samedi 16 février 2008
Diablement romanesque !
Gabrielle Demachy, orpheline d'origine hongroise, est élevée par sa tante Agota dans le Paris du début du XXe siècle. A l'automne 1913, à l'aube de ses vingt ans, elle s'engage dans une course poursuite afin éclaircir la mort de son cousin bien-aimé, Endre Luckacz, disparu en Birmanie cinq ans plus tôt.
Grâce au mystérieux Terrieux, employé au ministère de la Guerre, elle se fait embaucher comme institutrice chez les Bertin-Galay, famille bourgeoise dirigée de main de maître par Mme Mathilde, l'héritière de l'usine de biscuits Bertin.
Mme Mathilde a quatre enfants, dont Pierre, médecin, qui a lui aussi voyagé et travaillé pour l'armée en Birmanie, et qui a vraisemblablement cotoyé Endre, le cousin de Gabrielle. Il est veuf et père d'une petite Millie; c'est pour s'occuper de cette enfant triste et sauvage que Gabrielle est engagée. Elle part vivre avec Millie dans la maison familiale du Mesnil, alors la campagne parisienne, où passe et se retrouve régulièrement toute la lignée Bertin-Galay.
Tout en dissimulant les véritables raisons qui l'animent, Gabrielle, qui ne manque ni de charme ni d'aplomb, va mener son enquête et traverser cette dernière année de paix avant la Grande Guerre.
Anne-Marie Garat entraîne le lecteur dans un véritable tourbillon romanesque. De la bourgeoisie au petit monde des gens de maison, de la réalité ouvrière à l'univers balbutiant du cinématographe en passant par les coulisses du journalisme, des intrigues militaires aux événements qui nous parlent à tous, nous croisons une multitude de personnages qui tentent de s'adapter, pour le pire et le meilleur, à ce monde qui bascule dans la modernité.
Dans la tradition des romans-feuilletons du XIXe siècle, l'auteur sait faire rebondir son récit avec brio, le tout servi par une écriture tour à tour réaliste et poétique, voire parfois lyrique.
Contrairement à ce que peut laisser penser la 4ème de couv, l'action se situe essentiellement dans le Paris grouillant et riche de son peuple à jamais disparu, ce qui participe grandement au charme de ce roman.
Mais vous aurez quand même droit à une escapade dans la magnifique Venise, avec en prime une belle histoire d'amour sur fond de rebellion anarchiste...
"Dans le miroitement fastueux des toilettes, l'agitation des grands chapeaux d'été bouillonnants de tulle et de mousseline, cette société de toute l'Europe qu'attiraient Venise et son art, ses plages, la saison, le plaisir des bains, constituait un étrange mélange de corps et de physionomies dont, sous leur richesse et leur beauté, le raffinement de leur vêture et de leurs moeurs, émanait une mélancolie factice d'exil, une paresse compassée qu'en la traversant Gabrielle sentit, comme on devine, dans le parterre des fleurs et la senteur mariée de leurs essences flottant dans l'air, celle dont l'unique parfum à la fois exalte et dénonce leur instable et fortuite harmonie, trahit quel poison délectable les unit toutes."
1288 pages qui m'ont charmée et ont réussi à me faire oublier ma propre difficulté à m'adapter à un autre nouveau monde...
En attendant la suite, je laisse le mot de la fin à l'auteur qui, dans ses remerciements, a cette jolie formule que je lui retourne pour m'avoir entraînée si loin de mon quotidien (bien que l'Histoire soit un éternel recommencement) :
"Merci à celle, dont le nom m'est perdu, qui, en tamponnant les fiches de prêt d'une bibliothèque de mon enfance, bobinette et chevillette, m'ouvrait la porte des fictions."
Les avis de GACHUCHA et de SOLE
Dans la main du diable Anne-Marie Garat Editions Actes Sud Babel



