jeudi 6 septembre 2007
Recto verso
Côté face, Stéphane Eugerwicz raconte qu'il est arrivé en France en 1938 venant de sa Pologne natale, qu'il n'est pas juif et qu'il exerce la profession d'interprète. Mais en 1942, il débarque en Ardèche et s'installe à la Cour des Miracles, un ancien palace reconverti en centre d'hébergement de tout une faune hétéroclite.
"Ils se prétendaient tous princes, ducs ou millionnaires, ne vous y trompez pas, les citoyens de la Cour des Miracles n'étaient pour la plupart qu'un ramassis de traîne-savates et d'éleveurs de poux. C'est parmi ces brebis galeuses que mon père recruta ses seconds: Mietta, le manchot; Olga, la croqueuse d'hommes; le Bossu, poète et futur héros de la Résistance; Wiégo, le médecin éthéromane et philosophe à ses heures. Mon père n'avait pas l'intention de fomenter une révolution ou un 18 Brumaire à la Cour des Miracles, pas du tout. Son objectif, c'était de parvenir à ses fins et ses fins c'était de se remplir les poches. Son équipe recrutée et subjuguée par ses talents de baratineur, il lança immédiatement sa première opération."
En 1942, il rencontre aussi Andrée Edo, fille de la Boucherie Moderne. Il la séduit ainsi que toute sa famille et l'épouse. Il s'y connait en séduction et baratin, le petit Polonais de 1,68 m avec son écharpe de laine, son béret et son manteau bleu. Et il n'a pas que le sens du commerce amoureux. Bien sûr ses talents, il va les mettre au service du marché noir qui, en ces années de guerre, n'attendait que lui. Avec sa bande loufoque, ils vont dévaliser la nuit pour revendre le jour, d'ailleurs souvent à ceux-là mêmes qu'ils ont détroussé, et aux maquisards, et puis tiens, pourquoi pas à l'occupant aussi ! Les billets de banque coulent à flots et la bande de slaves fait la java et mène la belle vie.
Et c'est toujours l'amour fou avec la belle Andrée. A la Libération, la tribu migre et Stéphane a pignon sur rue. Il faut recycler l'argent sale, il ouvre un commerce à droite, un autre à gauche, une usine de confiserie, achète des immeubles, dépense sans compter pour les uns, pour les autres. Toujours plus d'argent, de fêtes, de cadeaux, Stéphane est arrivé enfin tout en haut de l'échelle.
"Quelle époque, certaines aubes, ils regardaient les étoiles s'éteindre une à une, il faisait froid, ils remontaient le col de leur veste ou de leur manteau, ils mettaient leurs mains dans leurs poches, leurs pas claquaient sur les trottoirs déserts d'un Paris désert comme un poème que l'on ne comprend pas. A ces moments ils avaient l'impression que le moindre mot dit par eux aurait des échos qui se répercuteraient jusque dans les couloirs de l'éternité."
Côté pile, une trahison va casser le dernier barreau de l'échelle, et c'est le début de la dégringolade. Revers de fortune, maladie d'Andrée, décès de ses plus chers amis, Stéphane se met à boire et végète dans sa dernière affaire, un restaurant, un bouchon à Lyon. La mort de sa femme va le laisser exangue, seul, ruiné, malade à son tour. Ses enfants ne réussiront pas à le raccrocher à la vie.
J'ai dévoré ce livre avec la même gourmandise que celle dont fait preuve le héros pour la vie.
Le narrateur de cette histoire est le dernier fils de ce couple farfelu, de ces deux êtres qui s'aimaient d'amour fou. Il a été spectateur de la deuxième partie de leur vie, pas la plus agréable, et tente après la mort de son père de reconstituer leur histoire.
J'ai été emportée par la truculence des personnages et ravie de me laisser embringuer dans le tourbillon de leur vie dissolue. L'émotion a pointé son nez au récit de la décadence de cet homme que l'on n'arrive pas à détester malgré sa cupidité. Les apartés du narrateur, qui observe la folie de ce père inaccessible et assiste au déclin de ce couple amoureux, ponctuent le roman.
BELLESAHI , qui vient aussi de le terminer prématurément, n'a pas aimé du tout, mais alors pas du tout, du tout. La preuve, elle ne l'a même pas fini, choquée qu'elle a été par certains passages.
Bof, moi ça ne m'a pas dérangé, faut dire qu'avec la vie que j'ai mené ...!
Un petit homme de dos Richard Morgiève Editions Joëlle Losfeld



