lundi 16 juillet 2007

Cache-cache

9782070338269La 4ème de couv présente ce court roman comme "un portrait ironique et cinglant de la bourgeoisie allemande de l'après-guerre". Personnellement, j'y vois tout autre chose.
Par contre, ce qui est sûr c'est que ce livre illustre à la perfection l'obsession dans laquelle peut s'enfermer une famille à la recherche d'un de ses membres. Obsession qui se fait au détriment des vivants et qui habille les puînés des oripeaux du passé et de la culpabilité.

Un enfant nait juste après guerre. Il grandit d'abord dans l'ombre d'un frère aîné, Arnold, dont on lui a toujours dit qu'il était mort de faim sur les routes de l'exode. Puis un jour, il apprend la vérité. Ses parents ont bien fuit l'Est du Reich devant l'avancée de l'armée russe mais la mère a abandonné son enfant dans les bras d'une inconnue, à un moment où elle s'est sentie en danger de mort. On devine aisément que la mère s'est faite violer par un soldat russe et que le narrateur est sans doute l'enfant né de ce viol.
Depuis, installée à l'Ouest, la famille prospère et prend la décision de rechercher, avec l'aide de la Croix Rouge, ce premier enfant disparu. Enfin, un espoir se matérialise sous l'horrible appelation de "l'enfant trouvé numéro 2307".  C'est le début d'un long parcours d'expertises fastidieuses.

"Je venais de comprendre que, dans la famille, mon non-défunt frère jouait le premier rôle et qu'il m'avait réservé un rôle de comparse. Je compris par la même occasion que je devais à Arnold d'avoir grandi, dès le départ, dans une atmosphère empoisonnée par la culpabilité. Depuis le jour de ma naissance, un sentiment de culpabilité et de honte régnait dans la famille sans que je susse pourquoi. Je savais seulement que, quoi que je fisse, j'éprouvais un vague sentiment de culpabilité et de honte."

Face au mythe d'Arnold, le narrateur ne fait pas le poids. D'ailleurs, même sur les photos de famille, il est toujours à moitié dissimulé. Sa jalousie, sa solitude, son impossibilité à combler ses parents, ses craintes face à un hypothétique retour de l'enfant prodige sont exprimées mais sur un ton plutôt désaffecté, soulignant sans doute la culpabilité de l'enfant remplaçant, mais aussi et surtout la manifestation inconsciente de l'illégitimité de ses ressentis, et par là même, de son existence.
Car le propre des secrets de famille est souvent de cacher d'autres non-dits que ceux, qu'à première vue, on cherche à taire. La quête de ce fils prodige a cette même fonction. Pendant qu'on s'occupe de retrouver Arnold, on n'empêche le narrateur de se pencher sur sa propre réalité, de s'interroger sur la distance affective qui s'est installée entre lui et ses parents, la perte d'Arnold expliquant tout. De même, la dépression maternelle est bien évidemment alimentée par la perte de cet enfant, mais elle protège aussi la mère, l'abandon recouvrant largement et maintenant à distance le souvenir du viol. Sinon comment comprendre qu'une fois l'enfant enfin retrouvé elle refuse de s'y confronter, si ce n'est qu'elle sait qu'elle devra s'expliquer sur le pourquoi de l'abandon, au risque que le second fils découvre aussi une vérité insoupçonnée et comprenne que ce sentiment de honte qu'il ressent, c'est surtout celui de sa conception plus que celui de l'usurpateur.

Un texte qui peut paraître froid et inachevé si l'on se contente d'une lecture au premier degré, mais qui gagne en profondeur et s'enrichit dès qu'on lit entre les lignes. Et on se demande qui des deux demi-frères est le vrai disparu, Arnold ou le narrateur qui se croit encore le fils de son père ?
Allez hop, direction, la biblio du mémoire !

Le disparu      Hans-Ulrich Treichel      Editions Folio

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Posté par Moustafette à 07:51 - - Commentaires [15] - Permalien [#]
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