Le Souk de Moustafette

Un no man's land où farfouiller, papoter, se régaler, rigoler de tout, de rien, mais toujours un livre à la main...

vendredi 2 mai 2008

Si la photo est bonne...

9782742774340Des photos prises au début du siècle par le jeune Romain à la veille de son départ pour la guerre, et décédé avant même d'avoir combattu, vont permettre à Miléna, elle-même photographe, de faire un retour en arrière sur sa propre histoire, alors que le défunt n'appartient pourtant pas à sa famille.

En effet, c'est dans une chambre de la maison familiale de Jorge, son compagnon, où vit encore Madeleine, la soeur de Romain, qu'elle découvre des plaques de verre où sont inscrits quelques instants figés de la vie des Maréchal.
Non seulement Madeleine est le dernier témoin des nombreux tourments qui ont frappé cette famille bourgeoise de Blois au début du siècle, mais c'est aussi celle qui a élevé et recueilli Jorge à la disparition de ses parents à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Jorge a six ans, il grandira chez ses grands-parents où la chambre qu'il choisit d'occuper n'est autre que celle de Romain.

Pendant que Miléna est à Blois, Jorge est à Lisbonne pour son travail. Une curieuse apparition le fait se repencher sur son enfance et le peu de temps qu'il a vécu avec sa mère dans le quartier de la Butte aux Cailles.

Leurs deux récits vont se répondre comme en écho.
Récits de deux déracinés, deux enfants ayant subi, chacun à leur façon la guerre des hommes, auprès de parents tout aussi impuissants qu'eux et pris dans leurs propres douleurs. Les traumatismes de ces années décideront de leur futur, de leur rencontre, de leur métier.
Récits du passé qui répondent au présent, jouant des filtres et des couleurs, l'assombrissant pour mieux l'éclaircir, et saisissant, juste avant qu'il bascule dans un trop tard, l'instant opportun afin de dévoiler les émotions.

"Je veux dans les regards le souvenir des guerres et des voyages, des images d'enfants perdus, la neige de l'hiver, une tombe en Mauritanie, le dernier baiser d'une mère et l'odeur de sa poudre, je veux le mensonge, la peur, l'illumination d'une rencontre sur le bord d'une allée, et que personne ne sache rien du souvenir que chacun garde dans les yeux. Cela regarde le photographe. Je veux faire une photographie de famille en noir et blanc. Négative, positive, où je ne serai pas. Tu me regarderas. Tu regarderas le point d'où je te vois, comme cela je serai tout entière dans la photographie, dans ton regard qui me rejoint par-dessus le damier en noir et blanc. Moi, je suis de l'autre côté. J'arrive juste. Je viens de loin, d'une île avant les souvenirs, d'une image d'hiver inversé. Il est grand temps de prendre la photographie, il faut se dépêcher. Avant que le nuage éblouissant d'absence, dans un grand éclair sidérant, efface le paysage de son silence."

Aux histoires de Miléna et de Jorge, qui s'emboîtent et forment la trame narrative, s'intercale par petites touches successives une voix du passé.
Publié en 1990, ce livre laisse déjà deviner le très beau "Dans la main du diable" (dont la suite, "L'Enfant des ténèbres" vient de sortir chez Actes Sud), puisqu'on y retrouve le début du XXe siècle, la guerre, la photographie, la chimie, les voyages, les exils, les secrets.

Mais la réussite de ce livre-ci tient surtout à la dextérité de l'auteur à jouer des mots comme de couleurs. Ne cherchez pas une palette à large spectre. Non, il faudra vous contenter de la gamme qui s'étend du noir au blanc avec, entre les deux, des camaïeux de gris et d'émotions qui se mêlent l'un à l'autre, imprégnant les corps et les esprits en silence et en souffrance.
L'oeil est le témoin et imprime des images, les mots en seront les révélateurs, mais le temps d'exposition est parfois plus long qu'on ne croit. Ou comment transformer les sensations en émotions, tout en fouillant les négatifs de l'inconscient.
Au final, outre une excellente réflexion sur l'acte et la fonction psychique de photographier, la pénombre de la chambre noire donne naissance à un très beau cliché sépia.

Alors, oui, la photo est bonne !
Dans mon panthéon personnel et littéraire, je ne suis pas loin de placer son auteur aux côtés de Sylvie Germain. Bien que dans un style différent, ces deux dames trempent leur plume dans de bien jolis mots et laissent traîner derrière elles des atmosphères uniques.

