Posté par moustafette, mardi 7 décembre 2010 à 17:37
encore une belle critique

Je vous lis depuis peu mais ma pile de livres à lire va s'allonger.
J'ai commandé ce livre dont vous et "Ruelle Bleue" (dont vous m'avez permis de faire la connaissance), faites tant d'éloges.
Merci.

Posté par nadejda, dimanche 2 janvier 2011 à 14:59

@Nadejda, rhooo navrée pour votre pile !
Mais je suis certaine que ces mots vous séduiront et vous inspireront une belle critique...

Posté par moustafette, lundi 3 janvier 2011 à 00:37
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