Chambre noire     Anne-Marie Garat     Editions Actes Sud Babel

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Posté par Moustafette à 21:21 - SOUK AUX LIVRES - Commentaires [16] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

Je lorgne ce livre depuis quelques semaines. Mais il y a aussi la suite de la main du diable .. j'ai hâte de connaître l'évolution de la famille Gallay. C'est un très bon auteur, mais pour moi pas au même niveau que Sylvie Germain (là, je suis une inconditionnelle).

Posté par Françoise, samedi 3 mai 2008 à 06:49

J'ai "Dans la main du diable" dans ma PAL....je ne pense pas pouvoir le lire dans les prochaines semaines mais je ne l'oublie pas! Et je note derechef le titre que tu viens de lire et dont tu parles si bien!

Posté par katell, samedi 3 mai 2008 à 09:15

Comme Françoise inconditionnelle de Sylvie Germain, je doute par avance qu'elle sera au même niveau, mais "pas loin à côté" me suffit pour noter!

Posté par Anne, samedi 3 mai 2008 à 10:27

Oh ! Je note ! Bises et bonne nuit !

Posté par BelleSahi, samedi 3 mai 2008 à 21:37

Malgré ton titre qui me parle et ta critique extra, je crois que je vais passer...

Posté par valdebaz, samedi 3 mai 2008 à 23:26

@Françoise,Anne,Garat et Germain ont des univers très différents mais leur écriture a la même grâce.
@Katell,merci ! Et je te souhaite bcp de plaisir à te laisser entraîner un de ces jours par "la main du diable" !
@Belle,bonne soirée !
@Val,hum... je savais que le titre ne te laisserait pas indifférente ! toute une atmosphère dans les deux.

Posté par moustafette, dimanche 4 mai 2008 à 21:40

wahou... Quel article ! je sujet m'intéresse beaucoup!je note, bravo pour ce post magnifiquement rédigé , j'aime beaucoup : "L'oeil est le témoin et imprime des images, les mots en seront les révélateurs, mais le temps d'exposition est parfois plus long qu'on ne croit. Ou comment transformer les sensations en émotions, tout en fouillant les négatifs de l'inconscient."

Posté par sylvie, lundi 5 mai 2008 à 08:35

Je commencerais certainement par lire cet auteur avec "La main du Diable" qui me tente plus, surtout qu'en principe, elle devrait être présente lors de la Plage des Écrivains à Arcachon, chouette !! ;-))

Posté par Florinette, mardi 6 mai 2008 à 11:03

@Sylire,merci pour ces éloges !Mon inspiration vient sans doute du fait que j'ai un peu potassé "la pulsion scopique" et sa sublimation via la photographie.
@Florinette,oui j'ai vu le programme mais je ne pourrais pas être sur la plage ce week-end là,sniff ...

Posté par moustafette, mardi 6 mai 2008 à 19:44

Un livre sur la photo, sur l'histoire, sur les personnes et leurs souvenirs ... C'est pour moi. J'ai déjà "La main du Diable" dans ma PAL. Ce livre me semble très bien écrit et très sensible, très artistique aussi. Il me fait beaucoup penser à "La chambre noire" de Rachel Seiffert.

Posté par Nanne, mardi 6 mai 2008 à 21:21

@Nanne,je ne connais pas le livre de Seiffert, mais pour toi qui aimes jouer avec les ombres celui-ci devrait te plaire.

Posté par moustafette, mercredi 7 mai 2008 à 21:51

Oooohhh sniff et re-sniff...
Gros bisous !

Posté par Florinette, jeudi 8 mai 2008 à 12:54

Oh encore un auteur à découvrir... et qui me tente drolement... merci Moustafette :-)

Posté par yueyin, vendredi 9 mai 2008 à 23:06

@@Yueyin,celui-ci est moins romanesque que "Dans la main du diable" mais donne déjà un bon aperçu du style de l'auteur.

Posté par moustafette, samedi 10 mai 2008 à 10:54

Si tu le compares à Sylvie Germain je risque donc d'aimer... j'avais repéré la belle couverture sans être trop tentée par le sujet... eh bien maintenant je le note précieusement !

Posté par Lou, mardi 20 mai 2008 à 18:06

@Lou,attention, les thèmes et l'imaginaire de ces deux écrivains sont différents, SG est plus poétique mais elles ont en commun un certain lyrisme dans l'écriture qui me fait les associer et les apprécier tout autant.

Posté par Moustafette, mardi 20 mai 2008 à 21:51

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